Concentration : pourquoi décroche-t-on si vite et comment y remédier ?

Problème de concentration au travail : comment y remédier ?

Dans le siècle hyperconnecté qui nous abrite, notre capacité d’attention serait passée de 12 à 8 secondes en 15 ans selon une étude commandée par Microsoft. Soit quatre de moins qu’en 2000. Soit une de moins que celle du poisson rouge, estimée à 9 secondes. Alors que s’est-il passé dans ce laps de temps pour que notre concentration soit inférieure à celle de nos amis en bocaux ? Et si ce trouble nous touche au quotidien, quel est son impact sur la vie au bureau et nos capacités de travail ? Isabelle Simonetto, docteur en neurosciences spécialisée dans la mémoire, nous aide à comprendre le fonctionnement du cerveau et la manière dont ce nouveau mal du siècle évolue.

Pourquoi parle-t-on de crise de l’attention aujourd’hui ?

Depuis deux décennies, les nouvelles technologies ont complètement haché notre quotidien et les notifications virtuelles nous assaillent de toutes parts chaque jour. Rappelons qu’en 2019, un téléphone portable recevait en moyenne 46 notifications par jour aux États Unis, selon le site d’information spécialisé Business of Apps. « Mais au-delà de la sur sollicitation qui déconcentre son usager dans ses activités, c’est bel et bien le cerveau qui est en danger », nous apprend Isabelle Simonetto. Plus précisément la mémoire à court terme qui concerne le temps présent, soit la capacité de travailler ici et maintenant pour mener à bien une activité. « Malheureusement, il se trouve que cette mémoire est ultra sensible aux interférences, poursuit la neuroscientifique, et dès qu’un facteur extérieur trouble cette mémoire, celle-ci est réinitialisée à la manière d’un bouton “reset” » Nul doute alors, que la concentration soit mise à mal.

Le cerveau funambule

Se mettre au travail demande d’ores et déjà quelques minutes de préparation en amont de la concentration. Et lors de cette étape, le cerveau peut être comparé à un funambule estime le neurobiologiste Jean-Philippe Lachaux. « Autrement dit, vous préparez votre cerveau à marcher sur le fil de l’attention pour que ce dernier ne tangue ni trop à gauche ni trop à droite, explique Isabelle Simonetto. Mais pour que ce dernier parviennent à se concentrer, il doit résister aux interférences. » Car dès que votre téléphone sonne, vibre ou qu’on vous dérange, c’est comme si une main vous poussait du fil et qu’il fallait remonter à chaque fois. Et à force de tomber et de remonter sur le fil, le cerveau enregistre cet état de déconcentration répétitif et se décourage de recommencer l’exercice. « De là naissent les problèmes d’attention sur le long terme, analyse la spécialiste, car lorsqu’on se laisse interrompre en permanence par tous les objets connectés, on apprend de manière empirique que ce n’est plus la peine de se concentrer car le résultat n’aboutit pas au bout de plusieurs essais. » Et dans la mesure où le cerveau priorise les économies d’énergie, ce dernier comprend vite que les efforts sont vains et que réfléchir ne sert plus à rien.

Le rôle de l’époque

Contrairement à une croyance populaire, notre cerveau ne s’est pas tant transformé sur l’échelle de l’évolution. Encore maintenant, ses priorités restent globalement les mêmes que celles de nos ancêtres des cavernes, à savoir la survie. « Voilà pourquoi notre cerveau possède des détecteurs de nouveautés, soit des neurones spécialisés dans la détection d’une nouvelle information », explique Isabelle Simonetto. Ces neurones vont être alertés à la moindre vibration du téléphone, et même sans y prêter attention, les interférences commenceront à occuper une partie du cerveau. Et plus ces facteurs extérieurs sont nombreux, moins la concentration au travail peut tenir la barre. Ajoutons que, dans le climat anxiogène que nous traversons depuis l’épidémie de Covid et la menace récente d’une guerre aux portes de l’Europe, notre attention peut même être fortement perturbée par un phénomène d’hypervigilance de notre cerveau. Une réaction d’alerte aux situations de stress, là aussi héritée de nos instincts primaires et qui nous prive d’une concentration optimale.

