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Traquer les fake news : le quotidien des fact-checkeurs

Traquer les fake news : le quotidien des fact-checkeurs

« Le nouveau coronavirus est une arme biologique développée par l’homme », « La 5G est en réalité à l’origine de l’épidémie » : vous avez peut-être croisé ce genre de théories sur les réseaux sociaux, où elles circulent largement. Elles sont vues et likées des milliers de fois avant d’être déboulonnées par des spécialistes du sujet. Comment savoir quoi ou qui croire – au sujet du coronavirus comme du reste – dans toute cette masse d’informations ? Deux fact-checkeurs nous ont raconté ce qui se joue en coulisses, entre combat contre les fake news et réhabilitation des médias.

Les fake news ne datent pas d’hier mais sont aujourd’hui omniprésentes

La diffusion de fausses informations n’est pas un phénomène récent. On situe même les premiers épisodes de « fausse information, désinformation et propagande » à l’époque romaine, lorsque Marc Antoine rencontra Cléopâtre et qu’Octavien lança une campagne de dénigrement à l’encontre de son rival, sous la forme de « courtes formules inscrites sur les pièces de monnaie, tels des tweets archaïques ». Mais les temps ont changé depuis Cléopâtre. Les fake news – rumeurs, légendes urbaines et autres infos bidons annoncées comme autant de faits vérifiés – s’invitent aujourd’hui dans nos fils d’actualité et discussions de groupes. Le président américain Donald Trump a, à ce titre, participé à la démocratisation du terme, notamment en se vantant de l’avoir inventé, ce qui s’est bien sûr avéré faux.

Si elles sont donc devenues monnaie courantes, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des fausses informations pour autant. Ces dernières sont d’ailleurs de plus en plus pointées du doigt comme étant des menaces pour la démocratie, l’ordre public et le libre débat. Elles sèment le trouble, affolent parfois. Encore très récemment, d’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Covid-19 a provoqué une « infodémie » : un bombardement incessant d’informations, vraies comme fausses, où il est impossible de séparer le bon grain de l’ivraie. Au Royaume-Uni, un rapport de l’autorité de régulation des télécommunications a révélé que la moitié des adultes du pays a été exposée à des fake news au sujet du coronavirus durant la première semaine d’avril – les deux tiers de façon quotidienne. Fort heureusement, certains œuvrent activement pour s’assurer que la vérité reprenne ses droits : les fact-checkeurs.

Pourquoi le fact-checking devient-il si important ?

La prolifération des fake news a fait grimper le nombre de structures dédiées au fact-checking. On y traque les fausses véritées pour les disqualifier publiquement. Les premières plateformes de fact-checking ont émergé au début des années 2000. En 2019, on en comptait 188, dans plus de 60 pays. Dès 2005, la chaîne de télévision britannique Channel 4 a été la première à en faire un rendez-vous régulier dans le pays, sous la forme d’un blog consacré aux élections parlementaires. Aujourd’hui, les grandes salles de rédaction outre-Manche ont leur propre cellule de fact-checking : FactCheck chez Channel 4, Reality Check au sein de la BBC par exemple. De notre côté, en France, nous avons, par exemple, l’émission Vrai ou Fake sur France Info, les décodeurs au sein du journal Le Monde, ou encore Checknews pour Libération.

Qui sont les fact-checkeurs et comment le devient-on ?

Les fact-checkeurs sont généralement des journalistes qui appliquent les grands principes de leur métier : vérification des informations et recoupement des données et des sources pour valider ou non une information. Alastair Brian, rédacteur en chef de la cellule fact-checking au Ferret (Le furet, en français, ndlr), une coopérative média d’investigation indépendante anglaise, est l’un d’eux. Il a débuté au sein de l’organisation à Édimbourg il y a trois ans. « Quand on travaille dans le monde de l’info, il faut aller vite. On s’échine à décrocher des déclarations de la part de la classe politiques, sans nécessairement avoir le temps de les vérifier, explique-t-il. C’est là qu’intervient Ferret. Le besoin de fact-checker les informations qui circulaient a commencé à se faire plus nettement sentir à l’occasion d’événements comme les référendums sur l’indépendance de l’Écosse ou le Brexit. »

« Quand on travaille dans le monde de l’info, il faut aller vite. » Alastair Brian, rédacteur en chef de la cellule fact-cheking le Ferret.

