Le militantisme dans l’assiette : Fanny Giansetto, fondatrice d’Ecotable

Fanny Giansetto et Ecotable : le militantisme dans l’assiette

Angoissée par les dysfonctionnements de notre époque, Fanny Giansetto a longtemps ressenti le besoin de passer à l’action. Après avoir fait de longues études de juriste, de la recherche et un voyage en Amérique du sud, la trentenaire s’est engagée aux côtés de l’association Notre Affaire à tous avant de fonder en 2019 Ecotable, le premier label français de restauration durable. Interview gratinée.

Fanny, dirais-tu que ce besoin d’engagement personnel et professionnel a toujours été en toi ?

Je n’ai pas une famille particulièrement militante mais je me suis toujours sentie très angoissée par les défis environnementaux. En tant qu’enseignante-chercheuse puis maîtresse de conférences, j’ai longtemps réfléchi sur le monde et ses dérèglements mais, avec le temps, j’ai fini par me sentir frustrée : j’avais besoin de concret. Et comme je ne voulais pas vivre avec cette frustration toute ma vie, il fallait que j’en fasse quelque chose de positif, qu’elle se traduise en actions.

Je ne voulais pas vivre avec cette frustration toute ma vie, il fallait que j’en fasse quelque chose de positif.

Ta première action suite à cette prise de conscience, c’est de partir en voyage. Faut-il selon toi toujours se mettre en marche physiquement pour que l’esprit et les projets se mettent en branle eux aussi ?

C’est possible ! En tout cas, pour moi, le déclic a été assez net : il fallait que je bouge.
J’ai voyagé 6 mois en Amérique Latine où j’ai rencontré beaucoup de gens qui menaient des actions sociales et solidaires. Et un jour, au cours de ce voyage, j’entends à la radio Marie Toussaint (députée européenne EELV et militante écologiste, ndlr), co-fondatrice de l’association Notre Affaire à Tous, parler de son engagement et de sa volonté de porter plainte contre l’État pour non-action climatique (la fameuse campagne intitulée L’Affaire du siècle dont la pétition associée est à ce jour la plus soutenue en France avec plus de 2 millions de signatures, ndlr). J’ai trouvé le projet fascinant et terriblement excitant. J’ai tout de suite voulu en être !

Le déclic a été assez net : il fallait que je bouge.

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C’est le signe, le déclic, dont tu avais besoin ?

Oui car peu de temps après, je suis rentrée à Paris. J’avais 30 ans et j’étais au chômage. C’était le moment de prendre des risques. J’avais contacté l’association pendant mon voyage et dès que je suis arrivée en France, j’ai commencé à travailler bénévolement pour eux en tant que juriste. J’écrivais des articles sur la responsabilité des entreprises et de l’État mais j’ai aussi participé à l’élaboration de la pétition de L’Affaire du siècle, pris quelquefois la parole en public et organisé la première marche pour le Climat.

Comment te sentais-tu vis-à-vis de toutes ces responsabilités ?

Je me sentais à ma place, engagée et stimulée ! Je me suis beaucoup investie dans Notre Affaire à Tous à partir de 2017, mais en 2019 j’ai décidé de lever un peu le pied car ces projets sont tout aussi nécessaires qu’exigeants. Avec la création d’Ecotable, j’ai réalisé que je devais hiérarchiser mon temps de travail pour ne pas finir en burn-out comme c’est souvent le cas des militants écologistes. J’ai réalisé que je ne pouvais pas mener tous les combats de front.

J’ai réalisé que je ne pouvais pas mener tous les combats de front.

C’étaient donc les premiers balbutiements d’Ecotable ?

Oui ! Et à la même période, j’ai répondu à un appel à projet du C40 (une organisation qui vise à lutter contre le dérèglement climatique, ndlr) qui s’appelle “Women4climate”. C’est un programme de mentorat qui sélectionne 10 candidats aux projets engagés pour l’environnement. J’ai décidé de postuler avec Ecotable. Et, j’ai été sélectionnée et accompagnée par l’association pour développer ce projet !

Ecotable, c’est quoi ?

C’est le premier label français qui vise à noter les restaurants sur leur écoresponsabilité et à les accompagner dans leur transition écologique. Le label est né d’un constat simple : au restaurant, en tant que consommateur, on ne sait que rarement ce qui a été a mis dans nos assiettes et cela peut génrer beaucoup d’interrogations. D’où viennent les produits ? Comment sont traités les déchets alimentaires ? Comment l’établissement gère-t-il le gaspillage alimentaire ? Quelle est la part accordée à l’agriculture biologique et locale ? etc. Quand on sait que l’alimentation représente ⅓ des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, c’est suffisamment important pour qu’on s’intéresse au sujet !

Quand on sait que l’alimentation représente ⅓ des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, c’est suffisamment important pour qu’on s’intéresse au sujet.

Concrètement, qu’est-ce que vous proposez ?

On essaie de s’investir autant avec les acteurs de l’alimentation qu’avec les consommateurs. Les premiers ont souvent peu de moyens ou d’outils pour prendre en compte les enjeux environnementaux dans leur établissement. Par exemple, trouver et démarcher des fournisseurs et des producteurs écoresponsables leur prend énormément de temps et travailler dans la restauration est déjà, en soit, très énergivore. Alors Ecotable les aide à faire ce sourcing, assure la mise en relation et tisse cette communautés de valeurs. On aide aussi les restaurateurs à agir concrètement, tous les jours, pour rendre leur carte et leur service plus écoresponsables. On les conseille en accompagnant leur changement.

