Journée éclair ou sans fin : comment la perception du temps se joue de nous ?

Pourquoi le temps passe parfois vite, et parfois lentement ?

Selon que l’on s’ennuie à mourir lors d’une réunion en visio ou que l’on s’anime pendant une après-midi de travail collaboratif, le temps ressenti n’est pas le même. Mais s’il ne cesse d’accélérer ou de ralentir selon les contextes, selon nos humeurs, comment faire pour que le temps ne nous échappe plus et vivre plus sereinement son passage dans nos vies ? Éléments de réponse avec Sylvie Droit-Volet professeure en psychologie sociale et cognitive à l’université Clermont Auvergne et Jean-Yves Boulin, sociologue du travail, chercheur associé à l’université Paris Dauphine.

Que ce soit avec les crèmes antirides, les élixirs de jouvence au goût amer, ou avec les opérations de chirurgie esthétique, l’être humain a toujours cherché à arrêter le temps ou, du moins, à en effacer les traces de son passage sur son corps. Malheureusement, les nouvelles technologies et les récentes découvertes scientifiques n’y font rien : le temps continue sa folle course. Naissance, adolescence, âge d’adulte, vieillesse… l’homme existe en fonction du temps qui passe et sa vie est limitée en nombre d’années, de mois, d’heures, de minutes et de secondes écoulées.

Pourtant, on aurait tort de penser que le temps n’est qu’un trajet sans retour en arrière possible : qu’il s’agisse de travailler, de se lever, d’aller à une réunion, de prévoir un rendez-vous, d’assister à une conférence, le temps est là, insondable et omniprésent. C’est aussi lui qui donne à la société un cadre et permet aux individus de se rencontrer. S’il n’existait pas, comment savoir que c’est le bon moment de passer à table, de travailler et quand est-ce qu’on irait boire des coups avec ses collègues pour fêter l’arrivée du week-end ? Ce n’est pas tout. Le maître horloger est complexe et en cela, il ne cesse de nous surprendre : il se dilate ou se contracte selon les contextes, selon nos humeurs. Nous ne le percevons pas de la même façon que l’on soit un 15 janvier en télétravail, nos vitres recouvertes d’une pellicule de givre, ou que l’on passe une journée à la plage avec des amis en plein mois de juillet. Alors, pourquoi une journée nous semble parfois une éternité et une autre, un instant si court que l’on ne l’a pas vu passer ? Et comment mieux vivre le passage du temps, notamment au travail ?

Le temps est avant tout une expérience personnelle

« Lorsque nous nous intéressons au phénomène de la distorsion du temps ressenti, de quel temps parlons-nous ? D’une minute, d’une heure, ou d’un temps encore plus long ? Et qu’est-ce que le temps ? », demande Sylvie Droit-Volet, professeure à l’université Clermont Auvergne et membre du Laboratoire CNRS de psychologie sociale et cognitive. Dans le livre XI des Confessions (397-401), Saint Augustin se posait déjà la question : « Qu’est-ce donc le temps ? Qui en saurait donner facilement une brève explication ? Si personne ne me le demande, je le sais. En revanche, si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. » Le temps a beau être une dimension fondamentale de nos perceptions et de nos actions, elle est encore aujourd’hui l’une des notions les plus difficiles à appréhender. Pourquoi ? Parce que contrairement au goût, à la vue, l’odorat, l’ouïe et le toucher, dont on sait décrire les caractéristiques physiques des stimulus et le lien entre les récepteurs et le cerveau, « le temps n’est matière à aucun de nos cinq sens », explique le physicien Étienne Klein. D’un autre côté, de nombreuses études ont montré que nous sommes capables d’estimer des durées avec précision. Par exemple, si un stimulus de cinq secondes est présenté plusieurs fois à un individu, la moyenne de ses estimations de la durée est égale à cinq secondes. Nous avons donc un sens du temps !

Contrairement aux autres sens - c’est aussi ce qui fait sa singularité -, le temps est fluctuant et inimitable. Nous en avons tous fait l’expérience lors d’une réunion où l’on s’est ennuyé à mourir et d’une après-midi de travail collaboratif qui est passée en un claquement de doigts. Face à ce constat, Camille Riquier, professeur de philosophie et vice-recteur à la recherche de l’Institut Catholique de Paris, estime que l’on se trompe à vouloir réduire le temps à un concept ou à une durée : « Lorsque l’on pense le temps, on cherche souvent à le maîtriser et donc à le mesurer. Avec cette approche, on porte son attention sur les arrêts, sur ce qui peut être compté, nombré et non sur le passage du temps lui-même. Pourtant, avant même d’être un concept, la durée est une expérience. » Finalement, à en croire certains chercheurs en psychologie, qu’importe ce qu’est le temps, qu’importe même qu’il existe scientifiquement ou non. « Si l’homme en fait l’expérience, s’il est capable de l’estimer avec précision, alors c’est que psychologiquement il existe », acquiesce Sylvie Droit-Volet.

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Au travail, les distorsions de temps sont importantes

Pour ce qui relève de l’évaluation subjective du temps qui passe, cette dernière dépend de multiples facteurs, chacun venant plus ou moins peser ou altérer le jugement final de la durée : l’humeur, les émotions, la mémoire, l’attente, les activités… L’attention est également un facteur influant. Si on regarde sans cesse notre montre en attendant désespérément la fin de notre réunion, on risque de trouver le temps long. En revanche, plus un dossier requiert d’attention, plus le temps passe vite, car nous portons moins d’attention au temps qui s’écoule. « Au travail aussi les distorsions du temps sont importantes. Si le temps file parce que ce l’on fait a du sens ou parce que nous y sommes épanouis, les salariés sont nombreux à subir le temps qui passe, parce qu’ils s’ennuient ou parce qu’ils ne le maîtrisent plus et se sentent dépassés », explique Jean-Yves Boulin, sociologue du travail, chercheur associé à l’université Paris Dauphine, laboratoire Irisso. Quand ces phénomènes s’installent dans la durée, on parle alors de bore-out ou de burn-out, le premier désignant un syndrome d’épuisement professionnel suite à un ennui prolongé ou à un manque de travail, et pour le second, un épuisement comme résultat d’un stress professionnel chronique, généralement lié à une surcharge de travail.

