Inégalités femmes/hommes au travail : la faute au couple hétérosexuel ?

Inégalités femmes/hommes au travail : la faute au couple hétérose
Un article de notre expert.e

Et si les inégalités de genre étaient perpétuées par la place centrale qu’occupe le couple hétérosexuel dans notre société ? C’est en tout cas le postulat de deux livres incontournables sortis cet automne. Le prix à payer. Ce que le couple hétéro coûte aux femmes de Lucile Quillet (Les liens qui libèrent) et Nous réussirons ensemble. Couples à double carrière : les freins, les pièges, les clés d’Anne-Cécile Sarfati (Albin Michel). Must read.

A première vue, c’est une évidence, mais celle-ci mérite d’être rappelée. Je dirais même martelée. Les inégalités dans la sphère domestique sont intimement liées à celles de la sphère professionnelle. Et s’il existe des couples hétérosexuels où les hommes font plus de corvées domestiques et gagnent moins d’argent ainsi que des couples de même sexe qui vivent aussi des inégalités, il n’en reste pas moins que, de manière systémique, c’est le couple hétérosexuel qui amplifie les inégalités de genre et les femmes qui en payent le prix fort.

La pénalité maternelle, ça vous parle ?

Pendant les confinements, les violences domestiques ont été plus grandes, les conflits plus fréquents, les injustices plus visibles. Quand l’école s’est faite à la maison, c’est le plus souvent les mères qui s’y sont collées. Quand il a fallu télétravailler à domicile, ce sont généralement les hommes qui ont eu accès à une pièce à part pour mieux se concentrer. Plus chiffonnant encore : l’écrasante majorité des corvées domestiques sont encore et toujours assurées par les femmes et leur carrière passe en second.

Les années 2020-2021 auront joué le rôle de miroir grossissant sur ce qui devrait être inacceptable en temps normal. C’est pour cela que de nombreux couples ont explosé. On a observé un pic des ruptures et divorces. La bonne nouvelle, c’est que les analyses ne manquent plus sur les inégalités au sein du couple hétérosexuel ainsi que sur la manière dont notre société se repose sur le travail gratuit des femmes pour ensuite mieux les paupériser. Les réflexions autrefois cantonnées au monde académique ou au féminisme “radical” des années 1970 sont aujourd’hui devenues mainstream. Le couple hétérosexuel en tant qu’institution “coûte” aux femmes : il serait temps de “réinventer l’amour”, pour reprendre le titre du livre de Mona Chollet, sorti en même temps que les deux livres dont il est question dans cet article.

Lire notre article sur le livre de Jennifer Petriglieri sur les “couples qui marchent”

Le prix à payer : avant, pendant et après

Dans son remarquable ouvrage Le prix à payer. Ce que le couple hétéro coûte au femmes, la journaliste Lucile Quillet (et autrice de la série BADASS sur Welcome to the Jungle) documente par le menu ce que le couple hétéro coûte aux femmes. La colère que l’on devine entre les lignes nourrit un riche travail d’analyse, de documentation et d’illustration du problème, ainsi que des pointes d’humour mordant. Avant, pendant et après, le couple hétéro a tendance à se reposer sur le travail gratuit féminin et conduit à les paupériser davantage.

Le couple hétérosexuel du XXIe siècle reste encore tout imprégné du modèle conjugal d’antan, celui d’un pacte économique qui garantit protection en échange de l’obéissance”, écrit-elle. L’argent en est le symbole le plus évident. Il s’agit des inégalités de dépenses et de leurs conséquences sur le niveau de richesse, mais aussi de tout l’argent non reçu, du manque à gagner d’une carrière qui passe au second plan. “Il y a l’argent que l’on a — et que l’on dépense —, mais aussi celui que l’on ne gagne pas au profit d’autres choses. Le plein et le vide, la dépense et le manque à gagner.”

