Comment exprimer ses opinions politiques au travail (sans se prendre la tête) ?

19 avr. 2022 - mis à jour le 19 avr. 2022 7min

Comment exprimer ses opinions politiques au travail (sans se prendre la tête) ?

Les Français et la politique : une grande histoire d’amour… Dans l’Hexagone, on aime analyser, débattre, se chamailler même, parfois ! Mais dans le cadre de l’entreprise, le sujet n’est pas à prendre à la légère : un petit désaccord avec votre binôme, et la relation de travail s’en retrouve foutue ! Pourtant, 57% des salariés parlent de politique sur leur lieu de travail, selon un sondage des Editions Tissot réalisé par OpinionWay. Des stratégies politiques pour combattre le Covid19 à l’élection présidentielle, difficile en effet de ne pas échanger autour de la machine à café. Alors, doit-on exprimer ses opinions politiques au bureau ? Et surtout, comment le faire avec diplomatie ?

Opinions politiques au travail : un terrain glissant

Tout le monde en parle, pourtant le sujet reste tabou. La politique demeure un terrain glissant que certains collaborateurs cherchent à éviter. Mais pas tous. Selon Peter Barrett, formateur expert en débats et vice-président de l’association French debating, « en France, la parole reste relativement libre sur le sujet, surtout si l’on compare à un pays tel que les Etats-Unis, où il est très mal vu d’évoquer ses convictions, bien que l’activisme s’implante de plus en plus dans le monde du travail. » Toutefois, si les discussions abordant les orientations politiques des salariés existent, « elles concernent les sujets de fond plutôt que l’aspect partisan. L’entreprise reste un lieu où on échange beaucoup, mais ça touche rarement à la politique politicienne », précise-t-il.

Pour le sociologue Ronan Chastellier, ce sujet si sensible finit irrémédiablement, en effet, par surgir dans les conversations : « généralement, on ne va pas directement dans une discussion politique frontale. Ce qui amène à en parler, c’est par exemple quand on aborde la situation économique, ou un fait divers qui concerne un politicien. »

Mais afficher ses opinions politiques, c’est se dévoiler, se mettre à nu. Les risques vont d’innocentes moqueries des collègues à la peur d’être mal vu et de se voir freiné dans sa carrière suite à un débat trop enflammé. Selon un sondage en ligne lancé par LinkedIn Actualités en mars 2022 à l’initiative du Parisien-Aujourd’hui en France, 34% des répondants sur plus de 10 000 se disent prêts à dissimuler leurs véritables opinions pour se faire mieux accepter de leurs collègues, quand 51% déclarent possible de parler politique au bureau “avec diplomatie”. Seulement 13% affirment pouvoir le faire “sans problème”.

Nonna Mayer, politologue française, explique pourquoi ce sujet si fréquent dans la sphère privée est abordé avec beaucoup plus de précautions au bureau : « C’est sur le lieu de travail que les probabilités de converser avec des personnes d’avis opposés sont les plus élevées. » En dehors de certains secteurs très homogènes ou dans lesquels la politique est un élément central (journaux d’opinion, associations engagées, etc.), il n’est pas évident de se trouver uniquement face à des collègues qui partagent votre point de vue. D’autant que rien ne vous oblige à tout dire de vous à vos collègues.

Ce que dit la loi

Sur son lieu de travail, un salarié bénéficie de la liberté d’expression. Un principe protégé par la Convention européenne des droits de l’homme et le Code du travail. Un licenciement justifié par une prise de position politique est considéré comme nul. Cette atteinte à la liberté d’expression peut conduire à 3 ans d’emprisonnement et à 45.000€ d’amende pour l’employeur.

