Le bruit, la préoccupation majeure du bureau "en transition"

Minimiser le bruit dans les bureaux : la clé de l’inclusion ?
Un article de nos expert.e.s

J’ai parfois l’impression que plus je vieillis, moins je supporte les bruits ordinaires de la vie de bureau : les conversations qui perturbent, les bruits de clavier frénétiques, les gens qui mangent à côté de mes oreilles, les bruits de plastique froissé, les travaux à l’étage du dessus… Est-ce de la misophonie, ce trouble psychique qui met ceux/celles qui en souffrent dans des états de colère ou de dégoût quand ils/elles entendent certains sons ? Ou simplement la trop grande habitude du télétravail domestique qui m’a fait oublier tous les compromis du vivre ensemble ? Ou encore une question de personnalité qui penche davantage vers l’introversion ?

J’ignore les causes de mon irritation croissante. Mais en me penchant sur le sujet et en discutant avec des expertes, j’ai réalisé que je n’étais pas seule ! Ce sont près de 60% des actifs/actives tous secteurs confondus qui se disent gênés par le bruit sur leur lieu de travail. Derrière cela, c’est en fait le sujet des usages du bureau et de leurs « conflits » potentiels qui est en jeu. La convivialité et les bavardages plaisants des un·e·s sont les nuisances des autres. Or après deux ans de pandémie et de télétravail massif, les usages du bureau évoluent. Dans une équipe, ils peuvent ne pas converger entre celles/ceux qui veulent échapper à leurs contraintes domestiques pour mieux se concentrer et celles/ceux qui cherchent surtout la convivialité et les échanges.

Dans un contexte de travail « hybride » où l’on se pose également des questions sur la manière d’organiser le travail pour favoriser la meilleure inclusion de toutes/tous, le sujet du bruit concentre toutes les préoccupations d’un bureau en transition. Pour Camille Rabineau, experte en aménagement des espaces de travail, « c’est l’un des sujets centraux quand on parle d’aménagement des bureaux ». Pour Frédéricke Sauvageot, directrice de l’innovation et du développement des environnements de travail chez Orange, c’est « une certitude aujourd’hui : le confort acoustique est au cœur du débat sur la qualité de vie au travail. » À bien des égards, les deux années de crise sanitaire que nous avons traversées ont accéléré des tendances profondes de transformation des organisations et des environnements de travail.

Alors comment ce sujet est-il devenu si central ? Pourquoi la démarche qui consiste à s’en préoccuper est-elle un levier de transformation pour les entreprises qui ont à cœur l’inclusion de toutes/tous ? Comment aménager des espaces de travail qui permettent de ménager la chèvre qui veut de la sociabilité et le chou qui voudrait du silence ? Comment comprendre les causes culturelles et managériales qui se cachent derrière la perception du bruit par les salarié·e·s ?

Ce n’est pas qu’une question de décibels

Le mot « bruit » est associé à des nuisances et de la gêne. « Cela a forcément une connotation négative », explique Camille Rabineau. « Pourtant, le contraire du silence, c’est le son ; et le son, cela peut être agréable comme la musique. » Il existe bien certains métiers, dans l’industrie et le BTP qui sont objectivement exposés à des niveaux sonores considérés comme potentiellement dangereux (qui peuvent même provoquer des pertes de l’audition). On peut citer aussi des métiers réputés plus « féminins » comme les enseignant·e·s et surveillant·e·s qui passent du temps dans les cantines scolaires. Ils/elles sont parfois exposé·e·s à des niveaux sonores supérieurs à 80 décibels. Or on estime qu’à partir de 80 décibels sur plusieurs heures, l’employeur devrait prendre des mesures correctives pour limiter l’exposition au bruit.