Déjà avant d’être en couple, le pouvoir prescriptif du male gaze (le fait que, par défaut, notre culture mette en avant la perspective de l’homme hétérosexuel) coûte cher aux femmes. Dépenserions-nous autant en produits de beauté, soins épilatoires et capillaires et programmes d’amincissement si nous vivions sur une île déserte ou dans une société d’amazones ? La charge sexuelle et émotionnelle inhérente à toute relation pèse de manière disproportionnée sur elles, comme la contraception. Pour l’autrice, le fait que la contraception “profite” aux femmes en leur offrant la liberté de ne pas avoir de grossesse non désirée, ne devrait pas les empêcher de voir que c’est aussi une “charge” qui pèse principalement sur elles.

Pendant la vie de couple, la carrière des femmes passe en second plan dans la majorité des couples hétéros. Le couple incite de nombreuses femmes à faire des sacrifices pour suivre leur époux dans une mobilité professionnelle et pour prendre sur elles l’essentiel des tâches domestiques. Mais c’est surtout avec la parentalité que les choses deviennent sérieuses. La garde des enfants et la charge parentale poussent nombre d’entre elles à ne plus travailler qu’à temps partiel ou à prendre des congés maternels longs. Même celles qui continuent de travailler à temps plein renoncent parfois à certains postes de peur de ne pas pouvoir tout gérer. Tout cet argent non gagné se traduit plus tard par des retraites plus faibles et moins de patrimoine.

“Madame PQ et Monsieur Voiture”

Mais ce n’est pas tout. La structure des dépenses varie généralement d’un sexe à l’autre : les femmes prennent sur elles plus de dépenses courantes dont il ne reste rien au bout du compte, tandis que les hommes font plus d’investissements durables qui les enrichissent. “À lui : le visible, le durable, le valorisé (…) les gros achats (…). À elle : le royaume invisible du privé et de l’ombre, du quotidien, de l’éphémère (…) des petits achats qui disparaissent, réalisés au nom du bien-être familial.” C’est “Madame PQ et Monsieur Voiture”. Il va sans dire que le gender gap patrimonial se creuse avec le couple hétéro.

Les sacrifices financiers effectués par les femmes pendant la vie de couple deviennent particulièrement visibles après le couple. Les divorces et séparations font plonger de nombreuses mères dans la pauvreté. “*C’est lors d’une séparation que la partition hétérosexuelle et les différences de capitalisation se révèlent au grand jour”. “Une mère de famille monoparentale ne peut pas décider de pouvoir ou pas : elle n’est pas parent dans la limite de son revenu disponible*” explique Lucile Quillet. Quant au veuvage, il laisse également beaucoup de femmes dans la précarité. Face aux retraites faibles, elles ne peuvent que s’en prendre à elles-mêmes pour avoir fait le “choix” d’une carrière moins valorisante et rémunératrice.

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Au-delà du couple : le sujet est politique

Les freins et les pièges du couple hétéro que recence Anne-Cécile Sarfati, ancienne rédactrice en chef à ELLE et créatrice du forum ELLE Active, dans Nous réussirons ensemble, sont les mêmes que ceux dénombrés dans Le prix à payer. Avec un angle et un ton différents, son ouvrage se présente comme un “manuel” à usage des couples à double carrière. À partir de nombreux entretiens effectués auprès de couples, elle cherche aussi les clefs pour faire du couple un moteur d’épanouissement, de soutien et de solidarité. Mais les deux livres s’accordent là-dessus : le caractère inégalitaire du couple est un sujet politique.

Si l’on veut une véritable égalité professionnelle dans le couple et dans la société, on ne peut pas y arriver sans politiques publiques ambitieuses. Penser qu’on est responsable individuellement de la réussite ou non de son couple à double carrière, c’est nier la dimension systémique de ce que l’on vit,” écrit Anne-Cécile Sarfati. En effet, nombre des institutions avec lesquelles nous vivons ont été conçues au milieu du XXe siècle quand de nombreuses femmes n’avaient pas de travail rémunéré : la fiscalité favorise les foyers où les revenus sont inégalitaires ; les crèches et écoles s’adressent en priorité aux mères comme si elles étaient encore inactives ; l’entreprise valorise la présence au bureau comme un signe d’ambition, etc.

Que ferions-nous sans le travail gratuit des femmes ?

