Est-on vraiment "libre" quand on est freelance ?

Freelance : est-ton vraiment plus libre qu'en salariat ?

Pouvoir choisir ses contrats, ses horaires et ses conditions de travail, voilà la promesse de la vie de freelance. Mais dans les faits, que cache-t-elle ? Entre peur de ne pas pouvoir payer ses factures, le fait de devoir courir après ses clients et travailler quand les autres se reposent, ce choix de carrière n’est pas toujours simple et pose une question plus large : est-on vraiment libre quand on est son propre patron ? Quelques éléments de réponse avec Stéphane Chevet, président d’Union Indépendants et Charly Gaillard, spécialiste des mutations du marché du travail.

Dans une villa du sud de la France, Pierre manque à l’appel. Il est le seul de sa bande de potes a n’avoir pu se rendre à l’anniversaire des trente ans de Julien. Le jeune homme n’est pas malade, simplement, deux heures avant de prendre le train, il a reçu des retours de son client qui nécessitent des modifications importantes à rendre le lundi suivant. En théorie, comme Pierre est freelance, il peut s’organiser comme il le souhaite, travailler où il veut, mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué. Julie, rédactrice qui facture sous le statut d’auto-entrepreneur, résume bien la situation : « Tant qu’on a des livrables à rendre, on n’est pas totalement libre dans notre travail. » Pourtant, malgré ces petits tracas qui impactent le quotidien des indépendants, en 2021, le fait de ne plus dépendre d’un patron est de plus en plus plébiscité, puisque l’Hexagone comptait plus de 3,5 millions de personnes travaillant à leur compte, soit plus d’1 million en dix ans. Et tous ceux qui s’y essayent - majoritairement des personnes qui ont déjà été au moins une fois salariés dans leur vie note l’Union des Indépendants -, expliquent qu’« ils ne se sont jamais sentis aussi libres ».

Une liberté qui a aussi ses contraintes

David, 61 ans, directeur de création indépendant, partage cette opinion, même s’il connaît bien les limites de cette liberté. Depuis qu’il a vendu son agence de communication il y a dix ans, il prend systématiquement son ordinateur professionnel et sa tablette pendant ses vacances « au cas où » un client l’appelle ou qu’il doive gérer une urgence. Un automatisme qu’il n’avait pas quand il était salarié. « Weekends, vacances, il m’arrive assez fréquemment de travailler quand les autres ne le font pas, reconnaît-il. D’un autre côté, quand je n’ai pas de retour, ou que j’attends une nouvelle commande, je peux faire des pauses dans la semaine, profiter des musées sans personne, c’est très agréable. Disons que pour moi, il n’y a pas de liberté sans contrainte. » Mais alors, pourquoi ces travailleurs qui n’hésitent pas à faire une croix sur certains weekends ne voient-ils pas cette organisation comme une contrainte et persistent à continuer leur chemin professionnel loin du salariat ?

Pour Stéphane Chevet, président d’Union Indépendants, « les salariés expérimentés, mais aussi les diplômés, sont de plus en plus nombreux à faire ce choix parce que dans les métiers en tension ce sont les indépendants qui fixent leurs prix. Dans ces conditions, il n’est pas rare qu’ils gagnent mieux leur vie que dans un emploi classique. De plus, ils sont beaucoup plus regardants quant au sens de leur travail et préfèrent s’engager sur des missions qui conviennent vraiment à leurs valeurs, ce qui n’est pas toujours le cas dans une entreprise. » Pour Laurence, coach certifiée : « Tout dépend ce que l’on met derrière le mot liberté. Personnellement, je n’accepte que des missions qui m’intéressent, je choisis avec qui je travaille, à quelles conditions et quand. Donc oui, je me sens libre. Mais cela ne m’empêche pas de rendre des comptes à mes clients. »

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Une plus grande latitude dans l’organisation

Julie, 34 ans, a renoncé au salariat quand elle a fait le choix de s’installer à Lyon. Les offres disponibles sur la région ne lui convenant pas et le 100% télétravail peinant à se démocratiser, elle décide de continuer son travail comme rédactrice freelance. La maternité l’a confortée dans cette voie : « Quand tu as deux enfants en bas âge et qu’une nourrice te plante, tu dois pouvoir être disponible pour aller chercher tes enfants à la crèche ou les amener chez le médecin en pleine journée. Disons que le salariat n’est pas assez flexible et ne comprend pas qu’on peut très bien être efficace même si entre la sortie de l’école et l’heure du coucher on est occupé ailleurs. »

La culture du présentéisme et la complexité des process qui continuent de prospérer dans les entreprises françaises sont très critiqués par celles et ceux qui ont sauté le pas de l’indépendance. « Même si ces personnes travaillent avec des clients, le lien de subordination n’existe pas quand on est à son compte et chacun est libre d’utiliser ses méthodes de travail et de se concentrer sur un dossier au moment où ça l’arrange le plus. La latitude est plus grande », argue Charly Gaillard, spécialiste des mutations du marché du travail.