Tous les fact-checkeurs ne sont pas journalistes de métier. Claire Milne, rédactrice en chef adjointe chez Full Fact, une association de fact-checking indépendante et à but non lucratif du Royaume-Uni, a un parcours en recherche et conseil. Elle a rejoint l’équipe de Full Fact à Londres il y a quatre ans : « Mon bagage professionnel m’aide pour mon poste de fact-checkeuse. Chez Full Fact, nous sommes 30, avec un large panel de compétences à nous tous. Le fait d’être issus d’horizons différents est une vraie force face à la diversité des sujets qui arrivent sur nos bureaux chaque jour. »

« Le fait d’être issus d’horizons différents est une vraie force face à la diversité des sujets qui arrivent sur nos bureaux chaque jour. » Claire Milne, rédactrice en chef adjointe chez l’association de fast-checking Full Fact

À quoi ressemble une journée de travail ? La crise du coronavirus a-t-elle fait bouger les lignes ?

Pour Claire et son équipe, chaque journée commence par un passage en revue de l’actualité. « Nous épluchons l’ensemble des canaux médiatiques à la recherche de contenus à fact-checker. Cela comprend les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, les actus du jour, les sites d’informations et les journaux », témoigne-t-elle. La démarche est la même pour Alastair, au Ferret. « Mon travail quotidien consiste à lire l’actualité, à consulter les e-mails de relations presse des politiques, leurs comptes sur les réseaux sociaux, à écouter ce qui se dit aux infos, à la radio comme à la télévision. Je suis particulièrement attentif aux déclarations un peu boiteuses, ainsi qu’à celles qui vont être largement commentées ou relayées sur les plateformes sociales. »

« Je suis particulièrement attentif aux déclarations un peu boiteuses, ainsi qu’à celles qui vont être largement commentées ou relayées sur les plateformes sociales. » Alastair Brian

Maisla pandémiea bouleversé le paysage du fact-checking. « La situation est hors norme : le coronavirus occupe le champ médiatique, on ne parle que de ça », observe Alastair. Full Fact tourne à plein régime. « Le matin, nous définissions tous ensemble les infos que nous allons passer au crible. Nous avons une démarche de vérification très rigoureuse. Nous tenons à ce que les contenus qui sortent de chez nous soient d’aussi bonne qualité et aussi fiables que possible. Chaque article produit en interne est relu par un autre collaborateur et de nouveau fact-checké. Une troisième personne s’occupe de la révision et de la correction. In fine, il passe entre les mains de trois personnes chez nous », détaille Claire.

Le Covid-19 a notamment changé la manière dont les fact-checkeurs collaborent entre eux à l’échelle internationale. Ces professionnels qui traquent la fausse information s’en réfèrent aux experts et aux avis publiés par des sources fiables (le NHS, service public de santé britannique, ou l’OMS, par exemple). Ils passent au peigne fin les études produites par la recherche scientifique sur le virus (et ceux apparentés). Mais désormais, ils s’associent également à leurs homologues étrangers. Au mois de janvier, l’International Fact-Checking Network a même lancé la #CoronaVirusFacts Alliance, qui rassemble plus de 100 fact-checkeurs à travers le monde. Ensemble, ils publient, partagent et traduisent les informations vérifiées au sujet du coronavirus.

D’où viennent les fake news et où se propagent-elles ?

De simples blagueurs aux membres de la classe politique, de conspirationnistes aux petits malins, en passant par les extrémistes : les sources de propagation sont nombreuses. L’Institute for Strategic Dialogue (ISD), un « think and do » tank londonien, a publié deux rapports sur la désinformation autour du Covid-19. Il affirme que le sujet a pris une « place grandissante parmi les groupements d’extrême droite. » Ces derniers ont propagé de fausses informations, affirmant par exemple que « le virus est une arme biologique chinoise » ou que « les très grosses fortunes disposent de remèdes. » D’après l’ISD, les fake news sont certes partagées sur les réseaux sociaux, mais aussi via des applis de messenging comme Whatsapp.

