Philo Boulot : pour sauver la planète, travaillons moins !

Travailler moins pour sauver la planète
Un article de notre expert.e

Céline Marty

Agrégée de philosophie et chercheuse en philosophie du travail.

PHILO BOULOT - Pourquoi je me sens aliéné·e dans mon travail ? D’où vient cette injonction à être productif·ve ? De quels jobs avons-nous vraiment besoin ? Coincé·e·s entre notre boulot et les questions existentielles qu’il suppose, nous avons parfois l’impression de ne plus rien savoir sur rien. Détendez-vous, la professeure agrégée en philosophie Céline Marty convoque pour vous les plus grands philosophes et penseurs du travail pour non seulement identifier le problème mais aussi proposer sa solution.

Les études le rappellent, les experts le martèlent et désormais même les films (coucou Don’t Look Up) en parlent : nous sommes foutus. Enfin presque. À mesure que nous travaillons comme des fous, nous épuisons les ressources énergétiques autant que notre force de travail. Travailler moins n’a jamais été aussi vital.

Dès les années 1970, le philosophe André Gorz pointe les conséquences écologiques de toute activité de travail, qui détruit toujours plus de ressources pour pouvoir en produire de nouvelles. Au travail, nous détruisons des matières premières, de l’énergie, mais aussi notre propre force de travail. En 2007, les économistes américains David Rosnick et Mark Weisbrot estiment dans l’article Are shorter work hours good for the environment ? A comparison of US and European energy consumption, que si les États-Unis passaient sur le même rythme de temps de travail que l’Europe, ils économiseraient 18% de leur consommation d’énergie. À l’inverse, si l’Europe imprimait le rythme américain, sa consommation augmenterait de 25%. Réduire notre temps de travail, ne serait-ce que d’un 1%, c’est proportionnellement réduire notre consommation énergétique.

Travailler moins, c’est sauver la planète

Mais la vraie question, renouvelable à l’infini, serait : est-il possible de travailler moins si on doit sauver la planète ? Dans son ouvrage co-écrit et intitulé Le Manifeste travail : Démocratiser, démarchandiser, dépolluer, la sociologue Dominique Méda souligne que la transition écologique crée elle-même de nouveaux emplois, que ce soit pour recycler nos déchets ou créer des technologies moins polluantes. Faut-il dès lors travailler plus ? La dépense énergétique de ces nouveaux emplois pourraient être compensée par la suppression de nombreux emplois pollueurs, énergivores et nuisibles socialement, comme la publicité ou les livreurs de sushis.

Une deuxième interrogation affleure : produire moins pour travailler moins, est-ce souhaitable ? L’époque nous rabâche qu’il faut que le PIB et la croissance économique augmentent de manière continue, mais est-ce vraiment une bonne chose alors que les ressources de la planète ne sont naturellement pas infinies ? Nous voyons bien qu’il y a plein d’emplois, de services ou de production superficielle, souvent gaspillée et dont on pourrait se passer : est-ce vraiment nécessaire qu’il y ait autour du taf, 5 chaînes différentes qui font des sandwichs ? Ne pourrait-on pas réduire cette production pour concentrer nos forces de travail dans les secteurs vraiment essentiels qui en ont, eux, bien besoin ? À quoi bon produire autant de futilités alors qu’autant de pompiers, médecins, enseignants, cheminots ou postiers sont en burn-out ?

La dernière question, peut-être la plus conrète : que supprimer et que garder ? Dans Écologie et politique, le philosophe André Gorz nous dit que c’est à nous, citoyens consommateurs-producteurs, de le décider collectivement. Plutôt que de laisser l’État et le marché privé choisir la ligne d’avion Paris-Bordeaux et l’obsolescence programmée de nos appareils électriques. Gorz propose qu’on détermine ensemble le niveau de production et de consommation qu’on juge suffisant pour satisfaire nos besoins vraiment essentiels. Est-ce utile de produire autant de voiture, de nourriture ou de vêtements ? On pourrait tous travailler moins en supprimant les productions et services superficiels. Pour ce faire, on a besoin de contrôler ce qu’on produit, sans laisser faire le marché.

Cela implique aussi une vraie transformation sociale : en tant que citoyens, nous pouvons réclamer une baisse radicale du temps de travail, à 24h par semaine comme l’a proposé la convention citoyenne pour le climat. Ou bien un revenu universel, pour ne pas dépendre de n’importe quel emploi pour survivre, pour que nous puissions choisir notre type de travail, le temps que nous y passons, mais aussi notre type de consommation, en fonction de ce que l’on juge suffisant pour nous. À la fin des fins, travailler moins et produire moins, c’est reprendre du pouvoir sur nos vies.

Article édité par Matthieu Amaré.
Photo par Thomas Decamps.

Cet article est issu du dixième épisode de notre série qui croise philosophie et travail, Philo Boulot. Elle a été écrite et réalisée en partenariat avec la chaîne YouTube META

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Philo Boulot

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