Si on veut, on peut ? « La méritocratie culpabilise et isole les chômeurs »

Chômage et isolement social : faire la peau aux clichés

“Assistés”, “fainéants”, “profiteurs”… Si les clichés sur les personnes en recherche d’emploi sont nombreux en France, on se pose rarement la question de pourquoi, et surtout de comment ils impactent les principaux concernés. En quête de réponses, nous avons rencontré David Bourguignon, professeur et psychologue spécialisé sur les questions du travail qui, dans le cadre de ses recherches, s’est particulièrement intéressé aux groupes stigmatisés et notamment à celui des personnes sans emploi. Selon lui, il est grand temps de tirer la sonnette d’alarme pour tous nous sensibiliser à la stigmatisation que vivent tout de même plus de 2,4 millions de chômeurs en France en 2021…

David, pourquoi les clichés sur les chômeurs sont-ils encore nombreux ?

Il faut bien comprendre que, pour décrypter la société, l’être humain catégorise son monde social, c’est un processus cognitif de base tout à fait normal. À ces catégories sont associés des stéréotypes, c’est-à-dire, bien souvent, des informations caricaturales qui s’appliquent à l’ensemble du groupe. Elles ne sont pas forcément fausses, mais elles négligent les spécificités des individus. C’est exactement ce qu’il se passe pour les personnes au chômage. D’après plusieurs études de psychologie, ils sont effectivement perçus comme… pas très sympathiques, pas compétents, ni très persévérants.

Sympa… !

En fait, le plus gros problème, c’est que beaucoup estiment que les chômeurs sont responsables de la situation dans laquelle ils se trouvent. C’est une conséquence directe de la méritocratie, cette idée selon laquelle le pouvoir revient à ceux qui ont du mérite est très forte en France et cela peut faire des ravages. On peut être tenté de penser que de la bonne volonté peut suffire à trouver un emploi. Emmanuel Macron l’a lui-même maladroitement sous-entendu en disant qu’il suffisait de traverser la rue pour trouver du travail, comme si notre simple volonté pouvait nous mener à l’emploi.

D’ailleurs, quand on est au chômage, souvent, notre entourage essaye de nous rebooster en nous “secouant” ou en se montrant rude avec nous, mais cela a rarement l’effet désiré… Même s’il n’y a pas de mauvaise intention, pour quelqu’un qui est au chômage, cela peut être très culpabilisant. Parce que lorsqu’on nous martèle que « Si on veut, on peut », on sous-entend aussi que si on n’arrive pas à trouver un travail, c’est de notre faute. C’est difficile à entendre et c’est surtout… faux !

Pourquoi la seule bonne volonté ne paye-t-elle pas aujourd’hui selon vous ?

Il n’y a simplement pas assez d’emploi pour tout le monde. Et puis, il ne faut pas oublier que le chômage est bien souvent intersectionnel, c’est-à-dire qu’il s’ajoute à d’autres formes de discriminations : envers les mères célibataires, envers les personnes racisées, envers les personnes handicapées… Toute une frange de la population qui n’a pas forcément une très grande marge de manœuvre.

Mais, encore une fois, la responsabilité est absorbée par le chômeur. En Suède, des personnes en recherche d’emploi avaient été sondées sur ce sujet. Et une majorité d’entre elles en avaient conscience, mais quand on leur demandait si elles estimaient pouvoir trouver un travail si elles le voulaient vraiment, elles répondaient oui… Malgré toute l’énergie qu’elles déployaient déjà, elles considéraient que ce n’était pas suffisant et se tenaient pour responsables de leur situation. Dans le pire des cas, cela peut générer une profonde honte de soi-même.

Peut-on dire que les chômeurs sont exclus de la société ?

En effet, nombreux sont les chômeurs qui développent un fort sentiment d’exclusion. Alors que le terme discrimination est plus adéquat pour décrire ce qu’ils vivent. La nuance me semble importante. Quand l’exclusion est dirigée contre nous, individuellement, la discrimination a une dimension collective. Et c’est justement ce que vivent les personnes au chômage. On les méprise, les évite, les maltraite non pas en raison de qui elles sont mais parce qu’elles appartiennent à un groupe spécifique. Or, il subsiste un problème majeur, à savoir qu’il est difficile pour ces personnes de mettre un mot sur ce qui leur arrive. Déjà parce qu’elles vivent chacune cela de leur côté, sans vraiment pouvoir en parler, mais aussi parce que nous ne sommes pas assez sensibilisés à ce phénomène sociétal.

Par quoi passe majoritairement cette discrimination ?

Le cas le plus flagrant et problématique se joue sans nul doute au niveau du processus de recrutement. Si une entreprise reçoit deux CV identiques dont l’un d’une personne en poste et l’autre d’une personne au chômage, il y a de grandes chances pour que son choix se porte vers le premier, mettant la personne qui a le plus besoin de cet emploi sur la touche.

Donc c’est un cercle vicieux ?

