« Je ne suis pas en guerre contre les hommes, j’en ai ni le temps ni l’envie »

Mercedes Erra : "Je ne suis pas en guerre contre les hommes"

Avec le parcours de sa mère, immigrée espagnole et femme au foyer, Mercedes Erra s’est très jeune indignée du rôle encore largement assigné aux femmes : celui de s’occuper de la maison et des enfants. Habitée par un désir d’émancipation hors norme, elle a réussi à gravir les échelons hiérarchiques jusqu’à devenir présidente exécutive d’Havas Worldwide et cofonder l’agence BETC. Aujourd’hui, elle nous raconte comment son genre a impacté sa carrière, et ce qu’il reste, selon elle, encore à travailler pour créer, demain, une vraie égalité hommes/femmes au travail.

En cette journée internationale des droits des femmes, quel regard portez-vous sur votre parcours professionnel ? Diriez-vous que votre genre a été un atout ou un handicap ?

J’ai toujours considéré le fait d’être née femme comme un atout parce qu’on est bien plus compétentes. Entre nous, je n’aurais pas voulu être un homme. Pour quelle raison ? J’ai toujours pensé que les valeurs de domination n’étaient pas des valeurs intéressantes. Après il est clair qu’il est plus compliqué de réussir quand on est une femme, et ça sera encore le cas demain. Contrairement aux hommes, les femmes ne se reposent jamais : nous devons prendre en main notre vie personnelle, nous occuper des enfants, prendre en charge nos parents lorsqu’ils vieillissent…

À côté de notre vie professionnelle, on a cinquante mille choses à gérer. Je ne parle pas uniquement de charge mentale, mais de charge réelle : les femmes travaillent en moyenne près de trois heures de plus chaque jour que leurs homologues masculins. C’est aussi pour ça que les hommes me font un peu rire quand ils disent qu’ils travaillent beaucoup. À ce sujet, je souscris à ce que disait l’écrivaine Françoise Giroud : « Les femmes qui réussissent sont bien meilleures que les hommes qui réussissent, parce que l’exigence est plus forte. » Est-ce que ma différence de genre a freiné ma carrière ? Ma vie était simplement plus encombrée que celle d’un homme. En y pensant, je trouve même ça assez poétique l’idée de rentrer chez soi et de n’avoir rien d’autre à faire que de se détendre.

Comment êtes-vous parvenue à vous faire une place de premier plan dans un environnement majoritairement masculin ?

Dans le secteur de la publicité, il y a toujours eu beaucoup de femmes à des postes opérationnels. Je pense même qu’il y a trop de femmes. Cette réflexion peut sembler étrange de prime abord, mais il est primordial de maintenir un équilibre des genres dans toutes les professions parce qu’il a été démontré que plus un métier se féminise, plus il s’appauvrit. Pire, sur le long terme, ces métiers dits « féminins » ont tendance à être moins bien rémunérés et moins considérés.

Personnellement, je pense que j’ai réussi à gravir les échelons parce que, dès le début, je savais que je voulais beaucoup travailler. J’aimais ça. Et je n’ai jamais prêté attention aux questions qu’on me posait sur ma vie personnelle : « Comment vas-tu faire avec les enfants ? Et avec ton conjoint ? » J’étais très résistante, une lutteuse. Peut-être que je faisais même un peu peur (rires). Après, mon ambition était probablement différente de celle d’un homme, je n’ai jamais couru après les titres. Je voulais juste avoir un poste qui m’intéressait, et quelque part, je n’ai pas trop eu à battre des fers parce que j’étais vraiment douée.

Ça vient peut-être de mon éducation, mais j’ai toujours défendu une égalité totale dans tous les aspects de ma vie.

