« Il faut distinguer ce qui est bon pour soi de ce qui est attendu socialement »

Comment se poser les bonnes questions pour trouver sa voie ?
Un article de notre expert.e

Martin Cadée

Guide en transition professionnelle et expert de la culture d’entreprise

Il est communément admis que répondre à des questions commençant par « Pourquoi ? » nous permet d’identifier notre objectif de vie, celui qui nous porte au quotidien dans notre travail. Ces questions ouvertes favorisent l’introspection et une réflexion plus poussée sur ce qui compte vraiment pour nous, autour de nos valeurs, de nos aspirations et de nos aptitudes personnelles.
Il est toutefois intéressant, comme le détaille Martin Cadée dans cet article, de savoir faire un pas de côté pour observer le monde dans lequel nous évoluons et comprendre d’où nous viennent les réponses à ces « Pourquoi ? » (de la société ? De notre éducation ? Notre entourage ?), afin de pouvoir suivre la seule voix qui compte : la nôtre.

Au commencement était le « Pourquoi ? »

« Pourquoi ce travail ? »

Parce qu’il me semble avoir en moi la capacité de le faire bien
– Parce qu’il me permet de contribuer à…

« Pourquoi changer de travail ? »

Parce que je n’ai pas vraiment de perspectives d’évolution là où je suis
– Parce que j’adore les valeurs et ambitions portées par ma nouvelle boîte
– Parce que

Ces phrases sont pleines de bon sens et de vérités. Il me semble que l’on peut aller encore plus loin, mais nous verrons cela juste après. Pour le moment, voyons où tous ces « Pourquoi ? » nous mènent.

Trois grandes familles de caractéristiques permettent d’identifier ce qui est porteur de sens pour nous dans une vie professionnelle :

  • Nos dons / talents personnels et notre ambition professionnelle
  • Ce à quoi nous contribuons / à qui nous apportons quelque chose
  • Les personnes avec qui nous travaillons

Nous attendons du travail qu’il nous offre des moyens d’exprimer ce que nous pensons être, et qu’il ouvre la voie à une évolution, à de la progression. Ou, si notre horizon n’est pas encore bien dessiné, il doit nous permettre de découvrir et explorer nos dons et talents, de mettre le doigt sur ce qui nous motive et nous fait avancer. Qu’aimez-vous faire ? Dans quoi excellez-vous ? Quels sont les sujets qui vous donnent (presque) toujours envie d’en apprendre davantage ?

Lire aussi dans notre rubrique : Workers

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Aller plus loin en tenant compte des besoins de notre monde actuel

L’expression de soi et les possibilités d’évolution ne suffisent cependant pas à la plupart d’entre nous lorsqu’il s’agit de trouver un objectif de vie. Il est en effet difficile de s’épanouir uniquement par ces biais, sans prendre part à une cause plus grande que nous. Il peut s’agir des objectifs que l’entreprise s’est fixés – à condition qu’ils soient en accord avec vos valeurs – ou d’une cause qui vous tient à cœur et peut s’incarner au travers de votre travail. Accompagner d’autres personnes dans leur évolution, leur parcours professionnel, par exemple. Enfin et surtout, rappelons que l’être humain est, généralement, un animal social. Nous avons, à ce titre, besoin d’appartenir à un groupe, à une « tribu », au sein de laquelle nous nous sentons à notre place. Grimper les échelons d’une entreprise dans laquelle vous ne vous sentez proche de personne n’aura pas de quoi vous satisfaire sur le long terme.

Il nous faut donc viser un équilibre entre les trois aspects de notre raison d’être. Un cheminement qui se fait bien évidemment selon ce qui est possible pour nous, et en tenant compte des besoins de notre monde actuel. Les réponses d’aujourd’hui, dans un contexte de crise environnementale, ne sont pas les mêmes que celles qui prévalaient par exemple dans les années 1950, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, tout comme elles sont différentes de Paris à New Delhi, d’une personne jouissant d’une relative liberté financière à une autre luttant pour boucler ses fins de mois.

J’aime la manière dont le poète David Whyte parle du travail, ce « dialogue permanent », dans son livre The Three Marriages: Reimagining Work, Self and Relationship (non traduit, ndlr) : « C’est ce mouvement pendulaire entre ce qui est « moi », à mes yeux, et ce qui ne l’est pas ; la croisée des chemins entre ce que je peux apporter au monde pour répondre à ses besoins, et ce que lui peut m’apporter afin de répondre aux miens. »

Le travail est une invitation sans cesse renouvelée, dans le cadre de vos propres possibilités, à devenir « acteur·trice » de ce monde, à déployer et affûter vos talents, à mettre vos dons au service d’une cause porteuse de sens.

Regarder en soi

À qui appartiennent ces « Pourquoi ? » que vous poursuivez ? Et pourquoi le faites-vous ?

Ils sont à vous, bien entendu. Mais suivent-ils vos propres règles du jeu ? Ne cherchez-vous pas, par la même occasion, à faire ce que l’on attend de vous ?