Les consommateurs doivent quant à eux pouvoir choisir des restaurants qui sont engagés dans des démarches environnementales durables. On trouve rarement ce genre d’information dans les guides conventionnels plus traditionnels, comme Le Guide Michelin par exemple. Grâce à notre site et notre label, on répertorie les bonnes actions et les bonnes adresses afin que chacun puisse choisir en connaissance de cause.

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Parce que le militantisme est aussi dans l’assiette ?

Je crois que tout est lié. Personnellement, mon premier acte militant, c’est la façon dont je me nourris. Depuis que j’ai pris conscience de l’impact énorme de notre alimentation sur les dérèglements climatiques, j’ai modifié drastiquement ma façon de me nourrir, de faire mes courses, de gérer les emballages, etc. Je me pose toutes ces questions et en même temps, j’ai envie de bien manger, ça peut vite devenir une prise de tête ! Avec Ecotable, on voulait faciliter la vie des gens et leur donner les bonnes informations pour être, s’ils le souhaitent, plus responsables.

Mon premier acte militant, c’est la façon dont je me nourris.

Comment on fait sortir un tel projet de terre ?

La première mission a été de trouver des associés car je ne voulais pas faire ça toute seule, ça me paraissait énorme… Je n’étais pas entrepreneur. Un business plan, c’était très conceptuel pour moi !
Alors j’ai proposé à une de mes amies qui travaillait dans le conseil depuis 10 ans, de rejoindre l’aventure. Je savais qu’elle voulait se reconvertir dans une carrière dans laquelle elle pouvait laisser s’exprimer et aboutir sa forte conscience écologique. Ensuite, on s’est entourées d’une troisième personne qui fait de la direction artistique. Et la deuxième mission a été évidemment d’aller rencontrer des restaurateurs, voir si le projet pouvait les intéresser et répondre à leurs besoins. On a donc fait du porte-à-porte pour leur parler d’Ecotable. C’étaient les premiers que nous devions convaincre !

Je n’étais pas entrepreneur. Un business plan, c’était très conceptuel pour moi !

Financièrement, comment fonctionne Ecotable ?

Notre business model repose sur le coût du label. Il s’agit d’une adhésion annuelle. Notre deuxième source de financement concerne l’accompagnement et les prestations de conseil sur-mesure qu’on dispense auprès d’acteurs variés de l’alimentation : les restaurateurs qu’on va accompagner dans l’ouverture de leur restaurant par exemple, ou bien les restaurateurs déjà installés mais qui veulent évoluer vers plus d’écoresponsabilité. Mais on délivre aussi nos conseils et notre expertise à des grands acteurs de la restauration collective qui veulent proposer plus de bio aux salariés ou aux écoliers. Et personnellement, je continue à donner des cours et à être maître de conférences, c’est cette activité qui me garantit une vraie stabilité financière.

Le choix d’enseigner est-il aussi la résultante d’une volonté de transmettre certaines valeurs au plus grand nombre ?

Quand tu enseignes, et je le fais depuis des années, tu es là pour donner des clés de réflexion à ton public, quel qu’il soit. Tu es donc nécessairement dans une certaine forme de transmission.
J’enseigne à l’Uuniversité Paris XIII en Seine-Saint-Denis qui est l’un des départements les plus pauvres de France. C’est une population qui n’est pas très sensible au sujet de l’écologie ou qui commence seulement à l’être. C’est donc un beau défi pédagogique. Les sujets que j’enseigne permettent de se poser plein d’autres questions qui me semblent essentielles : est-ce qu’une entreprise doit rechercher uniquement le profit ? Est-ce qu’il ne faudrait pas non plus qu’elle participe, à sa manière, à la construction d’une société plus juste et plus respectueuse de l’environnement ?

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Tu vas peut être changer le monde. Est-ce que c’est pour ça que tu te lèves le matin ?

Le monde je ne sais pas, mais je me lève clairement pour essayer de changer les choses !
Avec Ecotable, dans l’assiette, en proposant un projet concret dont tout le monde peut se saisir demain. Avec mon rôle de Maître de conférences, dans l’éducation. Enfin, juridiquement, avec Notre Affaire à tous. Je pense que tous les leviers doivent être activés et que tout le monde doit agir. Il ne faut pas faire reposer uniquement cette responsabilité sur les épaules des consommateurs car ils n’auront jamais le pouvoir d’assurer seuls la transition écologique. C’est aux pouvoirs publics d’assumer leur responsabilité, car je reste persuadée que le changement passe par la loi.

Je me lève clairement pour essayer de changer les choses !

Cela fait beaucoup. Comment fais-tu pour être engagée au quotidien, dans toutes tes actions ?

Je choisis mes combats. J’ai compris que je ne pouvais pas être sur tous les fronts et être constamment angoissée ou en colère, même si c’est à l’origine le moteur de mon action. Ce qui est sûr, c’est que je ne pourrais plus travailler sans m’engager car mon boulot m’habite complètement et conditionne ma vie. Et qu’aujourd’hui, je me sens en phase avec mes convictions !

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Mon boulot m’habite complètement et conditionne ma vie.

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Photo d’illustration by WTTJ

Agathe Morelli

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