Mythes et tabou : comment la ménopause nuit à la carrière des femmes

Pourquoi la ménopause nuit à la carrière des femmes

Dans “ménopause”, il y a “pause”. Mais faut-il vraiment prendre ce découpage au pied de la lettre ? Déjà redoutée par de nombreuses femmes dans leur vie personnelle, la ménopause serait en tout cas un véritable frein - voire arrêt - à la carrière des femmes. Et au-delà des symptômes physiques ou psychiques invalidants (bouffées de chaleur, troubles de l’attention etc.), c’est toute la perception de la société sur cette période qui nuit encore davantage aux femmes et à leur vie de travailleuses… Décryptage.

Keeley Mansell a 46 ans. Elle est officier de police à Nottingham, au centre de l’Angleterre, et subit les effets de la ménopause depuis ses 38 ans. Quand elle a commencé à se lever avec un mal de tête effroyable et une perte de repères tels qu’elle n’arrivait plus à se souvenir du jour de la semaine, Keeley a cru qu’elle ne pourrait plus jamais faire son métier correctement. Cela s’est empiré lorsqu’une promotion lui est passée sous le nez : « Je ne l’ai pas eue, car j’étais en compétition avec beaucoup d’hommes alors que mes facultés physiques et mentales n’étaient pas à leur maximum ce jour-là… »

Ce que décrit Keeley est loin d’être un cas isolé. D’après un sondage mené par la docteure et experte en ménopauseLouise Newson, auprès de 3 800 femmes en Angleterre, la ménopause a des effets négatifs sur la majorité des carrières des femmes. Dans les détails, un grand nombre d’entre elles ont dû s’absenter de leur travail, ou même, dans le pire des cas, le quitter (59% des sondées ont dû prendre des congés parce qu’elles se sentaient de moins en moins efficaces à cause des symptômes, et la moitié des sondées ont fini par démissionner ou même par prendre une retraite anticipée). Un véritable gâchis quand on sait que l’âge moyen des femmes ménopausées est de 51 ans en Angleterre, âge auquel les femmes sont au sommet de leur carrière. Alors… la faute à qui ? Pas seulement aux symptômes naturels (bouffées de chaleur, prise de poids, fatigue chronique, troubles du sommeil et de l’attention, altération de la mémoire, sautes d’humeur, etc.) ressentis par de nombreuses femmes en préménopause et ménopausées, mais… à la société toute entière, femmes comprises.

Une vision très médicalisée de la ménopause

Les choses seraient-elles différentes si le discours autour de la ménopause changeait ? Qu’en cas de symptômes, on ose en parler pour trouver des ajustements, au lieu d’être perçues comme inaptes à faire du bon travail ? D’après l’étude menée en 2019 par MGEN et la Fondation des Femmes, il y a encore du chemin à parcourir : 31% des français·e·s (38% pour les femmes, 25% pour les hommes) jugent difficile de parler de la ménopause et 41% des femmes ménopausées révèlent avoir déjà subi des commentaires ironiques ou moqueurs… Et si les hommes comme les femmes ont souvent du mal à appréhender la ménopause, c’est d’après Sophie Dancourt, 60 ans et fondatrice du “média à remous des cinquantenaires” J’ai Piscine avec Simone, en partie à cause d’une vision très médicalisée - voire effrayante - de la ménopause, alors que l’on devrait la voir comme une simple étape dans la vie des femmes. La journaliste explique : « Sur Internet, si on tape “ménopause”, on tombe directement sur une liste affolante de symptômes. Résultat, les femmes ménopausées en ont peur avant l’heure, et sont la plupart du temps perçues comme des femmes déficientes ou en incapacité de faire quoi que ce soit, notamment dans le domaine professionnel…» Quelle erreur, quand il suffit parfois de quelques ajustements pour rendre cette période la moins inconfortable possible.

