BADASS : Comment en finir avec le mythe de la Wonder Woman ?

Comment en finir avec le mythe de la Wonder Woman ? Conseils
Un article de notre expert.e

Lucile Quillet

Journaliste experte de la vie professionnelle des femmes

Bonjour, je suis Lucile, journaliste indépendante et autrice du livre de coaching “Libre de prendre le pouvoir sur ma carrière”, quand je ne réponds pas à vos dilemmes pros sur Instagram. Dans BADASS, je vous explique comment ne plus être une “gentille fille” pour décomplexer votre carrière.


Le confinement annonce le grand retour de la “Wonder Woman”, cette femme élastique hyper performante qui arrange tout le monde, sauf elle. Et prive les femmes de leur juste valeur. Isolement, gestion de crise, rythmes de travail bouleversés, frontières toujours plus floues entre pro et perso… Alors que tout le monde se délecte des joies de ce deuxième confinement, je me suis demandé ce qu’il en était spécifiquement pour les femmes. Vous savez, celles qui ont traversé un tunnel XXL de charges - mentale, domestique, parentale -, en avril, en plus de devoir satisfaire les attentes inchangées de nombreux employeurs, persuadés que prendre en compte la vie personnelle de leurs salariés revient à trop “être dans l’affect”.

Sur Instagram, j’ai demandé à mes abonnées comment elles vivaient la chose et une réponse m’a stupéfaite. Celle que l’on appellera Viviane me disait qu’elle faisait deux fois plus de tâches ménagères que son époux (parce que son travail est “moins physique”, selon lui) et qu’elle gérait seule les devoirs de leurs enfants au collège (parce qu’elle “sait” mieux, selon lui). Surtout, Viviane confiait son soulagement quant au maintien de l’ouverture des écoles, précisant : « C’est égoïste, mais il en va de ma santé mentale. »

L’égoïsme est une notion que je trouve particulièrement intéressante. D’après le Larousse, il s’agit d’un « attachement excessif porté à soi-même et à ses intérêts, au mépris des intérêts des autres. » L’égoïsme dont parle Viviane n’est ni excessif ni méprisant. Comment expliquer qu’en vertu de tout ce qu’elle fait déjà, le seul fait de penser à elle soit une source de culpabilité nécessitant justification ? Par le même biais qui asservit beaucoup de femmes en période de confinement et efface généralement leur individualité au profit de leur dévotion : le mythe de la Wonder Woman.

La performance plus que l’égalité

La Wonder Woman est cette femme spectaculaire et invincible qui jongle entre travail, enfants, charge mentale et corvées domestiques. Une Shiva en somme, mais avec seulement deux mains. Elle ne dit jamais non, vit de défis et de to-do lists à rallonge, travaille tout en ayant intégré qu’elle ne devait jamais déroger à son rôle de femme au foyer. Ses problèmes ne deviennent jamais ceux ni du mari, ni de l’entreprise, ni de la société : elle gère. Parce qu’elle est brave et besogneuse, on l’applaudit, on la glorifie, on s’émerveille devant elle en lui demandant quel est son secret. La Wonder Woman est flattée par tant de compliments et d’éloges, ça lui fait chaud au cœur les soirs de burn out.

Elle est l’égérie d’un message simple : « Fais tout, toute seule, c’est normal. » Une arnaque, un mythe éreintant, qui arrange tout le monde sauf elle, prônant la performance pour ne pas avoir à parler d’égalité, et le challenge personnel pour ne pas avoir à demander aux pères de faire leur part, aux entreprises d’être plus flexibles et aux politiques publiques, de lutter plus fort contre les discriminations. La Wonder Woman est un peu, en somme, la définition inversée de l’égoïsme : « l’attachement excessif porté aux intérêts des autres, au mépris de soi-même. »

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Amour et reconnaissance en guise de rémunérations

Cette injonction se paie au prix fort par les femmes et impacte leur carrière. Il suffit de regarder le bilan chiffré du premier confinement, que je pose ici en vous conseillant de vous munir d’un coussin pour hurler fort dedans. D’après le rapport de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound) Living, working and COVID-19, qui étudie l’impact de la pandémie à travers les pays de l’Union Européenne :

  • Dans les familles d’actifs avec progéniture de moins de onze ans, les femmes ont passé quasiment un jour de plus par semaine que les hommes aux tâches parentales (54 heures contre 32h).