« Ce processus n’est donc pas structurel par rapport à l’évolution de l’espèce humaine, mais bien conjoncturel de notre époque », conclut l’experte. Aujourd’hui les entreprises sont de plus en plus sensibilisées à l’impact de la multi-interruption sur notre capacité à nous concentrer. « Non seulement ce phénomène agit sur la fiabilité et la qualité de nos activités, alerte Isabelle Simonetto, mais il est d’autant plus inquiétant qu’il s’agit là de l’un des précurseurs du burn-out. » Et les facteurs capables d’impacter la santé mentale sont nombreux. Parmi eux, on retrouve notamment :

1. L’environnement pathogène attentionnel

« On peut parler d’environnement pathogène attentionnel dans la mesure où l’on est ultra sollicité en permanence, observe Isabelle Simonetto. Par le son et les images, les interférences nous stimulent en permanence, les informations sont partout et cela devient impossible de mener à bien une tâche jusqu’au bout. » Quant au cadre du travail, il ne fait qu’accroître ces interférences par l’addition de stimulations pro. Alors avec cette accélération du rythme de réception des informations, notre agitation mentale est constante. Et moins l’on se concentre, moins l’on y parvient.

2. La perception du temps de communication

Aujourd’hui la multiplicité d’outils de communication fausse notre perception du temps de réponse. « Et entre les notifications en tout genre via zoom, les messageries internes et le téléphone portable, il n’est pas rare de contacter un collègue par mail puis par teams puis directement sur son portable si celui-ci ne répond pas au bout d’un quart d’heure », constate la spécialiste. Car l’époque pose aussi un autre problème, celui de la manière d’interagir les uns avec les autres.

3. La gestion de la frustration

L’immédiateté règne en maître dans notre société de la surconsommation et nous sommes habitués à tout avoir au moment où on le veut. Par conséquent, notre résistance à la frustration ne cesse de s’éroder avec le temps. « Or cette gestion de la frustration joue énormément dans la crise de l’attention, met en garde Isabelle Simonetto, puisqu’un cerveau incapable de visualiser une résultat satisfaisant à venir aura bien plus de mal à se concentrer pour l’obtenir. »

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Trois conseils pour y remédier

1. Comprendre les mécanismes du cerveau

« Tout le monde se doit d’être informé du fonctionnement du cerveau pour avoir conscience de la fragilité de l’attention, estime la neuroscientifique. Il s’agit là d’une première étape essentielle pour la suite, car seule la conscience collective permet de mieux utiliser notre cerveau. » C’est ce que l’on observe dans les professions qui requièrent une forte attention : « Les pilotes de lignes par exemple, suivent des formations très pointues sur la vigilance et la concentration et sont donc très au fait du fonctionnement de leur cerveau. Idem pour les pompiers, ou les chirurgiens dans les blocs opératoires. » Et le fait que ces professionnels soient des champions de la concentration a de quoi nous rassurer. Mais la prise de conscience n’est pas à elle seule suffisante. Encore faut-il agir collectivement sur notre environnement.

2. S’organiser collectivement

« Créer une organisation commune avec ses collaborateurs est un bon moyen pour que, à titre individuel, chacun puisse respecter l’organisation des autres », conseille Isabelle Simonetto. Notamment en essayant de limiter les dérangements de nos collègues plongés dans leur travail, « d’autant plus quand on sait la difficulté de se reconcentrer après une interruption ». Pour cela posez-vous la question du timing : est-ce le bon moment ? Cela ne peut-il pas attendre ? Essayez également de mettre en silencieux les notifications, aussi bien personnelles que professionnelles. Et ce d’autant plus si vous vous trouvez dans un open space où les interactions sont parfois démultipliées. « Si le code commun est respecté, les salariés peuvent travailler sereinement, sinon, cela ajoute un facteur troublant en plus de tous les autres. »

3. S’organiser individuellement

Enfin, rien de tel qu’un peu de rigueur personnelle. Pour cela, vous pouvez par exemple vous essayer à « la méthode pomodoro » qui a fait ses preuves. « Munissez-vous alors d’un minuteur et réglez-le pour une durée de 25 min, considérée comme optimale pour la concentration », recommande Isabelle Simonetto. Pendant ce temps, coupez votre portable, et essayez de travailler sans être dérangé jusqu’à la fin. Après ces 25min, accordez vous 2 à 3 minutes de pause pour vous lever ou boire un verre d’eau, recommencez à travailler 25 min et ainsi de suite jusqu’à l’aboutissement de votre tâche. « Vous pouvez augmenter le temps d’attention de 5, 10 ou 15 min lorsque votre concentration vous paraît stable mais l’important dans un premier temps est bien de toujours s’arrêter avant de saturer », conclut l’experte.

Finalement, n’oublions pas que l’être humain est programmé pour réfléchir et que de fait, nous sommes génétiquement équipés pour nous concentrer sur des temps longs. Alors, rien ne sert de paniquer, le cerveau peut réapprendre à se concentrer à force d’entraînement et ce en très peu de temps. Il suffit seulement de se munir des bons outils… Et d’en avoir envie !

Article édité par Manuel Avenel, photo Thomas Decamps pour WTTJ

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