« En télétravail, j'en profite (un peu) pour me la couler douce »

« En télétravail, je fais du présentéisme » Témoignage

Dans chacun de nos billets d’humeur, nous donnons la parole à une personne, anonyme ou non, qui revient sans langue de bois sur une histoire marquante qu’elle a vécue au travail. Un témoignage subjectif dans lequel certains d’entre vous pourront se reconnaître et qui questionne la réalité du travail d’aujourd’hui.

Je suis Joséphine, graphiste en agence, j’ai 25 ans et des poussières et, dans ce contexte de crise, on peut dire que j’ai de la chance : je ne suis ni en première ligne, ni en seconde ligne. En télétravail et au chômage partiel deux jours et demi par semaine, je sais que je ne suis pas à plaindre, je fais partie de ceux qui peuvent essayer de relativiser la situation. Pire, je dois l’avouer : j’en profite un peu… En mars, lorsque mon entreprise a annoncé que nous serions tous en télétravail, à l’intérieur de moi, c’était le feu de joie. Quant au chômage partiel, personne n’a dû me forcer la main pour ralentir le rythme, au contraire. C’est bien simple, je n’ai rien à faire. Si ce n’est pas pour me déplaire (loin de là), je lutte entre conscience professionnelle et flemme de me donner à fond pour un job qui ne me plait pas vraiment. Du coup, je fais semblant. Je vous raconte.

Le planning idéal

J’avais déjà pu expérimenter le 100% télétravail pendant les grèves en début d’année. C’est d’ailleurs un mode de travail qui épouse totalement mon état d’esprit un brin pantouflard. Le 16 mars, à l’annonce du confinement général, mon programme était déjà tout tracé : mon appartement, mon mec, un bon ami à moi, mon frère, mes animaux, des jeux vidéos, de la cuisine, et évidemment, mon pyjama. Bref, une arche de Noé dans la tempête, à en rendre Noé lui-même, jaloux. Et c’est exactement comme ça que ça s’est passé. À l’heure où je vous parle, nous sommes en plein dans la sixième semaine de confinement, et je peux vous assurer que j’ai scrupuleusement respecté mon programme. Je passe mes journées en pyjama, que je prends tout de même soin de changer toutes les semaines - il faut bien s’entretenir un minimum -, et pendant mon temps libre, j’essaye de finir mon jeu vidéo : 400 heures de jeu, j’ai du pain sur la planche… Exit l’expresso insipide de la machine à café, le “jambon-beurre” à dix euros des boulangeries parisiennes (un nom de sandwich mensonger car, il faut le dire, il y a 90% de pain et 10% de jambon et de beurre), et les discussions politiquement correctes avec mes collègues. À moi les bons petits plats cuisinés maison, et le bon temps avec mes proches. Seul nuage un peu sombre pour ma part : le chien que je garde qui a l’air de rencontrer quelques problèmes de digestion. Le seul truc, c’est qu’en imaginant mon planning de confinement, j’ai complètement zappé une activité importante (mais trop envahissante) : le travail…

Le seul truc, c’est qu’en imaginant mon planning de confinement, j’ai complètement zappé une activité importante (mais trop envahissante) : le travail…

Jeux mobile, mots croisés, mais présentéisme

D’ailleurs, même après 3 semaines, j’ai encore tendance à l’oublier un peu celui-là… Loin des yeux, loin du cœur, comme on dit. L’unique client pour lequel je travaille s’est très rapidement mis au chômage partiel. Il ne m’en fallait pas plus pour réaliser que ce télétravail s’annonçait être hyper doux. Même sur mes jours “travaillés”, je ne croule pas sous les dossiers. Je suis censée travailler 8 heures par jour, mais généralement, en une heure, l’affaire est bouclée. Alors le reste du temps, je comate devant mon ordinateur en jouant à PUBG sur mon téléphone ou en faisant des mots croisés. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas trouver des occupations qui ne nécessitent pas de rester plantée devant son ordinateur me demanderez-vous ? Car je me sens obligée de rester scotchée à lui pour ne louper aucun message de mon boss. Oui, j’ai un peu de conscience professionnelle, au cas où vous en douteriez… Je serais bien embêtée s’il tombait sur mon répondeur alors que je suis en train de faire mijoter la popote ou de faire mes courses. Alors me voilà obligée de faire du présentéisme, même à la maison. En liberté partielle, maintenue en laisse par le travail et la charge mentale.

Me voilà obligée de faire du présentéisme, même à la maison. En liberté partielle, maintenue en laisse par le travail et la charge mentale.

