Souffrir pour réussir : un passage obligé ?

Souffrir pour réussir : un passage obligé ?

De l’homme politique à l’entrepreneur à succès, tous nous racontent qu’ils se sont fait seuls, à la force du poignet et qu’ils n’auraient pas pu réussir sans un certain nombre de sacrifices personnels. Mais la souffrance est-elle un passage obligé si on veut vraiment trouver le succès ? Ollivier Pourriol, philosophe et auteur de Facile : l’art français de réussir sans forcer (Ed. Michel Lafon Poche) et Ismaël Le Mouël, entrepreneur social, nous donnent leur point de vue.

Sur la ligne de départ, ils étaient des dizaines de milliers. 11 ans plus tard, il n’en reste plus que quelques centaines. Jeanne fait partie de ceux-là. Sur son visage on peut lire un sentiment de fierté et un certain soulagement. « Au moment d’être admise à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. » Robe noire stricte, large sourire, tête haute, alors qu’elle récite le serment d’Hippocrate, la jeune chirurgienne semble avoir oublié les nuits blanches, le ballotage entre les services, la fatigue, les sacrifices qui ont rythmé son quotidien pendant plus d’une décennie. C’était son choix et elle ne l’a jamais regretté. Mais n’allez pas croire que la souffrance pendant les études est une exception médicale : que l’on veuille faire du droit, de l’art, des sciences politiques, de la finance, du journalisme… Il faut parfois se dépasser jusqu’à l’excès pour « mériter sa place ». Et si vous avez réussi à éviter les supplices en prépa, à l’université ou en école supérieure, ne vous inquiétez pas, le monde du travail ne tardera pas à vous proposer de nouvelles épreuves : Vous voulez une promotion ? Vous envisagez de monter votre entreprise ? Si vous comptez vos heures et ne sacrifiez pas votre vie personnelle à un moment, ces perspectives de réussite risquent de tourner court. « Cette idée de sacrifice personnel pour se donner un dessein supérieur est très ancrée dans nos sociétés », observe Ismaël Le Mouël, entrepreneur social, diplômé de Polytechnique et de HEC. Peut-être que Bruce Lee avec son mantra « celui qui veut réussir doit apprendre à combattre, persévérer et souffrir », avait vu juste ?

« Je n’aurais pas pu y arriver autrement »

Chevelure de feu, oeil souligné d’une virgule d’eye-liner noir, Solweig Mary pense elle aussi que la souffrance est un passage obligé si on veut réussir. En cumulant des petits boulots, des activités bénévoles pendant son cursus universitaire, la jeune femme s’est forgée un solide réseau et a réussi à atteindre son objectif de travailler à temps plein dans le secteur culturel, un milieu fermé où les places manquent. Si son parcours n’a pas toujours été facile, surtout quand elle cumulait jusqu’à soixante heures d’activité par semaine, elle sait qu’elle n’aurait pas pu y arriver autrement. « Mes parents avaient des métiers qu’ils n’aimaient pas et il était hors de question d’être empêchée de faire ce que je voulais. Alors oui, j’ai parfois frôlé le burn out mais je serais prête à recommencer si c’était nécessaire », explique-t-elle. « No pain, no gain », dirait-on de l’autre côté de l’Atlantique. À la tête d’une agence de communication à seulement 24 ans, la jeune femme estime - comme cela s’est passé dans son cas - que celles et ceux qui veulent vraiment réussir, peuvent arriver à leurs fins en s’en donnant les moyens. Alain Goetzmann, coach en leadership et management, approuve : « Pour être le meilleur, il faut accepter de souffrir. Souffrir aujourd’hui, pour réussir demain. » Comme Solweig et beaucoup d’autres, Alain Goetzmann croit en la méritocratie.

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Une société égoïste et inégalitaire

Seulement, mérite-t-on toujours nos réussites et nos échecs ? À chacun de se forger sa propre opinion. Mais assez étonnant pour être souligné, celui même qui forgea le terme de méritocratie y voyait un cauchemar. Dans sa dystopie The Rise of the Meritocracy (1958), le sociologue anglais Michael Young mettait en scène un narrateur fervent défenseur de cette théorie, dont il pensait qu’elle avait permis de rompre avec l’injustice sociale. Que ce soit pour l’éducation, l’emploi ou le statut dans la société, chacun se trouvait désormais à la place qu’il méritait selon l’équation suivante : intelligence + effort = mérite. Une utopie ? Pas vraiment puisque selon son auteur, cette formule mathématique ne bénéficie qu’à celles et ceux qui réussissent. Pire, elle justifie l’humiliation subie par les perdants.