Les idées de vocation et d’amour, supposées naturellement féminines, permettent d’assurer tout un tas de services (soin, éducation) à moindre frais. La garde d’enfants, l’éducation et les soins aux personnes âgées ne devraient pas reposer autant sur le travail gratuit. Dans un monde plus égalitaire, tant de femmes ne seraient pas forcées de se contenter d’un travail payé à temps partiel. De plus, la notion de “salaire d’appoint” permet de moins rémunérer les professionnel.le.s de ces secteurs où les femmes sont majoritaires : “La perception, dès l’origine, du revenu féminin comme un “revenu d’appoint” pour le couple a entrainé la paupérisation de certains métiers investis en masse par les femmes car offrant des horaires permettant de concilier vies professionnelle et personnelle : la magistrature et l’enseignement, par exemple,” explique Anne-Cécile Sarfati.

Où est le vrai congé paternité obligatoire d’un mois ? Où sont les nouvelles crèches qui éviteraient bien des sueurs froides aux parents (…) ? Pourquoi le congé parental n’est-il rémunéré qu’à hauteur de 400 euros par mois ?” demande Lucile Quillet. Elle déplore aussi qu’on fasse passer pour idéaliste et irréaliste toute revendication sur l’allongement et le caractère obligatoire du congé paternité, comme si cet investissement n’engendrait pas des externalités qui profitent à tous/toutes. (C’est ce qu’explique bien Linda Scott dans The Double X Economy, livre à propos duquel j’ai écrit cet article).

Et maintenant, on fait quoi ?

Les féministes des années 1970 (et même leurs prédécesseuses) ainsi que les sociologues des cinquante dernières années ont pointé les mécanismes qui enferment les épouses et les mères dans les inégalités. Mais à l’échelle individuelle, la compréhension de ces réalités ne rend pas forcément les femmes mieux armées pour les éviter. Pire, elles vivent dans la culpabilité de ne pas réussir à déjouer les pièges du couple hétéro dont elles ont connaissance. (Un syndrome de Cassandre ?)

Souvent, les féministes en couple hétéro se font autant “arnaquer” que les femmes qui acceptent la soumission, mais la malédiction de la connaissance les rend plus malheureuses que les autres. C’est ce qui fait dire à Sarfati, non sans provocation, que le féminisme est un “perturbateur” pour le couple : “le décalage est parfois grand entre les convictions et le vécu du quotidien… Comment éviter la guerre ?” interroge-t-elle. Elle ajoute qu’“on ne peut pas changer l’autre toute seule (…) La solution doit venir des politiques publiques.”

Difficile de renoncer au féminisme ou au couple quand on est hétérosexuelle. Alors on fait quoi avec ce savoir ? Les deux autrices sont d’accord là-dessus : il ne s’agit pas de se contenter de faire la “guerre du balai” au sein du couple ou d’accuser les individus. Il s’agit au contraire de politiser le débat et de faire avancer des causes précises comme le congé paternité obligatoire, la valorisation salariale des enseignant·e·s et soignant·s, l’amélioration des services publics de garde d’enfants, la lutte contre la discrimination dans les entreprises…

Pour Anne-Cécile Sarfati, le savoir n’est pas forcément une malédiction : quand on regarde du côté des couples qui réussissent, on peut identifier des clefs pour déjouer les pièges les plus courants et mieux vivre son hétérosexualité. Il existe des couples égalitaires où le soutien et la solidarité sont un moteur. Il y a même 25% des couples hétéros dans lesquels la femme gagne plus. L’arnaque n’est pas une fatalité.

À titre personnel, le sujet de “l’arnaque” du couple hétéro me passionne depuis des années (nous avons même enregistré des podcasts sur le sujet avec mon conjoint !) Au cours des différentes phases de nos quinze ans de vie de couple, nous avons appris à déjouer certains pièges et devenir plus égalitaires. Je suis convaincue que mon couple n’aurait pas pu durer sans cela. Oui, le prix à payer est énorme, mais c’est ensemble que nous réussirons un jour à le réduire. Au vu de la place que prend le sujet dans les débats de société et des ouvrages engagés et éclairants qui paraissent en ce moment, je suis convaincue que le travail a déjà bien commencé !

Photo par Thomas Decamps
Article édité par Paulina Jonquères d’Oriola

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