Parmi tous les statuts disponibles (micro-entrepreneurs, commerçants, artisans, freelances, solos…), celui qui séduit le plus est l’auto-entreprenariat, avec 3500 inscriptions quotidiennes et qui représente aujourd’hui plus de 11% de la population active. Mais, toutes ces personnes qui se lancent le font-elles vraiment par choix ou parce qu’elles peinent à trouver un travail ? « Disons qu’il y a deux situations qui cohabitent et qui vivent dans deux mondes parallèles, explique Charly Gaillard. Il y a ceux qui travaillent dans des secteurs où la demande est faible comme les métiers créatifs (graphisme, photo…) et où l’on peine à trouver des contrats et où on passe son temps à courir après les factures. Et de l’autre, les spécialistes du numérique, où le choix de l’indépendance est très confortable, parce qu’il permet de mieux gagner leur vie tout en étant plus libre que les salariés exerçant le même métier. La liberté, c’est d’abord le marché qui la détermine, puis, vient la capacité à se vendre, l’expérience»

Peur de ne pas gagner suffisamment d’argent

Pour autant, coller à la demande d’un marché fluctuant n’est pas toujours confortable. Malgré sa grande expérience et son carnet d’adresses, David n’a presque pas eu de commandes pendant le premier confinement. L’activité est restée morose pendant des mois. Une situation stressante qui l’a poussé à baisser temporairement le prix de ses prestations et à accepter des missions moins intéressantes. Et même si l’on met de côté la crise sanitaire et son impact exceptionnel sur le recours aux freelances, il n’en reste que le stress de ne pas gagner suffisamment d’argent est très largement cité parmi les écueils de ce choix de carrière.

Louise, jeune journaliste, a dû vivre avec pendant plusieurs mois quand elle s’est essayée à la pige. « Comme je sortais d’une grande école de journalisme, je me suis dit que j’arriverais à vendre mes articles, mais ce n’était pas du tout le cas, se souvient-elle. Alors, pour payer mon loyer à Paris et de quoi manger, j’ai commencé à faire ce qu’on appelle des shifts horaires. En gros, je signais des contrats à la journée pour les rédactions web des chaînes de télévision pour alimenter leurs sites de dépêches et de petits articles et je restais derrière un écran pendant huit heures d’affilée. » Employée par deux chaînes concurrentes, elle enchaîne jusqu’à treize jours de contrat sans pause, en horaires décalées. Alors oui, ces missions lui donnent l’assurance d’être payée dans les temps - ce n’est pas toujours le cas lorsqu’on est payé à l’article -, mais cette situation n’est pas tenable : en plus de la fatigue physique et psychologique liée à la peur de ne plus avoir suffisamment de jours de travail, elle n’a plus le temps d’écrire des papiers qui l’intéresse. Perte de sens, remise en question sur son avenir, elle hésite un temps à changer de voie, avant de trouver un CDI. Un petit miracle. « Aujourd’hui, je suis heureuse de m’être sortie de cette galère et je pense que si je devais redevenir pigiste, je le ferais en m’assurant d’abord de gagner suffisamment d’argent pour ne plus avoir à compter chaque dépense, explique-t-elle. Malheureusement, ce n’est pas toujours les beaux papiers qui payent le mieux. Personnellement, je veillerais à faire du brand content et un peu de journalisme. C’est pour cela qu’avant même de se lancer, il est important de savoir où on doit mettre le curseur entre ce qui nous passionne et ce qui nous fait vivre. »

Un statut qui reste précaire

Après cinq ans à travailler à son compte, Julie a elle aussi choisi de reprendre un chemin plus classique en réintégrant une entreprise. « Alors que je pensais que le salariat c’était vraiment fini pour moi, j’ai eu un déclic en faisant une mission dans une entreprise en CDD pendant plusieurs mois, dit-elle. Cette entreprise qui n’avait pas peur du télétravail, du travail asynchrone et qui faisait entièrement confiance à ses collaborateurs m’a montré que moi aussi je pouvais y trouver ma place. » Autonomie, salaire confortable, charge mentale diminuée… la jeune maman explique aussi que le fait que son conjoint se soit également lancé à son compte a beaucoup pesé dans la balance. « Quand tu fais un prêt pour une maison, que tu as des charges fixes importantes, c’est assez dangereux d’avoir un couple où chacun est indépendant. Le fait qu’un des conjoints assure un revenu fixe permet de mieux se projeter et anticiper les besoins financiers », détaille-t-elle. Et encore, c’est sans compter l’absence de protection sociale, de cotisation pour le chômage et la retraite que les indépendants doivent anticiper en souscrivant à des caisses privées. À ce propos, Stéphane Chevet, regrette que les politiques ne s’intéressent pas encore à tous ces actifs en leur proposant un nouveau cadre plus protecteur en cas de coup dur. « C’est dommage, parce que de plus en plus de personnes s’éloignent du salariat, parce qu’il ne leur convient plus », déplore-t-il.

Entre liberté de choisir ses contrats, ses conditions de travail et le fait d’être flexible dans ses horaires, l’indépendance a des arguments pour séduire les salariés et les jeunes diplômés qui arrivent tout juste sur le marché de l’emploi. Mais à ces avantages, il ne faut pas oublier la dépendance de l’offre et la demande, la charge mentale élevée et le manque de protection. Sourire aux lèvres, Louise se souvient d’une phrase qui l’avait marqué sur un site dédié aux citations : « La liberté n’est pas le fait d’être libre, mais bien la possibilité qu’a un individu d’agir sans contrainte. »

Article édité par Gabrielle Predko, photo de Thomas Decamps.

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