Il ne faut pas oublier que les plus grands freins pour les femmes qui veulent faire carrière, ce sont les femmes elles-mêmes qui se les mettent. Elles ne sont pas entièrement responsables de ces barrières parce que c’est compliqué de gérer toute une vie personnelle et familiale, mais il faut oser s’en détacher. Ça vient peut-être de mon éducation, mais j’ai toujours défendu une égalité totale dans tous les aspects de ma vie. J’ai avancé la tête haute et personne ne m’a embêté. Bien sûr, il y a des traitements différenciés, des commentaires misogynes… mais qu’est-ce que vous voulez, ça rentre dans une oreille et ça sort par l’autre sans passer par la case cerveau. Un événement m’a quand même fait sortir de mes gonds : trois ans après la création de BETC, j’ai appris que les deux autres cofondateurs de l’entreprise (des hommes) gagnaient bien plus que moi. Comme c’était des actions, c’était irrattrapable. J’étais folle de rage.

Vous dites que votre ascension aurait été plus simple si vous aviez été un homme, pour quelles raisons ? En quoi votre statut de femme vous a fait “perdre du temps” ?

Tout dépend de ce que l’on regarde dans un parcours professionnel. Qu’est-ce que j’en ai à faire de monter plus haut ? C’est un truc de garçon ! Et s’il est vrai que ma fonction serait probablement plus importante encore si j’avais été un homme, est-ce que ça m’affecte ? Non. Avoir un titre de plus ne m’intéresse pas. Moi, j’ai réussi à faire ce que je voulais, j’ai pu gagner de l’argent pour toute ma famille et c’est formidable.

Après, ce que je regrette, ce sont les tentatives de culpabilisation dont j’ai été l’objet. Quand un de mes enfants avait un problème, j’entendais dire : « Ah, c’est normal, c’est parce que sa mère n’est pas là. » On ne peut pas expliquer le mal-être d’un enfant parce qu’une maman travaille et qu’elle réussit un peu plus que les autres. Alors oui, je ne pouvais pas venir les chercher à la sortie de l’école, mais j’étais disponible tout autant pour eux. Mais aussi, ce n’est pas parce qu’un enfant est malade que c’est uniquement à la maman de s’en occuper.

Bref, tout ça pour vous dire qu’on va faire du bien aux femmes et aux hommes en changeant ces idées reçues. Je suis assez optimiste pour les prochaines années. Même si je ne sais pas comment le genre va évoluer dans la prochaine décennie, c’est déjà positif : on voit bien que les jeunes générations sont plus fluides, moins stéréotypées et c’est déjà une bonne chose. Eh oui, les hommes aussi doivent pouvoir éduquer leurs enfants !

En tant que fervente féministe depuis vos cinq ans, quel regard portez-vous sur l’évolution de l’égalité professionnelle en entreprise ?

Ça progresse mais toujours trop lentement à mon goût. Plus il y aura de lois qui encadreront l’égalité professionnelle, plus on avancera dans le bon sens. Prenons la loi sur la parité en conseil d’administration, aujourd’hui tout le monde dit que c’est formidable, mais moi, ça fait quinze ans que je me bats pour ce sujet. Après, je reste quand même sur mes gardes, je me méfie d’un retour en arrière brutal. Il suffit parfois d’un Covid pour que les femmes rentrent à la maison et perdent trente ans de combat pour l’égalité.

Considérez-vous que l’effet domino produit par les mouvements Me Too ou Balance ton Agency changent la donne dans le monde du travail ?

C’est très intéressant ! Pour faire simple, avant tout était autorisé, toléré et ce n’est plus du tout possible aujourd’hui. Pour cela, c’est fantastique. Mais est-ce que ça change vraiment la donne ? Il est difficile de voir un changement des mentalités. En revanche, on en parle et on fait bien plus attention. D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’une entreprise est dirigée par une femme qu’on ne doit pas faire attention.

Vous dites qu’à travers le parcours de votre mère, vous avez très tôt pris conscience du rôle assigné aux femmes. Estimez-vous que l’entreprise est libératoire pour elles ?

Le parcours de ma mère n’a pas été simple : elle a dû immigrer et changer de milieu pour un environnement plus populaire. Elle était à la maison et j’ai très tôt senti que ça lui pesait. Pour cette raison, je pense que femmes et hommes doivent trouver un équilibre à l’intérieur comme à l’extérieur du foyer. C’est la seule façon pour que chacun puisse s’épanouir. Ces derniers temps, on parle beaucoup de rémunération du travail domestique, mais j’y suis personnellement opposée. Pour moi, ça ramènerait les femmes à la maison.