Alastair signale qu’il nous arrive aussi de partager de fausses informations pour plaisanter : « Le post le plus surréaliste que j’aie eu à fact-checker récemment était une capture d’écran de la chaîne Sky News annonçant que la Russie avait lâché des lions dans Moscou pour faire respecter le confinement. La photo venait en réalité d’un film de 2016 tourné en Afrique du Sud. Quelqu’un l’avait trafiquée pour faire croire à un site d’actualités. » Le spécialiste souligne que les fausses informations circulent bien plus rapidement sur les groupes Facebook et Whatsapp que via les posts publics sur les réseaux : « Les fake news sur le coronavirus ne sont pas intentionnellement semées par des figures publiques ou des politiques cherchant à tromper le lectorat : on est davantage dans un format de « chaîne », comme cela se faisait avec les lettres ou les e-mails. Ces informations sont partagées entre individus. Elles ne sont pas le fait d’une personnalité politique s’adressant aux masses. »

« Le post le plus surréaliste que j’aie eu à fact-checker récemment était une capture d’écran annonçant que la Russie avait lâché des lions dans Moscou pour faire respecter le confinement. » Alastair Brian

Quelles sont les fake news les plus courantes au sujet du Covid-19 ?

Les fausses informations peuvent avoir de dangereuses répercussions. « L’un des posts les plus viraux portait sur les différents symptômes et traitements contre le Covid-19. Dedans, il y avait des affirmations inexactes, voire trompeuses, les gens pouvaient en tirer la conclusion qu’ils n’avaient pas attrapé le virus », raconte Claire. En substance, le post statuait sur le fait d’avoir le nez qui coule : un rhume classique, rien de plus. Si avoir le nez qui coule n’est pas l’un des symptômes les plus courants du Covid-19, cela n’exclut pas la présence du virus, a conclu Full Fact. Un autre post expliquait comment pratiquer un autodiagnostic. « Il disait que si l’on était capable de retenir sa respiration pendant dix secondes, on n’avait pas le Covid-19. Tout ça n’a aucun fondement scientifique », poursuit la fact-checkeuse.

Alastair a dénoncé une dizaine d’affirmations dans la même veine. Comme ce soi-disant conseil d’un médecin japonais de boire de l’eau toutes les 15 minutes, les remèdes maison à base de vitamine C ou d’ail… « Il y a aussi eu cette histoire de la chaleur pour lutter contre le virus, grâce à une boisson chaude ou un sauna. Sur Whatsapp, on a même lu que s’allumer un sèche-cheveux sous le nez le faisait disparaître », déplore le spécialiste anglais.

« Le post disait que si l’on était capable de retenir sa respiration pendant dix secondes, on n’avait pas le Covid-19. Tout ça n’a aucun fondement scientifique. » Claire Milne, rédactrice en chef adjointe chez Full Fact

Le fact-checking est une pratique collaborative (et vous pouvez y contribuer)

Partout dans le monde, des réseaux de fact-checkeurs s’attaquent aux légendes qui circulent encore et encore – elles ne connaissent pas les frontières. « On a vu passer la photo d’un hôpital militaire aménagé en Écosse. Il s’agissait en réalité d’un établissement à Madrid. Dans ce genre de cas, la collaboration entre pairs est d’une grande aide », affirme Alastair. Chacun peut faire sa part en s’empêchant de diffuser de fausses infos. Une étude menée en 2019 par le psychologue canadien Gordon Pennycook a démontré que les personnes ayant tendance à faire suivre des fake news sont généralement capables de faire la différence entre le vrai et le faux. « Le contexte des médias sociaux détourne cependant leur attention vers d’autres facteurs que la simple vérité ou l’exactitude des contenus. »

Une première étape cruciale est donc de reconnaître la désinformation quand on y est confronté – et de se poser la question avant de partager. Si ça a l’air trop beau pour être vrai, ce que ça ne l’est peut-être pas. « Si un contenu déclenche chez vous une forte réponse émotionnelle, vous offusque, vous met en rogne ou au contraire en joie, mieux vaut vérifier l’info avant de la faire suivre », conseille Claire. Pour Alastair, la règle numéro un est de regarder la provenance de l’information. « Faites-vous confiance à la source dont elle émane ! Si ce n’est pas du 100% fiable, un petit tour sur Google pour voir qui se cache derrière ne sera pas de trop. » Une recherche de deux minutes peut suffire à éviter la propagation d’informations inexactes et potentiellement néfastes… et aussi à faciliter la vie des fact-checkeurs.

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Photo d’illustration by WTTJ
_Traduction : Sophie Lecoq

Jelena Prtoric

Journalist

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