Mais même si les bureaux peuvent être bruyants, la gêne ressentie n’est pas fondamentalement une question de décibels. Il est rare que le niveau sonore soit objectivement dangereux. La gêne est davantage liée à des causes subjectives, notamment aux conflits d’usages du bureau. « Chacun aura une perception différente. Le bruit se trouve dans l’intersection entre les sphères collective et privée, explique Frédéricke Sauvageot, la gêne va dépendre du sentiment de contrôle que l’on a. Si on a assez d’autonomie et de responsabilité pour aller dans un autre espace qui correspond mieux à ses besoins du moment, alors on ne sera pas gêné·e. »

Il faudrait plutôt parler de parcours sonore ou d’ambiance sonore à propos de l’expérience d’un·e salarié·e au bureau. Pour Camille Rabineau, on a tendance à exagérer le caractère objectif du bruit dans un open space. « De quoi cette focalisation est-elle le nom ? », s’interroge-t-elle. Cela cache probablement un espace qui n’a pas été pensé pour les usages des individus ou bien des crispations managériales dans l’équipe. D’ailleurs, le mot bruit est polysémique : pour les comportementalistes, il désigne aussi tout ce qui provoque des erreurs de jugement aléatoires.

On ne devrait pas séparer le visuel et le sonore : dans des espaces bien partitionnés, à niveau sonore identique, on ne se sent pas aussi gêné. Ce n’est donc pas un hasard si l’on parle tant des gênes sonores de l’open space alors qu’elles existent aussi dans des bureaux fermés. Le sujet principal, c’est le mélange des activités : une conversation intelligible est bien plus dérangeante qu’un brouhaha ambiant dont on ne distingue pas des mots précis. Ce qui dérange, c’est ce à quoi on peut vouloir prêter attention malgré soi, c’est-à-dire tout ce qui empêche la concentration.

Lire aussi dans notre rubrique : Decision Makers

« Le travail est un système global et défectueux qu’il faut interroger »

Bureau et usages : la révolution des visios

La pandémie a accéléré une transformation profonde des usages qui interroge la place du bureau dans le travail. Si tout ou presque peut se faire à distance, alors à quoi sert-il encore ? Pour certain·e·s, il doit devenir le lieu de la convivialité par excellence, ce terreau où se forge la culture commune d’une équipe. Pour d’autres, c’est aussi, encore et toujours, un lieu où l’on travaille. En effet, la sphère domestique n’est pas forcément le lieu idéal pour la concentration : si vous vivez dans 40 mètres carrés en collocation ou que vous avez des enfants en bas âge gardés à domicile, des montagnes de linge sale et des problèmes de plomberie, c’est au bureau que vous pourrez échapper aux contraintes domestiques pour mieux vous concentrer ! Alors si les collègues, eux/elles, ne sont là que pour papoter, il y a « conflit d’usage ».

De manière un peu inattendue, on ne travaille pas forcément différemment au bureau, à la maison et dans les tiers lieux : de plus en plus, on passe son temps en visioconférence. Il n’y a pas obligatoirement le « présentiel » au bureau et le « distanciel » à la maison. Il peut y avoir du « distanciel » partout ! « L’aménagement du travail hybride avec ses multiples réunions en visio se traduit d’abord par la multiplication des bulles, isoloirs, cloisons et cabines téléphoniques au bureau », explique Camille Rabineau. « Tout le monde cherche des solutions mobilières pour permettre le travail hybride », ajoute-t-elle.

Mais qui voudrait passer une journée entière dans une bulle ? Qui n’a pas ressenti de la claustrophobie à l’idée de passer plus de quelques minutes dans une cabine étroite et fermée ? Les « tunnels » d’appels et de réunions hybrides interrogent de manière inédite l’organisation même du travail. Pourquoi tant de réunions ? Sont-elles toutes nécessaires ? Ne devraient-elles pas être plus courtes ? En fait, nos usages « hybrides » amplifiés par la crise sanitaire interrogent autant l’organisation du travail que le choix des mobiliers et des matériaux.