À l’inverse, je pense que le travail en entreprise, donc payé, est libératoire. Même si l’entreprise a été au départ créée par et pour les hommes, elle bouge. Et elle ne peut évoluer que si les femmes travaillent en son sein. Pour moi, le vrai problème actuellement ce sont les secteurs très genrés. On ne peut pas continuer à laisser le monde scientifique aux mains des hommes, il faut qu’il y ait plus de chercheuses, de développeuses, d’ingénieures…

En tant que dirigeante, quel regard portez-vous sur les mesures légales mises en place pour favoriser l’égalité H/F en entreprise (quotas, parité, mixité, etc.) ?

Que ce soit les quotas et autres labels égalité… Les mesures légales pour favoriser la parité sont formidables. Pourquoi ? Parce que c’est efficace ! En tant que dirigeante d’une entreprise aussi grande que BETC, comment savoir que la parité est respectée partout ? Quand vous êtes obligée de plancher sur le sujet et de donner des chiffres tous les ans, vous savez où exactement où sont les points noirs de votre entreprise, là où vous devez progresser. La factualisation est passionnante pour cette raison !

Ne pensez pas que je suis en guerre contre les hommes. Je n’en ai ni l’envie, ni le temps. Ce que je veux, c’est avancer et que les femmes prennent plus de place.

Quelles sont pour vous les trois mesures phares pour lutter contre les inégalités de genre ?

D’abord, il faut donner les mêmes droits et les mêmes choix à tous les salariés. Je ne donne pas le mercredi aux femmes pour qu’elles puissent s’occuper de leurs enfants, mais aux femmes et aux hommes. Idem pour le congé parental. Je pense qu’on est encore au début d’un changement, mais il faudrait aller plus loin et, comme en Suède, le partager entre les conjoints. C’est ce que j’appellerai une révolution pour « une vraie égalité ». Deuxième point, il est important de continuer à travailler sur les « viviers » de femmes compétentes pour diversifier la composition des instances de direction des entreprises. Puis, il y a également un gros travail à faire à l’école pour pousser les jeunes filles à s’intéresser davantage aux sciences. Pour autant, ne pensez pas que je suis en guerre contre les hommes. Je n’en ai ni l’envie, ni le temps. Ce que je veux, c’est avancer et que les femmes prennent plus de place.

Justement, en tant que féministe comment vivez-vous cette contradiction en travaillant dans un secteur qui nourrit des stéréotypes de genre ?

Contrairement à ce que l’on pense souvent, la publicité est l’endroit où l’on nourrit le moins de stéréotypes de genre. Tout simplement parce qu’on est surveillé par l’autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). On ne peut pas faire n’importe quoi et tant mieux !

Après, il faut aussi trouver le bon tempo avec les consommateurs que l’on cible. Je ne vais pas faire une campagne féministe auprès de toutes les Françaises, parce que toutes les Françaises ne sont pas féministes. Mon travail consiste à écouter les attentes, les envies des femmes et de bien les connaître. Prenons l’exemple des produits ménagers : les femmes continuent de faire le ménage chez elles et pourtant, nous savons qu’elles ne veulent plus qu’on le montre dans nos publicités. En montrant des hommes qui font le ménage, on est un peu en avance sur notre temps parce qu’en réalité cette tâche incombe toujours aux femmes, mais un changement est en cours.

Disons que pour moi, la publicité fait avancer la société. Personnellement, je suis alignée avec qui je suis et je n’oublie pas ma mission première qui consiste à valoriser les femmes dans leur travail. De toute façon, la publicité est un passage obligé dans un monde libre, alors autant en faire de la bonne et qu’elle soit bien encadrée. Ça me fait beaucoup rire quand les hommes politiques critiquent ce que je fais ou ce secteur, alors qu’ils passent leur temps à se vendre.

Pour en découvrir davantage sur Mercedes Erra, sa vie et son parcours pro, retrouvez l’épisode n°6 de notre podcast “I’m not a superhero”, disponible en exclusivité sur Welcome Originals.

Article édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps
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