Malheureusement, peu de lecteurs ont pris en compte les méfaits de cette vision, peut-être trop séduits par l’idée que tout le monde était capable de sortir de son milieu social à la force du poignet. Et comme nous le savons tous, la méritocratie n’a cessé de faire des émules dans nos sociétés capitalistes. À tel point qu’en 2016, une étude du Brookings Institute notait que 69% des Américains croyaient que les gens étaient récompensés selon leur intelligence et leur talent, et non parce qu’ils étaient issus d’une classe sociale supérieure. « Pourtant, les statistiques de reproduction sociale prouvent bien que cette croyance est fausse. Nous vivons toujours dans un système d’héritiers décrit par le sociologue Pierre Bourdieu, en 1964, alerte Ismaël Le Mouël. Et si elle est trompeuse, je dirais même que cette idée de méritocratie est dangereuse. Pour quelle raison ? Parce que la méritocratie rend les individus plus égoïstes et plus susceptible d’agir de façon discriminatoire. » L’entrepreneur social n’est pas le seul à défendre cette idée. En 2021, Michael Sandel, star internationale de la philosophie politique et professeur à Harvard, expliquait qu’à mesure que les inégalités ont augmenté ces quarante dernières années, « les gagnants de la globalisation néolibérale se sont mis à croire que leur réussite était le fruit de leur seul travail, que ce qu’ils gagnaient était à la mesure de leur mérite et, par symétrie, que les plus précaires devaient aussi mériter leur destin. » En d’autres termes, si vous êtes pauvre, c’est que vous méritez peu. Non seulement votre salaire est bloqué mais en plus, c’est de votre faute.

La souffrance, contre-productive ?

Que ce soit pour « être la plus belle », séduire, apprendre le piano, courir vite, parler une autre langue, nous avons appris dès le plus jeune âge que tout se méritait, qu’il y avait une justice dans l’effort, et qu’on avait rien sans rien. Oui, sauf qu’il y aura toujours des personnes qui travailleront moins que d’autres pour un résultat équivalent, voire supérieur. Dans son livre Facile : l’art français de réussir sans forcer, le philosophe Ollivier Pourriol l’illustre en racontant sur ses mois de souffrance en prépa : « Quand je me suis retrouvé en maths sup, alors que mon truc c’était les lettres, le cours allait tellement vite que le noter faisait mal au poignet (…). Après tout, on était là pour en baver. Enfin, pas tout le monde. Il y en avait quelques-uns pour qui c’était une promenade de santé. » Là où il passait des heures à chercher une solution à un problème, d’autres en trouvait deux… sans effort. L’auteur se forge alors la conviction suivante : dans certains cas, faire des efforts est non seulement inutile mais contre-productif. D’un autre côté, il comprend rapidement que la méritocratie est plutôt utile comme outil d’intégration. En effet, si vous êtes capable de souffrir, de vous priver d’une part de votre individualité par conformité sociale, vous arriverez à vous intégrer dans le fonctionnement d’une société et à trouver un emploi. Alors quelle voie choisir ?

Sans souffrance, la réussite n’a pas d’intérêt

Autre idée, largement répandue dans nos sociétés : sans souffrance, la réussite n’a pas la même saveur. Si bien que Yannis Sioudan s’estime presque chanceux d’avoir souffert quand il s’est réorienté dans le secteur de la communication, après des années en finance : « La peur, les hésitations m’ont éprouvé, mais ça m’a aussi permis d’oser, ça m’a challengé. Un peu comme le stress, soit ça motive, soit ça bloque tout. Dans mon cas, ça a été un levier qui m’a poussé dans mes retranchements et m’a permis d’évoluer dans la bonne direction », dit-il.

Aujourd’hui, lorsqu’il regarde la souffrance passée, cela lui fait d’autant plus apprécier ce qu’il a réussi à accomplir. Vous avez déjà entendu ce genre de discours ? Pas étonnant. Ce dernier fait écho à cette voix intérieure qui résonne en chacun de nous et qui nous pousse chaque jour à nous surpasser pour parvenir à nos objectifs personnels. Un proverbe de Corneille bien connu fait également référence à cette idée : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Malheureusement, à force de rechercher les difficultés pour montrer sa force et son courage, on peut facilement se perdre. « Déjà, tous les buts que l’on se fixe ne sont pas réalisables, explique notre ancienne étudiante en médecine. Mais aussi, parce que ces injonctions intérieures ne sont pas bonnes pour notre confiance en nous, puisqu’elles nous donnent l’impression d’être toujours en deçà de nos exigences personnelles. C’est notamment pour cette raison que j’ai longtemps dû vivre avec le syndrome de l’imposteur. »

Et si c’était la notion même de la réussite qu’il fallait revoir ? C’est en tout cas l’idée que défend Ismaël Le Mouël : « Pour beaucoup, la réussite est un savant alliage entre pouvoir, argent et succès médiatique. Mais qui nous dit que les personnes qui ont ces choses-là sont plus heureuses que nous autres ? » À en croire Jim Carrey, qui a dit un jour que tout le monde devrait devenir riche et célèbre et faire tout ce qu’il a jamais rêvé afin qu’ils puissent voir que ce n’est pas la réponse, il y a de quoi douter.

Édité par Manuel Avenel
Photo par Thomas Decamps

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