Selon l’avocate en droit du travail Anne Lise Puget, « le règlement intérieur d’une entreprise ne peut pas purement et simplement ‘interdire toute discussion politique ou religieuse, et d’une manière générale toute discussion étrangère au service’ (Conseil d’Etat, 25 janvier 1989, n°64-296). Mais le/la salarié.e conserve également le droit de taire ses opinions politiques et l’employeur ne peut pas exiger qu’il prenne publiquement position (Cass. Soc. 26 octobre 2005, n°03-41.796). »

Cependant, certaines limites doivent être observées. Tout d’abord, la loi est tolérante sur le sujet tant qu’elle ne nuit pas à la sécurité ou au bon fonctionnement de l’entreprise. La Cour de Cassation indique que les employeurs peuvent imposer certaines limites, si elles sont « justifiées par la nature de la tâche et proportionnées au but recherché. » C’est pourquoi vous êtes tout à fait en droit d’aborder des sujets politiques entre collègues à la machine à café, mais vous commettriez une faute en essayant de convaincre un client lors d’un rendez-vous commercial. De la même façon, le prosélytisme est interdit : un salarié n’a pas le droit de déposer des tracts politiques (ou syndicaux) ou encore d’envoyer un mailing à toute l’entreprise mettant en avant ses opinions politiques.

6 conseils pour parler de ses opinions politiques sans se fâcher avec ses collègues

Dans un contexte tel que celui de la crise sanitaire ou de l’élection présidentielle, il est parfois compliqué d’éviter le sujet. Alors comment l’aborder sans vous faire des ennemis ?

1. Assurez-vous que votre audience est réceptive

Tendez une perche et voyez si ça mord, mais évitez d’insister si vous voyez que ce n’est ni le moment, ni l’endroit. Évitez également d’en discuter avec vos collègues les plus belliqueux : celui qui aime débattre de tous les sujets pour l’amour de la rhétorique, celui qui n’est jamais content, les extrémistes en général, etc. « En France, le politique est très présent dans l’entreprise. Organisations syndicales, partenaires sociaux… Il existe une véritable vision de la politique publique chez de nombreux salariés, qu’ils aiment partager. Tant que la discussion est menée intelligemment et de façon non partisane, ça ne pose pas de problème. Mais lorsque ça provoque un clivage, ce n’est plus très sain », détaille Peter Barrett.

2. Abordez les sujets les moins sensibles

Pour se fâcher, rien de tel que parler politique d’immigration ou mariage pour tous. Ces sujets amènent à des questions de valeurs et conduisent rarement à un consensus. D’après Peter Barrett, « la question religieuse est très délicate, car il s’agit d’une croyance qui n’a pas à être prouvée. Soit c’est du prosélytisme, soit on n’en discute pas. Mais d’autres sujets peuvent être potentiellement glissant, la limitation des 80 km/heure lors des revendications des gilets jaunes par exemple, aussi surprenant que cela puisse paraître. Attention, donc, à ne pas imposer son point de vue sur ces thématiques-là. » Privilégiez des sujets communs à tous : le système de retraite, le revenu universel, le changement climatique, l’éducation, etc. « Certains thèmes sont naturellement poreux dans l’entreprise, à l’image de la politique industrielle, de l’énergie ou même du féminisme. La question du genre et des pronoms l’illustre bien : c’est un sujet politique en soi, qu’il faudrait aborder plus librement afin de respecter les choix des uns et des autres et d’en comprendre les tenants et les aboutissants », note Peter Barrett.

3. Évitez d’aborder des sujets que vous ne maîtrisez pas un minimum

Gare au bal des idées creuses ! Rien de pire que de passer pour un idiot en abordant un sujet sur lequel vous êtes totalement ignorant. On vous pardonnera plus facilement les idées contraires que la bêtise.