De la culptabilité ? Non, Mesdames et Messieurs !

Je sais que si je ne travaille pas, c’est qu’au fond, je n’ai rien à faire. Mais là où je suis dans “l’illégalité” en restant oisive, c’est que mes managers en attendent plus de moi. Ils ne veulent pas que je me contente de “faire mon job” - qui me prend une heure par jour - ils voudraient que je propose de nouveaux projets, que je suggère des idées, que je sois “proactive”, comme on dit. Mais je m’y refuse. Ce travail, il ne me plaît pas vraiment, en tous cas, pas assez. Graphiste, c’est un beau métier, mais je ne change pas le monde. Je me rends bien compte que ce n’est pas ma passion. Je ne me réjouis rarement d’aller travailler, alors en confinement… Je ne vais quand même pas perdre du temps à en faire plus ou autre chose que ce qui est demandé sur mon contrat. Mon entreprise peut-elle me virer parce que je fais pile-poil ce qui m’est demandé ? Non. Est-ce que je culpabilise de glander alors que je suis censée travailler ? Non.

Vu la manière dont mon entreprise est (mal) organisée et la manière dont les managers ou les clients me parlent parfois, je me dis que je n’ai aucune culpabilité à avoir.

Mon entreprise peut-elle me virer parce que je fais pile-poil ce qui m’est demandé ? Non. Est-ce que je culpabilise de glander alors que je suis censée travailler ? Non.

L’art de s’arranger avec la vérité

Après, profiter de la baisse d’activité et du télétravail pour me la couler douce, ça implique évidemment que je m’arrange un peu avec la vérité pour que mon boss n’y voit que du feu. Car il me demande chaque jour ce que j’ai fait la veille. Évidemment. Et je dois aussi rendre des comptes à mon client qui me demande un récapitulatif de mon travail en fin de semaine. Là, ce n’est pas le moment de vanter mes talents en mots croisés (j’ai réussi à remplir toutes les grilles du catalogue Force 4 quand même !) Je dois être créative pour inventer de toutes pièces 7 heures de travail. Ce qui me sauve, c’est que personne ne sait combien de temps peuvent me prendre certaines tâches, alors je peux combler les creux avec quelques péripéties : parfois j’ai eu un énorme bug sur Excel, d’autres un manque d’inspiration sur une créa… Jusque-là, c’est toujours passé. Sinon, je ressors le bon vieil alibi que tout le monde connait : la veille. Car personne ne sait en quoi ça consiste exactement, combien de temps ça peut prendre et à quoi ça pourrait servir. C’est clairement l’argument que Pénélope Fillon a dû avancer pour démentir les accusations d’emploi fictif auxquelles elle faisait face…

Profiter de la baisse d’activité et du télétravail pour me la couler douce, ça implique évidemment que je m’arrange un peu avec la vérité pour que mon boss n’y voit que du feu.

La victoire de la conscience professionnelle

Mais bon, si cette situation me convenait pas mal les premières semaines, au fur et à mesure, être bloquée entre l’ennui et l’obligation d’être disponible, ça commence à devenir pesant pour le moral. C’est comme si on te mettait plein de cadeaux devant les yeux mais que tu devais avoir de bonnes notes à l’école pour les ouvrir. Sauf que tu n’as pas envie de te fouler. Pas de bonnes notes, pas de cadeaux. J’ai donc commencé à être plus transparente avec mon boss en lui avouant mon ennui en espérant qu’il puisse me donner de nouvelles missions. Ma conscience professionnelle a fini par me rattraper définitivement et m’empêche de profiter allègrement de ce temps libre. Bon, une petite partie de moi s’est tout de même réjouie lorsqu’il a été annoncé que le confinement serait prolongé jusqu’au 11 mai…

Je vais certainement faire deux ou trois insomnies avant de reprendre le travail, dans l’appréhension de devoir quitter définitivement ce confort pour faire à nouveau face aux obligations. Mais ça va, je le vis bien, je vais pouvoir retrouver mes collègues que j’aime beaucoup, mon boss avec lequel la situation s’est calmée depuis le début du confinement. Enfin, disons que je le déteste un peu moins. Et cette période n’aura pas été totalement vaine puisqu’elle m’a permis de me rendre compte que ce n’est clairement pas le job que je veux exercer jusqu’à la fin de ma vie. Je me donne deux ou trois ans avant de démissionner pour monter mon propre resto !

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Photo by WTTJ

Gabrielle Predko

Journaliste - Welcome to the Jungle

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