« J’avais toujours eu envie d’ouvrir un gîte » : le boom des néo-hébergeurs·ses

Gîtes de France : le boom des néo-hébergeurs

En juillet dernier, l’association Gîtes de France relevait l’arrivée massive de nouveaux et nouvelles hébergeurs·ses ayant décidé de changer de vie après la crise sanitaire. Après un premier été sur les chapeaux de roue - la fréquentation des gîtes a battu des records en France -, rencontres épuisées mais heureuses avec celles et ceux qui ont tout quitté pour vivre de leur gîte.

Lorsqu’Emmanuel décroche enfin le téléphone, nous avons déjà repoussé notre rendez-vous plusieurs fois. « Avec les tables d’hôtes à préparer, je n’ai vraiment pas beaucoup de temps », s’excuse-t-il au bout du fil. Ce cinquantenaire originaire de Montpellier a ouvert cette année avec son compagnon Juan un grand gîte composé de cinq chambres d’hôtes pour lesquelles ils préparent, quotidiennement, petit-déjeuner et dîner. Une reconversion professionnelle soudaine et imprévue, comme une bouée en pleine tempête. « On n’avait aucune expérience dans ce domaine, mais on n’en pouvait plus de notre vie d’avant. On s’est tués au travail pendant vingt ans, on voulait changer de vie », détaille Emmanuel.

Avant le gîte à Chantelle, un petit village de l’Allier, le couple travaille au gré des saisons touristiques au Cap d’Agde. L’un est commerçant dans le vin, l’autre travaille dans la restauration. Le couple enchaîne les journées à rallonge : « Parfois, on commençait à dix heures pour terminer à deux heures du matin, ça devenait intenable. » Aux journées de travail délirantes s’ajoutent le stress de la ville : l’impression d’aller toujours trop vite et de ne jamais pouvoir prendre son temps, la pollution sonore qui fait que le bruit continue, même lorsqu’ils sont dans leur appartement. Ce dernier est situé l’angle d’une grande rue de Montpellier et les deux mois de confinement qu’ils y passent achèvent de les convaincre qu’ils ont besoin de se mettre au vert.

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Quand, en mai 2020, il est enfin possible de voyager à nouveau, le couple fait ses valises et part se reposer au milieu des paysages de Franche-Comté. « En voyant le calme de la vie à la campagne, on a eu un déclic. » Dans la foulée, ils décident de tout quitter. L’idée d’ouvrir des chambres d’hôtes s’impose naturellement à eux : « C’est assez proche de nos métiers initiaux et ça permet d’avoir un vrai relationnel, de ne pas subir la solitude d’un petit village. »

La crise comme catalyseur de projets

Emmanuel et Juan visitent de nombreuses maisons, avant de tomber sous le charme d’une grosse bâtisse vieille de trois cents ans, « pleine de potentiel, mais où tout reste à refaire, des murs au jardin » s’enthousiasme le quinqua. Le couple s’occupe lui-même des travaux qu’il finance avec un emprunt bancaire. Six mois de chantier plus tard, leurs chambres peuvent enfin accueillir des visiteurs. Ils ouvrent fin mai dernier et reçoivent leurs premières réservations à peine quelques jours plus tard.

Pour Solange Escure, directrice générale de Gîtes de France, la crise sanitaire a agi comme un catalyseur sur de nombreuses personnes, qui ont décidé de porter un projet tout en étant accompagnés par la marque Gîtes de France, qui garantit notamment un accompagnement et une certaine visibilité aux logements labellisés : « Cette année, nous avons vu passer beaucoup de personnes qui changent de vie et décident de quitter la ville pour aller vivre à la campagne » assure la professionnelle. Le label comptabiliserait ainsi un nombre sans précédent de néo hébergeurs·ses qui se lancent dans l’exploitation de gîtes ou de chambres d’hôtes sans expérience préalable, ajoute Solange Lescure, sans toutefois communiquer de chiffres précis.

En parallèle, le label enregistre également un taux de réservations en hausse : + 9% pour septembre, par rapport à la même date en 2019. Emmanuel et Juan ont ainsi affiché complet tout l’été, se levant à six heures du matin pour servir les premiers clients, et renonçant à préparer les repas du midi, comme prévu initialement. « On ne s’attendait pas à avoir autant de succès, on ne pensait pas non plus que ce serait autant de travail », avoue Emmanuel, « mais on joue vraiment le jeu et c’est sûrement pour ça que les visiteurs se plaisent chez nous. » Son succès, il l’explique moins par son professionnalisme naissant que par l’atmosphère qui règne chez lui : « on est des gens simples, il y a une bonne ambiance dans le gîte et les gens se sentent bien. »

