Sourde, Anissa Mekrabech entreprend dans les masques transparents. Rencontre.

Sourde, Anissa Mekrabech entreprend dans les masques transparents

Anissa Mekrabech avait six ans lorsqu’elle fut diagnostiquée comme atteinte de surdité moyenne. Longtemps, elle a ressenti de la honte, n’osait pas faire part de son handicap à ses professeurs. Par peur d’être raillée par les autres enfants, elle refusait même de porter ses appareils auditifs. Vingt ans plus tard, et après des expériences professionnelles dans l’aérien et la maroquinerie, Anissa Mekrabech est parvenue à faire de cette différence une sensibilité et une force. Au printemps dernier, cette Toulousaine a créé une entreprise de masques à visière transparente, conçus pour faciliter la lecture labiale et rendre visible l’expression du visage. Pour elle, le handicap ne doit pas être un frein à la création d’entreprise. Au contraire. Rencontre à Toulouse, dans l’effervescence des locaux de sa start-up ASA Initia, où les cartons d’expédition forment des pyramides jusqu’au plafond.

Au printemps dernier, en pleine pandémie, vous avez fondé votre entreprise de masques transparents. Quel sens donnez-vous à ce travail ?

Avoir créé cette entreprise a beaucoup de sens pour moi car nous répondons à un besoin, nous apportons une solution d’utilité publique à une problématique liée au handicap. Ce masque permet de maintenir le lien social, de favoriser l’inclusion. Lorsque je reçois des messages d’orthophonistes ou de parents d’enfants sourds qui me remercient et m’expliquent combien leur vie quotidienne est facilitée par nos masques, c’est un sentiment incroyable. C’est une fierté de savoir que j’ai apporté mon aide, surtout en étant moi-même atteinte de handicap.

Vous êtes en effet atteinte de surdité moyenne depuis votre enfance, ce handicap est-il un frein ou un moteur à votre activité professionnelle ?

Le handicap engendre des efforts constants, c’est fatiguant. Mais c’est aussi le fait d’être atteinte de surdité qui a fait que j’ai créé cette entreprise ! Et quelque part, je crois que cela m’apporte une crédibilité plus forte pour entreprendre sur ce sujet.

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Concrètement, comment votre surdité impacte-t-elle votre travail ?

Je suis capable de communiquer par téléphone, mais il est vrai que dans la vie professionnelle il existe des détails à adapter : par exemple, depuis mon bureau, je risque de ne pas entendre si un livreur frappe à la porte, on a donc installé une sonnette. Mon entourage professionnel sait également qu’il faut me parler en se mettant bien en face de moi.

Je sais que cette situation peut entraîner du stress, du repli sur soi et une exclusion sociale progressive. Il fallait que je fasse quelque chose.

C’est vous qui la première avez pensé à créer ces masques transparents. Comment cette idée vous est-elle venue ?

À cause de ma surdité, j’entends parfois les voix déformées, comme si c’était une langue étrangère. J’ai donc besoin de m’appuyer sur la lecture labiale pour être sûre d’avoir bien compris. Début avril, je me suis rendue à la pharmacie pour acheter un médicament. J’ai remis l’ordonnance à la pharmacienne et me suis reculée d’un mètre pour respecter le marquage au sol. Elle portait un masque chirurgical donc je ne pouvais pas lire sur ses lèvres. Elle avait tout de même besoin de précisions quant à mon traitement et la communication a été difficile, je n’ai pas osé poser de questions car je savais que je n’allais pas bien entendre. Cette visite a été le déclic pour moi. Si j’étais dans cette situation, d’autres personnes l’étaient également et je sais que cela peut entraîner du stress, du repli sur soi et une exclusion sociale progressive. Il fallait que je fasse quelque chose.

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Jusqu’à faire le choix d’entreprendre ?

Oui ! Dès mon retour chez moi, j’ai créé un site Internet en quelques heures pour présenter mon projet et j’ai mis en place une récolte de fonds sur un site de financement participatif. Ensuite, j’ai contacté la presse et ma conseillère en création d’entreprise au sein du réseau BGE (un réseau d’accompagnement à la création d’entreprise, ndlr). Je voulais rapidement tester l’intérêt pour ce projet, et l’engouement a été immédiat. Plusieurs médias ont relayé la campagne et, alors que j’avais fixé un objectif de 5 000 euros, celle-ci a atteint 18 500 euros !

Dès le mois de mai, nous avons choisi un fournisseur et envoyé notre prototype à la Direction Générale de l’Armement (DGA) pour validation. Elle nous a répondu sous 10 jours alors qu’à ce moment-là il y avait plus de 4 semaines d’attente pour les tests de masques en tissu. Je pense que c’était parce que les responsables au sein de la DGA avaient conscience que le masque à fenêtre répondait à un besoin urgent, car beaucoup de personnes étaient exclues des communications. Avec ma sœur et l’une de ses amies, avec lesquelles j’ai lancé ce projet, nous sommes aussi entrées en contact avec Céline Poulet, la secrétaire générale du Comité Interministériel du Handicap (CIH), qui nous a énormément aidées.