« La ménopause, bien que pas toujours agréable, n’est pas facteur d’incompétence professionnelle ! » - Sophie Dancourt, journaliste féministe

Ce qui choque encore davantage Sophie Dancourt, c’est que le discours face au vieillissement des hommes est bien différent. Elle souligne qu’on leur confère même une certaine « puissance », à mesure qu’ils vieillissent… Une qualité « la plupart du temps interdite aux femmes », surtout lorsqu’elles prennent de l’âge. Un non-sens total pour l’entrepreneure, puisque c’est précisément autour de la cinquantaine que les femmes « regagnent leur liberté, ont accumulé pas mal d’expériences professionnelles et de compétences liées à la gestion du quotidien, après avoir souvent cumulé travail et tâches domestiques et parentales» autant de skills qui devraient être valorisées dans le monde de l’entreprise, symptômes ou pas. Alors, elle scande haut-et-fort que non, « la ménopause, bien que pas toujours agréable, n’est pas facteur d’incompétence professionnelle ! »

Cachez ses symptômes qu’on ne saurait voir

Pourtant, en 2022, les entreprises et services RH ne savent toujours pas comment dealer avec ce phénomène naturel. Toujours d’après le sondage réalisé par le Dr Louise Newson, 60% des femmes ménopausées interrogées se sont senties mal accompagnées par l’entreprise qui les employait. Et en France, la question de la ménopause au travail semble invisibilisée, et de longue date absente des réflexions de l’Institut santé et sécurité au travail (INRS) comme de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT). Entre préjugés, mauvaise volonté et méconnaissance du sujet, difficile de savoir ce qui empêche la majorité des entreprises d’être exemplaires à ce propos, en stigmatisant les femmes concernées et en ne leur proposant pas d’arrangements (horaires plus flexibles, plus de congés payés, température plus fraîche sur le lieu de travail, …) pour faire face à leurs symptômes.

Résultat, beaucoup de femmes évitent d’en parler dans leur contexte pro. Et d’après une étude réalisée dans cinq pays du monde, une femme sur trois cache ses symptômes de ménopause au travail. Même la journaliste féministe Sophie Dancourt confie être déjà tombée dans le piège : « Une fois, en plein rendez-vous pro, j’ai eu des bouffées de chaleur. Là ou une femme enceinte, par exemple, ne s’en serait peut-être pas cachée, j’ai tenté de m’éventer avec ma veste, sans oser la retirer. » Elle ajoute : « De nombreuses femmes ont appris à cacher de telles manifestations physiques pas tellement graves, mais qui peuvent être gênantes. Certaines ont même du mal à en parler avec d’autres femmes… ! » L’étude que signent la MGEN et la Fondation des Femmes le montre : « 60% des femmes en période de pré-ménopause ou ménopausées sont contre une meilleure prise en compte du sujet dans le cadre professionnel », probablement par peur d’être jugées par leurs collègues et leur direction… Des entreprises pas toujours prêtes à changer de regard sur le sujet, une gêne vis-à-vis d’un phénomène naturel, la crainte du jugement… Bref, un véritable “cercle vicieux”, d’après Catherine Grangeard, psychanalyste et auteure de “Il n’y a pas d’âge pour jouir !”, convaincue que « plus on accordera une importance dramatique aux symptômes, moins on pourra vivre avec ».

Grâce à son « expérience sur le terrain au quotidien » depuis des années, Catherine a en effet pu constater que les femmes : « sont trop nombreuses à considérer la ménopause comme un signe du déclin ». Et c’est là le principal problème, d’après la psychanalyste : « Forcément, si même la plupart des femmes ont une approche négative d’un phénomène naturel, on se retrouve avec des entreprises bourrées de stéréotypes à leur propos. » Elle ajoute « Lorsqu’on ne partage pas l’étiquette qu’on nous colle, on peut se révolter. Si on est nous-mêmes convaincues qu’on a un vrai problème, là, ça devient un vrai frein. » Ce frein se reflète notamment sur la carrière des femmes, parfois inconsciemment persuadées - au même titre que leurs employeurs - qu’elles ne sont plus d’assez bons éléments au travail, quels que soient leurs symptômes.