  • Saupoudrez par-dessus le temps dédié aux tâches domestiques : 16 heures par semaine pour les unes, 11 heures pour les uns en moyenne, et ce, avec ou sans enfant.

  • Action-réaction : au sein des familles avec enfant de moins de onze ans, 7% des hommes affirment que la famille les a empêchés de se consacrer à leur travail contre… 26% des femmes.

La Wonder Woman n’est pas qu’un concept domestique : il s’applique à toutes celles qui sacrifient leur bien-être pour être les variables d’ajustement des autres, toutes ces non-égoïstes qu’on rétribue d’un “t’assures” gratuit. C’est la salariée qui va faire plus avec moins, celle qui s’assoit sur sa prime par solidarité avec l’entreprise, celle qui n’arrête jamais de rendre service à ses collègues, celle qui n’ose pas dire non quand s’ajoute un dossier sur sa pile déjà immense… Celles qui ressentent le besoin de toujours faire plus, un peu comme si la vie était une partie de Mario où il ne faut jamais s’arrêter de sauter pour attraper des points et rester en vie.

Pourquoi diable acceptons-nous ce mauvais deal ? Parce qu’on nous a appris que nous ne pouvions être aimées, estimées, reconnues, qu’à condition d’être parfaites, sacrificielles et exceptionnelles (coucou les aides-soignantes, “héroïnes” de la nation exploitées). Pourquoi est-ce différent pour les hommes ? Dans le schéma traditionnel, on leur demande seulement d’être les pourvoyeurs de la famille. Pour eux, un bon salaire, et la case est cochée. La moindre implication dans la vie domestique est un “bonus” méritant d’être félicité (« j’ai passé l’aspi, t’as vu !? », « il va chercher son fils tous les mercredis, c’est un papa poule »). Le “bonus” des femmes, c’est ce que l’on ne leur demande pas à l’origine : un travail, un salaire. C’est leur problème. À elles de gérer en plus de tout ce qui fait d’elles la clé de voûte du bien-être familial et ne doit pas bouger : compagne au top, la mère impliquée, la fille dévouée… Au bureau, elles doivent prouver qu’elles ne prennent pas leur travail pour un hobby. À la maison, que la famille reste leur priorité. C’est un balancier perpétuel où il nous faut rassurer les uns et les autres avec notre dévotion. Nous maintenons la barre à un niveau irrationnel pour ne décevoir personne. Aussi, les applaudissements et l’admiration des autres valent toujours plus que de l’argent.

Mais alors, comment sortir de ce schéma ?

Le premier confinement fut une sorte de « laboratoire in vivo de ce que pourrait être un partage des tâches à parts égales entre les femmes et les hommes » dixit le Haut Conseil à l’Égalité. Il aurait pu être ainsi l’occasion d’alléger les charges domestique et mentale des femmes, souligner que leur carrière aussi est importante, faire porter le stigmate de la “conciliation” sur tous les salariés et amener alors les entreprises à être plus flexibles. Cela aurait pu changer la donne pour le travail des femmes. Pour cet Acte II du confinement, plutôt que d’attendre sagement une prise de conscience collective, commençons par arrêter d’être des Wonder Woman. Préférons l’égoïsme au perfectionnisme. Ça rapporte non seulement du temps, mais aussi de l’argent et du bien-être.

1. Refaites connaissance avec votre valeur

Vous n’avez pas besoin de tout savoir, tout faire, tout cocher pour être reconnue et récompensée. Plutôt que de penser à la valeur que vous auriez en étant parfaite, valorisez ce que vous faites aujourd’hui au moment-T. Comment savoir ce qu’on vaut ? Tâtez le terrain auprès des recruteurs, demandez à vos collègues une fourchette ou leur progression de salaire, postulez à d’autres offres, même si elles ne vous intéressent pas : ça vous entraîne et vous informe, sans aucune pression derrière. Si la Wonder Woman se contente souvent d’applaudissements, n’oubliez pas qu’ils ne se mangent pas : ce que vous faites en plus doit être rémunéré.