4. Modérez vos propos et restez diplomates

Si vous travaillez en équipe, vous pouvez avoir une idée de la couleur politique de vos collègues. Auquel cas - et si vous savez qu’elle est complètement contraire à la vôtre - sachez rester souple et ne pas rentrer dans une altercation qui vous desservirait. C’est d’autant plus vrai si vous évoluez dans un environnement où vos opinions politiques sont minoritaires. « Si on sort du contexte des grosses boîtes parisiennes pour aller vers les entreprises industrielles du nord de la France par exemple, on y dit plus ouvertement qu’on vote Marine Le Pen, c’est même parfois une conviction majoritaire. À l’inverse, dans l’univers des affaires publiques et des cabinets de conseil, on trouve souvent de fortes polarisations, à droite comme à gauche. Si on soutient le parti opposé, même si c’est un parti républicain, on aura tendance à ne pas le dire, par peur d’être marginalisé, d’être mis à l’écart », explique Peter Barrett.

5. Halte au prosélytisme !

Si vous êtes en droit de donner votre opinion, il est toujours mal vu (et à la limite de la légalité) de chercher à convaincre vos collègues à tout prix, qu’ils aient raison ou tort. Comme le disait déjà Dale Carnegie dans les années 30 : « Si vous avez prouvé à votre adversaire qu’il a tort, vous lui avez fait sentir son infériorité, vous l’avez blessé dans son amour-propre et son orgueil. Or, homme convaincu malgré lui, il garde toujours le même avis. »

6. … Mais surtout, posez des questions

La meilleure façon de parler politique sans froisser votre interlocuteur, c’est de parler de ses opinions à lui. Écoutez-le, interrogez-le, cherchez à comprendre ce qui l’a conduit à cette vision de la société. En vous mettant en retrait et avec de simples questions, vous apprendrez bien plus et vous pourrez plus subtilement amener votre interlocuteur à remettre en question sa pensée. « C’est ce qu’on appelle “l’entretien épistémique”, explique Peter Barrett. Comprendre pourquoi la personne pense ce qu’elle pense. Souvent, lorsqu’on amène son interlocuteur à questionner ses points de vue, il modère davantage son propos. Et là, on entre dans une discussion constructive. » En effet, tout le monde peut changer d’avis, mais rarement sous la contrainte ou lors d’un débat enflammé. “C’est aussi le moyen d’apprendre à mieux exprimer ses opinions politiques, à mieux communiquer. On peut d’ailleurs l’appliquer à tout un tas de sujets au quotidien dans l’entreprise, questions commerciales, problématiques d’achats, entente entre les différents services… C’est de la gestion de conflit, en réalité.”

Comment éviter le sujet

De nombreuses raisons peuvent vous conduire à éviter d’aborder vos avis politiques. Que vous ayez des opinions considérées comme “extrêmes” que vous préférez garder pour vous ou simplement un profond désintérêt pour ces questions-là, rien ne vous oblige à vous exprimer.
On vous demande si vous avez suivi le dernier débat ou ce que vous pensez de la dernière réforme ? N’hésitez pas à couper court et indiquer clairement que vous n’avez pas envie d’en parler. Et si vous vous retrouvez malgré vous au cœur d’un débat dans lequel on vous demande d’intervenir, essayez de remettre le sujet à plus tard. Un simple « tu abordes un point très intéressant, laisse moi réfléchir à ce sujet et je reviendrai vers toi » suffit généralement à calmer vos interlocuteurs sans les froisser.

Dis moi pour qui tu votes, je te dirais qui tu es. Parler politique au travail, c’est possible et ça peut même très bien se passer si vous parvenez à garder une conversation constructive. Pour cela, choisissez le bon moment et les bons interlocuteurs. La clé ? Restez raisonnable et respectez les opinions des autres. « Le débat est toujours bon pour la démocratie, pour le vivre-ensemble. Encore faut-il disposer des outils pour échanger correctement et pacifiquement. Ils se trouvent dans la communication non violente, dans les techniques de gestion des émotions, dans certains groupes de paroles… L’essentiel, c’est de partager ses opinions sans juger celles de l’autre, sans vouloir avoir raison. Ça amène à ouvrir son esprit, à découvrir de nouvelles choses. Et c’est passionnant ! », conclut Peter Barrett.

[Article mis à jour par Daphnée Breytenbach le 15 avril 2022]

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