Oui, et son impact est désastreux. Car quand on est constamment mis de côté, on perd la notion du temps, on n’a pas d’objectifs, on fait moins de nouvelles rencontres… En fait, les besoins naturels normalement comblés par le travail ne sont pas remplis. Alors il y a de grands risques de tomber dans une forme d’apathie, de voir sa santé mentale se déliter et les troubles psychologiques - dont la dépression - pointer le bout de leur nez. En fait, des millions de personnes se dégradent en silence, et on n’en parle pas assez. On oublie que le chômage tue (30% des chômeurs ont déjà sérieusement pensé à se suicider, ndlr) !

C’est vrai que le chômage est tabou en France… Personne n’aime vraiment en parler ou se questionner à ce sujet.

Oui ! Même en tant que chercheurs, travailler sur cette question met parfois mal à l’aise. Surtout que, contrairement à d’autres discriminations, nous sommes tous susceptibles de nous retrouver au chômage à un moment donné : on l’a intégré comme faisant partie des aléas de la vie. Quand on travaille, on n’a pas envie de penser au vilain chômage qui nous menace, et on a encore moins envie qu’un chômeur nous pique notre boulot. Alors on responsabilise ceux qui le vivent et on se dit que c’est de leur faute, que si nous menons bien notre barque, nous serons à l’abri.

Existe-t-il des cas où les personnes au chômage se réapproprient la situation et décident, par elles-mêmes, de se marginaliser et/ou de rejeter le monde du travail ?

Oui, mais encore une fois, c’est une réaction logique face à la stigmatisation… Prenons un exemple : en tant que femme, on vous propose de travailler avec Donald Trump, vous seriez partante ?

Pas vraiment…

Et c’est normal, car c’est quelqu’un qui a clairement une mauvaise estime des femmes, n’est-ce pas ? Et bien, c’est pareil pour le chômage. Si le monde du travail vous méprise, cela ne va pas vous donner envie de le rejoindre !

Effectivement… !

À certains moments, les chômeurs peuvent donc se retrouver dans le déni de leur situation, voire décrédibiliser ce qu’ils ne peuvent atteindre ou ce qui les dévalorise, en l’occurrence, le marché du travail. Vous avez peut-être vous-même déjà dit ou entendu un de vos proches sans emploi blâmer ceux qui travaillent : « Vous êtes des moutons », « vous êtes des idiots d’accepter cela… », etc.

Sans forcément tomber dans cet extrême, les personnes au chômage peuvent simplement s’isoler. Elles perdent leur autonomie, ont l’impression de ne pas pouvoir subvenir à leurs propres besoins, se demandent si les autres ont pitié d’elles et doutent constamment.

Alors, demain si je suis au chômage, que dois-je faire pour ne pas tomber dans l’isolement ?

Difficile à dire car c’est toute la mentalité de notre société méritocratique qu’il faudrait changer. Mais je pense qu’à titre individuel, il faut faire la part des choses, bien comprendre qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde, et qu’il faut perséverer sans pour autant s’auto-flageller

Et si j’ai un proche qui est au chômage, comment l’accompagner au mieux ?

Encore une fois, c’est une position délicate car il faut être dans la bienveillance et l’empathie, sans tomber dans la pitié. Tout en évitant également toute forme de culpabilisation. Le mieux est de donner à cette personne les outils pour s’en sortir et booster sa confiance en elle, l’accompagner, tout en veillant à ce qu’elle ne soit pas coupée du monde.

Car en plus de la discrimination, lles personnes au chômage peuvent aussi être victimes de “processus auto-handicapants” à cause des stéréotypes véhiculés à leur encontre. Je m’explique : supposez que vous êtes avec une amie en voiture et puisque que vous n’arrêtez pas de vous moquer des femmes au volant, vous la chariez en lui disant que, comme elle est une femme, elle va certainement caler. Figurez-vous que la probabilité qu’elle cale réellement sera plus importante. Pourquoi ? Car en évoquant le stéréotype selon lequel les femmes seraient mauvaises conductrices, vous risquez de la rendre plus anxieuse ou nerveuse, mais elle va également vouloir vous prouver tort. Le problème, c’est que son attention va être détournée, l’amenant plus facilement à commettre une erreur.

C’est dans le cadre de ce paradigme que nous avons mené une étude où on a demandé à deux groupes de chômeurs de lire un texte. On rappelait subtilement à l’un qu’ils étaient chômeurs et pas à l’autre. Les participants du premier groupe, qui subissaient donc les clichés liés au chômage, montraient de moins bons scores de lecture que les participants du second groupe.

Pour finir, pensez-vous que si le travail occupait une place moins importante dans nos vies, les chômeurs seraient moins stigmatisés et donc discriminés ?

On peut penser que oui. D’après une étude de la Dares, les trois choses les plus importantes aux yeux des Français sont : la famille, la santé et… le travail, le travail étant en deuxième position. Mais ce qu’il faut surtout remettre en question, c’est la méritocratie. Le problème, c’est que beaucoup n’ont pas d’intérêt à la renverser, et surtout pas ceux à qui la vie semble réussir.

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Article édité par Elea Foucher-Créteau ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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