2. Dites « non »

Il vous faut désormais repousser à bonne distance vos collègues-sangsues, comme le boss qui vous surcharge, pour faire respecter votre espace. Ce dernier se délimite par les seules missions de votre fiche de poste : ce que vous faites en bonus doit faire l’objet d’une promesse d’avenir (titre, responsabilités, évolution) et d’une renégociation de salaire (un “rattrapage” plus qu’une augmentation, les mots sont importants). Sans ça, levez le pied sur le travail gratuit. Vous craignez qu’on vous le reproche ? Arguez que vous êtes très consciencieuse : c’est la qualité, et non la quantité qui compte. Pour remballer les boulets en restant polie et pro, rien de telle que la pratique d’une communication assertive : je reconnais mes émotions intérieurement (« je suis exaspérée que Julien me demande de relire ses dossiers tous les soirs »), je formule à l’oral mes limites calmement (« Julien, je ne peux pas relire ton dossier, ma journée de travail est finie »), j’écoute l’autre (« mais c’est super important »), mais je respecte toujours ma limite (« oui, je comprends mais je dois quand même partir »).

3. À la maison, devenez une équipe

Le calcul est simple et rationnel : pour avoir la place que vous voulez pour votre carrière, il faut alléger la balance côté personnel, c’est-à-dire mieux répartir les corvées domestiques. Le simple fait de se demander « Que ferait un homme à ma place ? » est un exercice surprenant. Beaucoup de femmes anticipent les problèmes, réfléchissent aux solutions avant de les amener sur un plateau en argent à leur partenaire pour validation définitive. Pour concilier travail et famille à deux, les réponses doivent se trouver à deux. Chez vous, organisez un vrai plan de répartition des tâches (placardé ensuite aux inévitables WC). Listez ensemble la somme de toutes les micro-tâches nécessaires à votre foyer. Puis établissez une “fiche de poste domestique” pour chacun. Plus on répartit en gros blocs, moins on passe derrière l’autre ( « j’ai rempli la machine » - « t’as appuyé sur “on” ? » - « non, mais j’ai mis la pastille… »), plus ça marche. Je vous recommande de trancher par “ministères” (alimentation, ménage, factures, linge, vaisselle etc) ou par pièce (« à toi la cuisine, à moi la salle de bain »). Et chacun se responsabilise de A à Z, à 100%.

4. Jouez collectif pour révolutionner l’entreprise

Votre employeur prétend que vous pouvez remplir vos objectifs comme si 2020 ressemblait à 2019, qu’importent les petites interférences comme le télétravail, le confinement, le Covid-19… Attention à ne pas jouer l’élastique : l’entreprise a une responsabilité sociétale, surtout en temps de crise. Mais attention, vous ne pourrez, avec vos deux seuls bras, forcer l’entreprise à se confronter au principe de réalité et prendre en compte les contraintes personnelles de ses salariées : c’est une campagne qui se joue en collectif. Alliez-vous entre salariés, appuyez-vous sur le CSE, auquel vous pouvez communiquer les guides de l’Observatoire de la qualité de vie au travail ou de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact).

Chères toutes, rappelez-vous que le but est de s’alléger des innombrables exigences et injonctions qui nous brident, et non d’en rajouter une énième. Faites ce que vous pouvez, comme vous pouvez, comme vous le voulez. Votre vie n’est pas une série de cases à cocher. Vous n’êtes pas une grille. J’aimerais juste vous dire que tout ce que vous faites a de la valeur. Vous avez de la valeur. Et qu’un peu plus d’égoïsme aidera les autres à en prendre conscience tout en vous soulageant. Ne soyez pas une Wonder Woman, soyez juste vous. C’est déjà beaucoup.

Lucile Quillet est l’autrice du livre “Libre de prendre le pouvoir sur ma carrière, guide de coaching professionnel pour les femmes qui veulent se réaliser au travail” (éd.Diateino). Vous pouvez la joindre sur LinkedIn et lui partager vos problèmes et questions sur Instagram.

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Photo by WTTJ

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