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Depuis le printemps dernier, l’association Gîtes de France propose à ses hébergeurs une formation pour apprendre le métier aux néophytes. « Un moyen de guider les porteurs de projets et d’aider les hébergeurs à se professionnaliser », détaille Solange Escure. Une formation non obligatoire, qu’Emmanuel avoue ne pas avoir suivie. Lui a choisi d’apprendre le métier d’hébergeur sur le tas. Et au gré de l’été, avec son compagnon, ils se sortent peu à peu de l’organisation balbutiante des débuts. « C’est difficile de travailler avec son conjoint » glisse-t-il dans un rire, « on ne savait pas comment s’organiser sans se fatiguer inutilement » On leur demande comment ils se débrouillaient au début : « On s’engueulait tout le temps ! » Avec le temps, le couple apprend à ne plus se marcher sur les pieds, à se répartir le travail plus efficacement : « là, on a trouvé un rythme où chacun fait les tâches qui lui correspondent le plus. »

Malgré les trois mois d’été à plein régime, ils viennent à peine de rembourser ce que leur ont coûté tous les travaux de rénovation de la maison : « on n’avait pas de plan comptable en arrivant ici, pour l’instant l’avenir est incertain, mais on espère bien en vivre. » À l’approche de l’automne, les réservations se raréfient. Le couple pensait faire chou blanc ce week-end du 18-19 septembre, mais des touristes ont appelé pour réserver trois chambres à la dernière minute. « On verra bien ce qui se passe ensuite, on a déjà eu quelques appels de personnes qui souhaitaient se renseigner pour les vacances de la Toussaint. »

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« C’est fatiguant, mais gratifiant »

À Sainte-Nathalène en Dordogne, Frédéric aussi guette son premier hiver avec attention. Malgré l’incertitude quant à l’avenir que représente le métier d’hébergeur, ils sont nombreux à le percevoir comme un moyen de retrouver le sens de leur travail. Le 9 mai dernier, après un burn-out de deux ans, Frédéric ouvre deux chambres d’hôtes dans une dépendance de sa maison. Après plus de vingt-cinq années passées à diriger une entreprise qui commercialise des cuisines aménagées, il décide de claquer la porte pour mettre fin à ce qu’il qualifie de « lente asphyxie ». « Je n’en pouvais plus des journées qui duraient parfois quinze heures, du travail qui continuait même le week- end. Un matin, je me suis senti mal et en rentrant chez moi, j’ai décidé que je n’y retournerai pas. » L’idée de gérer des chambres d’hôte lui trotte dans la tête depuis plusieurs années, sans que jamais il n’ose concrétiser cette idée. « À cet égard, grâce au Covid, j’ai eu le temps et la sérénité nécessaires pour me lancer dans ce projet », observe-t-il.

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L’ancien entrepreneur réalise lui-même les travaux dans sa maison et crée deux chambres qu’il rénove, meuble et décore. Son ancien métier, proche de la décoration d’intérieur, se rappelle à lui : « J’ai pris beaucoup de plaisir à créer une atmosphère, à insuffler quelque chose de spécial à ces chambres. Je voulais partager quelque chose avec les gens qui viendraient y dormir. » L’incroyable charme des lieux est remarquée : Gîtes de France les sacre « plus belles chambres de l’année » et la presse régionale se déplace pour les photographier. « J’ai eu France 3 et Marie-Claire chez moi, une vraie fierté ! » raconte Frédéric. Et, comme pour Emmanuel et Juan, les réservations affluent d’un coup, et durent tout l’été. « J’ai été un peu dépassé par le succès, j’étais très flatté et en même temps, je ne pensais pas que ça irait si vite. » Frédéric cuisine soir et matin pour les couples qui se succèdent dans ses deux chambres. Le métier n’est pas de tout repos, mais n’a pas le goût amer de la vie d’avant. « C’est fatiguant mais gratifiant. » Surtout, son rapport aux clients change du tout au tout : « J’ai une relation nouvelle avec eux, il y a un vrai échange et plus cette relation chasseur-proie que j’avais avec mes clients d’autrefois. »

Côté collègues, les choses ont également bien changé. Coude-à-coude derrière les fourneaux, c’est Laurence, la femme de Frédéric, qui a enfilé le tablier, et tous deux espèrent pouvoir vivre un jour de cette nouvelle vie. « Je suis encore soutenu par Pôle emploi, mais avec l’ouverture de la troisième chambre nous devrions être autonomes. » Une situation pourtant plutôt rare, selon Solange Escure, qui souligne que la plupart des hébergeurs ont un métier complémentaire, ou un conjoint·e·s actifs·ves en dehors. « C’est très difficile d’en faire son seul et unique métier. On peut difficilement assurer un revenu avec seulement cinq chambres » avoue la directrice. « Les hébergeurs qui ne vivent que de leur gîte représentent une minorité au sein de gîte de France, les logements n’étant occupés que vingt semaines par an en moyenne. » Pour cet hiver, le gîte de Sainte-Nathalène n’a pas encore de réservations, mais reste ouvert. Une incertitude que Frédéric prend avec philosophie : « J’accueille les choses comme elles viennent, c’est l’avantage de ce nouveau métier. »

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Gites de France

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