Les ventes ont débuté cet été, qui sont vos clients ?

Environ 60% sont des professionnels : des professeurs des écoles qui s’en sont procurés de manière individuelle, des personnels de crèches et d’Ehpad, des employés de la restauration, sans oublier les orthophonistes qui ont été les premiers à être en demande de ce masque car sinon ils ne pouvaient pas exercer leur activité. Le reste de notre clientèle est composée de particuliers, notamment des familles de personnes atteintes de handicap comme la surdité ou l’autisme.

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Avant de créer ces masques, vous avez été agent de trafic aérien, puis micro-entrepreneuse dans la maroquinerie… Comment ces expériences vous servent-elles aujourd’hui ?

Lorsque j’étais agent de trafic à l’aéroport Paris-Charles de Gaulle durant cinq années, ma mission était de superviser l’escale de l’avion, de vérifier que toutes les équipes étaient présentes (carburant, ménage, restauration). J’avais de hautes responsabilités, il me fallait prendre des décisions sous la pression, faire preuve de rigueur et d’organisation. Des qualités qui me sont très utiles aujourd’hui. Pour gérer les achats de matière première, faire le lien entre les fournisseurs et les ateliers de fabrication, je dois sans cesse coordonner les actions, et cela, je l’ai appris à l’aéroport.
Puis, je me suis installée à Toulouse, avec le fort désir d’exprimer ma créativité et de prendre réellement possession de ma vie. Je me suis formée en ligne dans le domaine du marketing - apprendre à communiquer sur les réseaux sociaux, contacter la presse, créer un site Internet, etc - et j’ai fondé ma micro-entreprise de maroquinerie. Cela a été très formateur et m’a aidé à aller beaucoup plus vite lorsque j’ai souhaité lancer ce deuxième projet entrepreneurial, celui des masques.

Lancer une entreprise demande d’y investir tout son temps et son énergie… Parvenez-vous au fameux équilibre vie pro - vie perso ?

J’arrive à l’entreprise vers 8h, repars vers 20h, et je viens au bureau même le week-end… Mais par chance en ce moment, je n’ai pas le sentiment de “louper des choses” dans ma vie personnelle, car le confinement nous empêche dans tous les cas de sortir ! Par contre, je me surprends encore à culpabiliser de faire autre chose, de flâner ou même d’aller faire les courses…

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Avec la fin de la crise espérée, si la demande en masques baisse et que cette aventure s’arrête, entreprendrez-vous dans un autre domaine ?

J’ai toujours eu du mal à anticiper, à voir à trois ans, les choses changent si rapidement. Il y a un an, jamais je n’aurais imaginé être ici aujourd’hui ! Ce que l’on fait à l’heure actuelle c’est de se donner à fond pour servir nos clients. Je crois réellement que le masque transparent aura sa place chez de nombreux professionnels demain, mais si l’aventure doit s’arrêter, elle s’arrêtera et on en gardera un très bon souvenir. Quoiqu’il en soit je suis fière d’être partie de zéro et d’avancer malgré les écueils.

Malgré les moments difficiles, nous sommes trois femmes soudées à porter cette entreprise […] cette cohésion est essentielle.

Parce qu’être entrepreneuse, c’est aussi savoir surmonter des coups durs ?

C’est certain. Le fait d’être jeunes et de débuter dans l’entrepreneuriat fait que nous souffrons d’un manque de crédibilité. On donne beaucoup de soi et parfois on peut être amené à ne pas faire confiance aux bonnes personnes. Heureusement, malgré les moments difficiles, nous sommes trois femmes soudées à porter cette entreprise et nous pouvons nous relayer, nous soutenir. Cette cohésion est essentielle.

Quels conseils partageriez-vous avec des personnes qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat mais n’osent pas car atteintes d’un handicap ?

Déjà, je leur conseillerais de solliciter l’Agefiph. Cette association peut donner accès à un accompagnement individualisé à condition d’avoir la RQTH (Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, ndlr). Elle accompagne chaque année 3 000 personnes handicapées dans la création de leur entreprise.
De manière plus personnelle, j’ai appris qu’il faut oser se lancer dans l’aventure sans attendre que tout soit parfait, et que l’aventure entrepreneuriale exige de la rigueur, de la discipline, de l’humilité. Mais le plus important pour moi, c’est que oser entreprendre lorsque l’on est atteint d’un handicap, c’est aussi être susceptible d’inspirer d’autres personnes dans la même situation. Se dire que l’on est moteur et inspirant peut devenir très gratifiant !

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Photo d’illustration by Victor Bodar pour WTTJ

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