“Effet B&B” et retour au bureau : le cercle vertueux des émotions positives

L'importance des émotions positives sur le retour au bureau
Un article de notre expert.e

SOCIAL SPACE - La psychologie sociale est l’étude de l’individu et de ses émotions en société. Comment et pourquoi modifions-nous nos comportements lorsque nous ne sommes pas seul·e·s ? Et quid de ces comportements au travail ? Pour Welcome to the Jungle, notre expert du Lab et psychologue du travail Christophe Nguyen décrypte dans ses chroniques une expérience en psychologie sociale, appliquée au monde de l’entreprise. Pour ce second épisode : l’effet broaden and build, ou pourquoi les émotions positives sont un véritable cercle vertueux dans un bureau, élargissant nos capacités intellectuelles et physiques, pour un bien-être communicatif.

Le cas :

Olivier, informaticien dans une grande entreprise, développe des outils sur mesure pour ses collègues et est quelqu’un de très engagé dans son travail. Avec la crise sanitaire, pour la première fois de sa carrière, il a découvert le télétravail. Au début, Olivier s’est senti plus performant, gagnant du temps sur les transports, le repassage de ses chemises ou les multiples sollicitations de l’open-space… Tout allait bien. Au bout de quelques semaines pourtant, et pour la première fois encore, ses clients internes n’ont pas été satisfaits de son travail. Olivier faisait et refaisait sans jamais arriver au résultat demandé. Il se voyait buter sur des problèmes techniques et se retrouvait constamment dans une impasse. Il n’y arrivait plus. Démotivé, il est retourné dans les locaux de l’entreprise quand il a pu le faire, heureux de retrouver ses collègues, l’ambiance du bureau : les rires, les blagues, le plaisir d’être ensemble, les débriefs sur les différents vécus du confinement… De retour derrière son ordinateur, les choses lui sont apparues plus simples et claires. Ses collègues lui ont montré un regard plus frais et objectif, moins étriqué. Olivier s’est senti moins déconnecté de la situation, moins “électron libre”.

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L’expérience : l’effet broaden and build

L’effet broaden and build (“B&B”, pour les intimes), est une théorie récente dans l’histoire de la psychologie. Pendant longtemps, seuls les affects négatifs (comme la peur ou la colère) étaient sujets à de nombreuses études - car considérés comme les seuls essentiels à la survie humaine - contrairement aux émotions positives. A la fin des années 1990 cependant, la chercheuse américaine Barbara Fredrickson a démontré l’importance tout aussi égale des émotions positives (la joie, la reconnaissance, la sérénité, l’intérêt, la fierté etc.) sur nos existences

Alors, à quoi servent donc les émotions positives ? Fredrickson a montré que celles-ci déclenchent une expansion (broaden) du répertoire “pensée-action”, c’est-à-dire du répertoire des compétences, qu’elles soient intellectuelles ou comportementales. Ces émotions ont donc un effet sur nos pensées, notre attention et notre comportement. Selon la théorie de la chercheuse, ces émotions créent une attention intellectuelle, une vigilance vis-à-vis de notre environnement, qui vient alimenter des pensées diverses, une créativité et une résolution des problèmes plus flexible. Nous en avons d’ailleurs déjà tous·tes fait l’expérience : on résout bien mieux un problème lorsque l’on ressent des émotions positives que négatives !

À force de multiples expériences positives dans le temps, cette expansion créée par les émotions positives développe (build) chez l’individu de nombreuses ressources. Sur le plan physique (de nombreuses études montrent que notre système immunitaire est meilleur par exemple), comme sur le plan psychologique (attention, flexibilité, créativité…), et social (avec la capacité de mieux se connecter aux autres, une plus grande richesse d’interactions etc.).

Concernant les émotions positives, Barbara Fredrickson parle ainsi de spirale ascendante : lorsque l’on vit des émotions positives, cela élargit nos compétences, puis nous permet d’emmagasiner ces compétences, pour ensuite acquérir plus de bien-être et donc d’émotions positives… Une spirale à mettre en parallèle avec celle du cercle vicieux des émotions négatives.

Comment développer les émotions positives dans votre entreprise

Dans le monde du travail, les émotions sont évidemment présentes partout ! Dans un article de 2016, intitulé Feeling good make us stronger, trois chercheuses espagnoles ont donc étudié l’effet Broaden and build. L’expérience portait sur plus de 1 000 salariés appartenant à 200 équipes dans une quarantaine d’entreprises, avec pour but de comprendre comment les émotions positives pouvaient engranger plus de performance et elles ont démontré en quoi la résilience collective jouait un rôle crucial. En période de sortie de crise, leurs travaux sont particulièrement intéressants.

