« Arrêtez de nous mettre dans des cases » Tribune, Julia de Funès

Travail : en finir avec les cases. Tribune de Julia de Funès

Cet article est issu du quatrième numéro du magazine print de Welcome to the Jungle, sorti en décembre 2019. Abonnez-vous ou retrouvez le dernier numéro en kiosque dans toute la France !


Notre période raffolant d’outils managériaux rappelle parfois le néolithique, période marquée par de profondes mutations en matière d’outillage. Le Néandertal 2.0 est gourmand de tests en tout genre pour leur aspect concret, pragmatique, et parfois rassurant : tests de psychologie, tests de QI, tests d’intelligence émotionnelle, tests de personnalité, tests de recrutement… Autant d’outils qui analysent nos conduites, nos sentiments, nos raisonnements, et constituent ce qu’on appelle des “aides à la décision”. Nous voilà soudainement affublés d’un code couleur comme les produits de supermarché ont leur code-barres : extraverti vert ! Intuitif jaune ! Créatif rouge ! Mais appréhendons-nous vraiment mieux nos collaborateurs grâce à eux ? Travaille-t-on mieux tous ensemble, en équipe ? Recrute-t-on mieux ?

« Nous voilà soudainement affublés d’un code couleur comme les produits de supermarché ont leur code-barres : extraverti vert ! Intuitif jaune ! Créatif rouge ! »

La réponse est claire : non. Une grande majorité de travailleurs souffrent même d’un manque féroce de compréhension et de reconnaissance. Ces outils, ne seraient-ils pas alors l’inverse de ce qu’ils promettent : une déshumanisation se prenant pour une compréhension savante ?

Les tests, pour ceux qui les font passer et les observent, se veulent des aides à la prise de décision. Soit. Mais si aider à la décision relève juste du besoin de se justifier, ou du besoin des autres qu’on justifie ses choix, cela revient à atténuer la responsabilité du décideur sous couvert de rationalisation. C’est une chose de pondérer ses propres impressions, c’en est une autre de vouloir les faire rentrer dans des grilles de lecture systématiques. Avoir un doute et faire appel à un test n’est pas la même chose que faire systématiquement passer un protocole de tests dans un processus de sélection ! Et dans le second cas, cela n’est rien d’autre qu’un manque de courage se déguisant en bonne conscience, une déresponsabilisation se prenant pour du professionnalisme.

Si ces tests peuvent certes être utiles dans certains cas, ils deviennent vite asséchants lorsqu’ils parcellisent à outrance l’esprit : entre le limbique, le reptilien, l’émotionnel, l’analytique, le gauche, le droit, le frontal, le pré-frontal, le post-frontal, l’esprit humain ressemble à un archipel savant, rarement appréhendé dans sa globalité. Ne perdons-nous pas notre âme à cartographier ainsi l’esprit ?

« L’esprit humain ressemble à un archipel savant, rarement appréhendé dans sa globalité »

Tout le monde comprend que parcourir l’intériorité d’une existence implique de distinguer la vie psychologique profonde – où toutes les pensées, tous les sentiments sont fondus ensemble – de la vie psychologique superficielle qui n’est qu’une recomposition plus ou moins acrobatique à l’aide de catégories. Ces catégories souvent réductrices considèrent le “moi” comme une juxtaposition d’états distincts qui s’engendrent : « J’ai changé de métier parce que l’autre ne me convenait plus à cause d’un manager insupportable parce que ceci parce, que cela etc. » En décomposant ainsi un comportement, ce dernier n’est plus vécu dans sa singularité, dans son émotion, mais intellectualisé par les cadres de l’intelligence froide. Aussi, est-ce « une psychologie grossière que celle qui nous montre l’âme déterminée (…) par autant de forces qui pèsent sur elle. » (H.Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889). D’où l’énorme impasse à laquelle sont voués les tests, n’appréhendant bien souvent l’esprit humain que sous cet angle analytique.

« Ces catégories souvent réductrices considèrent le “moi” comme une juxtaposition d’états distincts qui s’engendrent »

À l’heure de l’intelligence artificielle, n’artificialisons pas l’homme. Ne l’appréhendons pas comme une mise en série d’opérations mécaniques. Il n’y a pas que l’analyse, il y a aussi et surtout la rencontre réelle, révélant plus clairement parfois le désir sous-jacent, l’émotion qui fait agir, la pulsation qui anime l’être.

Si l’on veut connaître quelqu’un, ou mieux se connaître soi-même, inutile de décomposer artificiellement sa vie en attitudes, en raisonnements, ou en mille cerveaux ! Il est parfois bon de rompre avec les outils qui ne font que séquencer nos états de conscience, au risque de se couper de soi-même ou de se couper des autres. Privilégier les moments mettant un point final – sinon de suspension – à l’approche analytique (une véritable conversation, un déjeuner informel, du sport, une activité manuelle, artistique, etc.) nous familiarise avec l’intériorité d’un être ou nous reconnecte avec nous-mêmes bien plus essentiellement que n’importe quel test !
Testez (si j’ose dire) et vous verrez…

« À l’heure de l’intelligence artificielle, n’artificialisons pas l’homme. »

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Photo d’illustration by WTTJ

Julia de Funès

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