La multiplication des visios reste un casse-tête en matière d’aménagement de l’espace. À cause des inégalités face au logement et des attentes différentes des salarié·e·s vis-à-vis du bureau, on ne peut pas se reposer sur la dichotomie travail-concentré-à-la-maison / convivialité-au-bureau. Le bureau reste un lieu où l’on fait toutes sortes de choses. Comment répondre à ces besoins différents sans que les un·e·s gênent les autres en permanence ?

Flécher l’aménagement des espaces en fonction du « parcours sonore » des individus

Pour Frédéricke Sauvageot, il faudrait définir le « parcours sonore » d’un projet d’aménagement des espaces. Le bureau, c’est « une palette d’espaces diversifiés qui doit prendre en compte les perceptions sonores ». Pour bien concevoir ce parcours, il faudrait intégrer une réflexion sur les flux des individus entre les espaces. Pour elle, les bureaux comprennent désormais trois types d’espaces :

  1. Des espaces confidentiels où l’on peut se réunir en petits groupes et téléphoner sans déranger ;
  2. Des espaces silencieux qui permettent de se concentrer et de se centrer sur soi, un peu comme les bibliothèques des étudiants ;
  3. Des espaces vivants, dynamiques et sonores où l’on se tourne vers les autres pour des moments d’échanges informels et de convivialité.

Évidemment, le positionnement des espaces est un sujet critique dans ce parcours. Par exemple, s’il faut passer par l’espace silencieux pour accéder à l’espace vivant, alors l’espace silencieux ne remplit pas sa mission. Chacun·e devrait pouvoir « contrôler son environnement de travail et pouvoir se déplacer dans les espaces correspondants à l’ambiance sonore recherchée », explique Frédéricke Sauvageot. « Cela nous amène à travailler sur le confort et les ambiances associées au son. On donne du sens et une identité propre à chaque espace. »

Camille Rabineau se penche sur l’aménagement des espaces de travail d’entreprises de taille variable. Pour elle, il faut imaginer des « ambiances » qui correspondent aux usages. Et donc commencer par bien connaître ces usages. Bien sûr, il existe des grandes tendances en terme de matériaux qui permettent de minimiser les gênes sonores — les absorbeurs de bruit et panneaux d’isolation acoustique sont de plus en plus utilisés, de même que tous les textiles et mousses que l’on ajoute sur le mobilier pour qu’ils absorbent les sons.

Mais cela n’est qu’une petite partie de la réponse à la gêne ressentie. Et puis, parfois, c’est le silence qui gêne ! Le silence peut être perçu comme anxiogène, voire perturbateur, par certaines personnes. « Un environnement trop silencieux peut créer une gêne chez l’utilisateur/utilisatrice qui aura l’impression de n’avoir aucune confidentialité », explique Frédéricke Sauvageot. « C’est un phénomène psycho-acoustique que l’on appelle l’effet cocktail inversé », ajoute-t-elle.

C’est pourquoi la perception de l’ambiance sonore est au moins autant un sujet de culture et d’usages que de matériaux, de mobiliers et d’aménagement. Les deux expertes en sont convaincues : la démarche qui consiste à penser les parcours et l’ambiance sonores sont « un levier de transformation » pour les entreprises qui veulent concevoir des espaces de travail plus inclusifs. Prendre en compte le handicap ou la fatigue liée à l’âge, cela permet de mettre en évidence les contraintes et les besoins de tou·te·s.

Le sujet du bruit est au cœur des transformations du travail. « Il y a 10 ou 20 ans, les espaces de bureaux étaient plus majoritairement cloisonnés. Il n’était pas rare que les conversations soient audibles, au travers des cloisons, mais la perception de “privacité” l’emportait sur la nuisance sonore », explique la directrice de l’innovation et du développement des environnements de travail chez Orange. « Les modes de travail ont évolué vers plus de transversalité et on a conçu des espaces plus ouverts avec l’objectif de permettre plus d’interactions entre les équipes. C’est cela qui a accentué la perception négative du bruit. »

Article édité par Mélissa Darré. Photo par Thomas Decamps

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