Flexibilité et formation des managers

Marie, 52 ans et cheffe de projet éditorial dans un média féminin, a pas mal creusé le sujet durant sa carrière. Elle s’étonne et se réjouit que dans certains pays, comme au Japon, « la ménopause ne soit pas un sujet. En fait, il n’y a même pas de terme dans le vocabulaire médical pour désigner cette période de vie, ce qui n’invisibilise en aucun cas les femmes de plus de 50 ans, bien au contraire. » Côté acteurs privés, certains ont également pris conscience de l’enjeu, comme la chaîne de télévision anglaise Channel 4, qui propose depuis quelque temps l’aménagement des horaires des femmes ménopausées qui en ont besoin. Une décision qui n’a rien à voir avec « juste de la philanthropie », observe Marie : l’absentéisme de certaines femmes ménopausées représenterait un vrai coût pour l’entreprise, tout comme le fait de laisser partir des femmes expérimentées, au lieu de les accompagner pendant une période compliquée.

Marie insiste : « On vit de plus en plus longtemps alors logiquement, on va devoir travailler de plus en plus tard : autant mettre en place un management adapté pour celles qui en ont besoin ! Sinon, cela va non seulement leur porter préjudice, mais aussi être déficitaire pour les entreprises ! » Raison de plus pour arrêter de mettre de côté les femmes concernées, lorsqu’il s’agit de les former ou de les promouvoir, par exemple. La Cheffe de projet éditorial est persuadée qu’il faut donc absolument insuffler davantage de mixité générationnelle dans les entreprises, dédramatiser tout ce qui touche à l’évolution naturelle des femmes (la ménopause compris) - car « si on considère que cela fait partie de la vie, alors cela devient bien moins handicapant » -, et de manière plus pratique, « repenser l’organisation du travail pour pouvoir être plus agile » avec des horaires plus flexibles et l’accès facilité au télétravail.

Après le refus de sa promotion, Keeley Mansell a quant à elle décidé de réagir. La policière s’est donc lancée dans la création d’un guide interne pour les femmes officiers ménopausées… et leurs managers. Grâce à cette « pionnière de la ménopause » en Grande-Bretagne, des solutions se dégagent enfin du brouillard causé par les hormones. Dans son guide, la quadra propose par exemple des aménagements d’horaires et des pauses plus fréquentes (les nuits sont souvent compliquées à cause des hormones), la mise à disposition de ventilateurs pour les bouffées de chaleur, mais aussi la formation des managers - qui sont pour la plupart des hommes dans la police -, pour qu’ils puissent anticiper et identifier les symptômes de celles qui auraient du mal à évoquer le sujet en public. Depuis, Keeley témoigne des améliorations dans son quotidien et dans son rapport avec son responsable : « Maintenant que je suis renseignée et que je sais davantage écouter mon corps, je sens quand les symptômes ne vont pas tarder à se manifester et je peux en parler librement à mon boss. Je peux même en rire dans les bureaux quand c’est fini et dire : “Ça y est, les hormones sont enfin parties en vacances (rires) !”» Mieux, parmi ses collègues, la parole s’est elle aussi libérée.

Des initiatives, telles que le guide de Keeley Mansell, prouvent que des changements sont possibles, mais qu’ils ne doivent pas rester aux niveaux individuel ou des entreprises. Pour la psychanalyste Catherine Grangeard, « certaines femmes souffrent de la ménopause, mais c’est plutôt la perception qu’on en a tous·tes à un niveau global qui les sanctionne professionnellement. » Elle nous invite donc à « faire exploser le plafond de verre présent dans nos têtes, en interrogeant tous ces préjugés, souvent infondés ».

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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