Je cherche ici à établir une distinction entre les normes sociales, les attentes posées sur vous et votre voix dans ce qu’elle a de plus authentique. Obtenir une validation professionnelle, réussir aux yeux des autres, n’est pas la même chose que d’être habité·e par un but à soi. D’un côté, la manifestation extérieure et visible de votre conformité aux normes. De l’autre, un sentiment venu de l’intérieur, celui d’être sur votre propre chemin. Il n’y a rien de mal à être vu·e, reconnu·e, récompensé·e, mais il est bon de distinguer notre conditionnement social de l’authenticité plus intime qui est en nous.

Notre société, comme les entreprises pour et dans lesquelles nous travaillons, a des objectifs et attentes plus ou moins explicites. Si nous y répondons correctement, nous en sommes récompensés. Mais il arrive que nous perdions notre motivation au fil du temps. Pourquoi ? Parce que la récompense externe obtenue en retour de nos efforts n’est, in fine, pas si gratifiante que cela. Seul votre « Pourquoi ? » authentique a le pouvoir de vous nourrir durablement.

J’ai régulièrement travaillé auprès de personnes victimes d’une désillusion au sein de l’organisation pour laquelle elles avaient pourtant rêvé de travailler. Quelle que soit la source de cette désillusion (décalage entre les valeurs affichées et celles pratiquées, orientation des projets, management, épanouissement dans l’équipe…), elle a de quoi saper votre humeur autant que votre énergie. Si vous n’êtes pas en contact avec votre propre objectif interne, celui qui a du sens pour vous, et que vous ne partez pas de là dans votre rapport à votre travail, vous placez un grand pouvoir entre les mains de l’organisation pour laquelle vous travaillez, générant ainsi une trop grande dépendance à son égard. Du point de vue de l’entreprise (ou de toute autre structure), il est par ailleurs préférable, dans une perspective d’innovation, d’avoir des collaborateurs stimulés par leur moteur interne plutôt que par leur simple désir de rejoindre la « tribu ».

Oser sortir des sentiers battus

Il faut un certain courage pour établir cette séparation entre soi et le reste du groupe, entre ce qui est important pour vous et ce qui est considéré socialement comme « réussi ». Faire ce pas hors de la troupe établie a de quoi effrayer chacun·e d’entre nous.

Voyez notre société, celles des humains, comme une grande pièce de théâtre jouée sur une scène, la Terre. Diverses pièces sont jouées aux quatre coins de la planète, mais celle qui occupe le devant de la scène est inspirée par l’économie de marché (le capitalisme) et la croissance. C’est dans ce théâtre qu’a lieu notre éducation, là aussi que l’on nous invite à choisir un rôle et à y trouver du sens. La trame narrative qui rafle la mise est justement celle qui parle de réussite. Si cette dernière peut avoir plusieurs visages, un dénominateur commun émerge : le succès est un temps fort, un point d’orgue de la pièce mise ici en scène.

Il y a pourtant bien quelque chose d’alarmant dans cette pièce, cette « représentation » justement, et nous le savons tous : tandis que nous nous échinons à trouver notre place, notre rôle et à le jouer, nombreux sont ceux et celles qui souffrent, ailleurs, du jeu de leurs camarades. Et, ce qui est peut-être plus alarmant encore, la pièce se déroule au détriment de la scène qui l’accueille : notre planète.

Il est urgent de réviser le script, mais notre éducation, tout comme les concepts d’objectif de vie et de succès qui sont les nôtres, sont fermement enracinés en lui. Si nous ne croyons plus à l’histoire ou à l’intrigue – la plupart d’entre nous voient bien que la pièce ne fonctionne pas franchement –, nous peinons à trouver d’autres itinéraires, d’autres langages. Cela n’a rien d’étrange, en soi : il est si difficile d’entendre autre chose que le bruit assourdissant… du statu quo.

Il devient absolument essentiel de sortir, et sans faire semblant, de cette pièce de théâtre. D’écouter notre voix intérieure, dans une langue différente de celle que l’on nous a appris à utiliser.

Dans son ouvrage Nature and the Human Soul (non traduit, ndlr), Bill Plotkin, qui compte parmi mes professeurs, explique que nous vivons dans une société qu’il qualifie de « patho-adolescente » (qui affiche une forme pathologique d’adolescence, ndlr). Notre éducation et la façon dont nous parlons du travail tournent principalement autour d’une idée : s’intégrer, trouver sa place, s’adapter. De nombreuses cultures ont, un jour ou l’autre, établi des rites de passage vers l’âge adulte, durant lesquels les jeunes gens étaient invités à quitter le groupe pour vivre leur propre odyssée, souvent en pleine nature. Une odyssée interne, avec soi pour destination. Écouter leur voix intérieure aidait ces jeunes adultes à trouver leur vocation. Ils revenaient ensuite apporter ce présent à la communauté : une nouvelle inspiration qui n’aurait pu naître du simple langage et des normes incarnées par le groupe.

Saluons le courage qu’il faut pour se poser la question que Mary Oliver a si joliment formulée dans son poème « The Summer Day » : Dis-moi, que comptes-tu faire de ton unique vie, insoumise et précieuse ?

Photo d’illustration Thomas Decamps ; traduit de l’anglais par Sophie Lecoq

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