Aussi, face à ces deux facettes de la souffrance au travail, il est important de réagir. « Si vous vous ennuyez, vous pouvez par exemple essayer de remplir votre temps libre en vous formant, en cherchant du travail ailleurs, ou en pratiquant le vagabondage mental et si vous êtes sous pression, vous pouvez en référer à votre supérieur et refuser le trop plein de travail », propose Sylvie Droit-Volet. En 2021, 2,5 millions de salariés étaient en burn out sévère, d’après une enquête du cabinet Empreinte Humaine. Concernant l’ennui au travail, les chiffres sont encore plus affolants : selon un sondage réalisé par Opinion Way, en 2021, neuf Français sur dix disaient s’ennuyer parfois au travail, et un sur quatre souvent.

L’homme moderne ne supporte pas l’ennui

Mais pourquoi sommes-nous si nombreux à souffrir du temps ? Si le travail et les réorganisations successives peuvent parfois être mises en cause, selon l’écrivain Paul Valéry, l’homme moderne a de plus en plus de mal à vivre sereinement le passage du temps parce qu’il veut perpétuellement atteindre un point d’arrivée, aussitôt remplacé par un autre. Dans son raisonnement, puisque la modernité ne valorise que l’homme pressé, celui qui repose dans la félicité du moment présent est d’emblée considéré comme ne faisant rien. «  Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui. Notre nature a horreur du vide, – ce vide sur lequel les esprits de jadis savaient peindre les images de leurs idéaux, leurs idées… », écrit-il. La société s’empare du temps subjectif pour le retourner en temps objectif. Ainsi, l’homme ne peut plus rien inventer car le temps de la conscience lui est dérobé. Un point de vue largement partagé par Sylvie Droit-Volet : « L’ennui est généralement perçu négativement dans nos sociétés et pourtant, il peut être moteur, puisqu’il nous pousse à faire ou à créer quelque chose de nouveau. » Faisons-nous fausse route concernant l’ennui ? C’est du moins ce qui ressort d’une récente étude publiée par la revue Academy of Management Discoveries, qui révèle que l’ennui peut stimuler la productivité et la créativité. Comme cette émotion se caractérise par « une stimulation neuronale qui n’est pas satisfaite, notre esprit va s’activer pour trouver une solution », explique Sandi Mann, maître de conférence en psychologie à l’Université de Central Lancashire au Royaume-Uni.

Trouver enfin le temps juste

Mais alors, suffit-il d’apprendre (ou de réapprendre, c’est selon) à s’ennuyer pour mieux vivre le passage du temps ? Pas seulement, estime Sylvie Droit-Volet. Selon la professeure en psychologie, « s’il est parfois nécessaire de ralentir et de s’ennuyer pour le bien-être de notre santé mentale en se coupant des sollicitations extérieures (mails, notifications…), il ne faut pas être trop radical et s’exclure de la société. » Trouver le juste milieu, c’est ce qu’appelle le sociologue Jean-Yves Boulin, « le temps juste ». Au travail, ce dernier se caractérise par la possibilité pour les salariés de faire leur travail en temps et en heure sans être trop dérangé. Le problème, c’est que ce travail est de plus en plus empêché ou dérangé par des considérations économiques et par des managers qui ne connaissent plus le temps nécessaire à l’accomplissement des tâches : « Depuis plusieurs années, j’observe que les managers qui arrivent à la tête des services, n’ont plus le temps d’évaluer correctement le temps de travail, parce qu’ils sont déconnectés du travail opérationnel. De plus, avec les nouvelles technologies, les salariés sont sans cesse interrompus par des mails, des messages sur des canaux de communications internes, des réunions intempestives, et par leur sphère personnelle sur le temps de travail. Nous sommes en surchauffe. » Si toutes ces sollicitations sont de bons remparts à l’ennui, elle favorise aussi le sentiment de perte de maîtrise du temps. On est tellement saturé de messages et d’informations qu’à la fin de la semaine, il n’est pas rare de se demander ce qu’on a bien pu faire. « C’est un des grands paradoxes de notre époque que cette difficulté à vivre le temps, alors que sur un plan strictement subjectif, on en a jamais eu autant », atteste le philosophe et économiste Patrick Viveret.

Face à ce changement de paradigme, ce dernier préconise ainsi de « se mettre à la bonne heure », soit de ne pas tout faire, mais choisir de vivre en pleine conscience, et se reconnecter au temps humain. Autrement dit, pour vivre sereinement le passage du temps, il faut pouvoir s’affranchir des contraintes d’accélération de notre époque, réapprendre à s’ennuyer, et ne plus toujours avoir le nez rivé sur les secondes qui s’écoulent. Nous avons souvent le sentiment de subir le temps, mais nous avons tous notre propre rythme, à nous de trouver celui qui nous convient. Et surtout, comme l’a dit l’écrivain et explorateur Sylvain Tesson pendant le premier confinement, arrêtons de voir dans le temps un ennemi.

Article édité par Manuel Avenel
Photo par Thomas Decamps

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