Les chercheuses ont démontré que lorsque les émotions ressenties dans les équipes sont de l’ordre de l’enthousiasme, de l’optimisme, de la satisfaction, ces émotions se diffusent de plusieurs manières et très efficacement :

  • par des effets de comparaison : on compare ses propres émotions à celles des autres afin d’adopter des réactions affectives appropriées ;
  • par contagion émotionnelle : c’est-à-dire que l’on transmet un état affectif de manière inconsciente ;
  • par empathie : on affiche une affectivité similaire à celle d’autrui afin d’accueillir ses besoins avec bienveillance.

Le protocole de l’étude démontre ensuite que les équipes qui vivent et partagent ces affects sont plus résilientes collectivement que les autres, par un optimisme plus fort et plus de solidarité entre ces membres. Au final, la performance de l’équipe (évaluée par les managers à l’aide d’échelles scientifiques) était même bien meilleure : les collaborateurs étaient plus efficaces au travail que ce soit dans ce qu’on leur demandait (in-role) et mieux, ils proposaient des améliorations dans la façon de faire et d’organiser le travail (extra-role).

Redonner l’envie de travailler ensemble

À l’heure où les entreprises souhaitent recréer du lien et de l’envie pour ce retour au bureau, les résultats de cette étude espagnole sont primordiaux. Ils nous apprennent que si l’on veut que ce retour au bureau marche, il faut pouvoir expérimenter de nouvelles pratiques pour faire émerger des émotions positives, puis les diffuser. Dans notre baromètre Empreinte humaine de mai 2021, quasiment la moitié des salariés déclaraient qu’ils reviendraient plus volontairement dans les locaux si le climat de travail était meilleur.

Concrètement, les actions de management devront créer les conditions pour favoriser les émotions positives. Il faudra être particulièrement vigilant quant à l’équité, l’écoute et la reconnaissance de l’ensemble des équipes. Pour cela les managers devraient par exemple dès maintenant :

  • Clarifier très rapidement les critères d’éligibilité au télétravail (qui doit revenir au bureau et pourquoi), afin d’éviter tout sentiment d’iniquité.
  • Bâtir la confiance en clarifiant leurs attentes et celles de l’équipe.
  • Faire que chacun·e se sente reconnu·e dans son apport personnel lors de la crise écoulée.
  • Faire des retours réguliers sur le travail de chacun·e, ne pas solliciter toujours les mêmes personnes.
  • Résoudre rapidement les problématiques de conflit dans une équipe, être vigilant quant à l’état moral des membres de l’équipe.
  • (Re)créer des sas et des rituels de convivialité, où l’on partage les expériences positives collectives, les victoires, une fierté commune etc.
  • Créer un climat de proximité et de soutien : même si manager et managé ne se voient plus tous les jours, il est important de personnaliser la relation, de s’intéresser aux personnes, à leurs motivations, passions, leurs besoins de reconnaissance etc.
  • Passer du temps en début de certaines réunions dans les bureaux, pour faire des “mises à jour” de la vie des collègues. (Attention cependant aux sujets personnels, on peut échanger sur les lieux de vie, les événements joyeux qu’ils ont communiqué, pour cultiver l’effet de camaraderie).
  • Autoriser l’humour et le rire, en partageant les anecdotes de l’équipe.

Il faut cependant éviter le positivisme à tout prix. Certain·e·s travailleurs·ses ont très mal vécu la période écoulée, reviennent au bureau avec un lourd héritage. On doit donc éviter les enthousiasmes un peu forcés par rapport à ce retour, car on aurait l’effet inverse escompté. L’authenticité est primordiale.

Par exemple, j’observe qu’en ce moment beaucoup d’entreprises organisent des team-building. Mais ce sont des solutions à court terme, et aucun·e salarié·e ne reviendra durablement avec le sourire au bureau grâce à un séminaire à la campagne... Il faut que les actions pour favoriser les émotions positives soient réellement ancrées dans le quotidien du travail. Rien de pire que l’injonction d’être heureux ou de donner des arguments fallacieux pour faire revenir vos collaborateurs dans les bureaux.

Enfin, ce que l’effet broaden and build nous apprend également selon moi, c’est qu’une vie personnelle riche, qui nous ouvre à des émotions positives, développe également nos compétences au travail. Et que l’on peut donc aussi partager tout ce qu’on vit de bien côté personnel avec ses collègues, et vice versa de sa vie professionnelle avec ses proches. En termes de bien-être psychologique, tout n’est que cercle vertueux.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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