Karim Duval : « Si tu n’aimes pas ton job, fais-toi confiance, fuis-le ! »

Karim Duval décortique les nouveaux codes du travail. Interview

Sur LinkedIn, vous avez sûrement entendu parler du consultant en vaccination, senior partner au sein du cabinet Win-wind ? Ou d’Adrien Sencart, créateur du slip chinois ? Ou encore du bienveillant chief happiness dictator ? Derrière ces caricatures hilarantes de la start-up nation qui illustrent le bal des cols blancs, l’humoriste Karim Duval jongle comme personne avec le jargon professionnel. Il sait de quoi il rit : après de brillantes études d’ingénieur à Centrale et sept ans dans l’IT avec un passage dans le conseil, il se lance à 100 % dans l’humour. Aujourd’hui, ses vidéos circulent à plein régime sur LinkedIn où il décortique la comédie du travail version 2022. On a voulu en savoir plus sur sa vision de l’entreprise, comprendre ses aspirations et lui soutirer quelques idées pour bousculer la jungle de l’emploi.

Que vous inspire (ou pas) le monde du travail ?

Il m’inspire des sketchs et des vidéos, pour commencer ! Mon terrain de jeu se concentre surtout sur l’univers des cadres citadins, mais ça reste une vision circonscrite du travail. Le monde de l’entreprise en tant que tel est bien plus large : n’oublions pas les usines, le secteur de la santé, l’éducation… Voilà, c’était juste un petit intermède utile en contexte de fracture sociale. Ensuite, si l’on se concentre sur le monde du travail, celui que je tourne en dérision, il est risible car régi par des codes complètement artificiels, voire absurdes. Que ce soit le langage codifié (« écosystème », « scalability », « cravate », « conseil », « dev », « agilité »…) ou le comportement (la cool attitude, le tutoiement, le faux dépareillé baskets-costard…), ce formatage a vocation à cacher des aspérités peu reluisantes. En creusant, on remarque qu’il existe peu de différences avec le monde professionnel d’avant : c’est simplement le vernis qui a changé. Pour autant, le travail est en pleine mutation. Il existe une quête de sens croissante des collaborateurs. On l’observe au nombre de reconversions, de départs volontaires ou de mobilités internes. Le Covid a d’ailleurs accéléré ce phénomène en poussant la réflexion à un niveau plus global et collectif autour de la raison d’être des entreprises. Après, est-ce un phénomène de niche ou un tournant ? Je me pose la question.

 Récemment, j’ai découvert un mot qui plaît aux consultants tech : être « future ready » ! En gros, tu vends une solution prête pour un futur que tu ne maîtrises pas et qui n’a jamais été aussi incertain. »

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« MVP », « ownership », « taskforce », « driver le changement » : quel est votre top trois des mots-valises les plus insupportables ?

Récemment, j’ai découvert un mot qui plaît aux consultants tech : être « future ready » ! En gros, tu vends une solution prête pour un futur que tu ne maîtrises pas et qui n’a jamais été aussi incertain. Je trouve cela suffisant et complètement hors-sol quand on sait qu’une pandémie ou une guerre peut nous tomber sur la tête. En vérité, ce n’est pas tant la novlangue qui est exaspérante, c’est l’abus qui en est fait. Par exemple, le mot « innovation » est galvaudé aujourd’hui : dans les start-up, c’est le mot d’ordre. Mais pourquoi vouloir innover à tout prix ? Alors que, comme le souligne si bien le philosophe Étienne Klein, le mot « progrès » est très peu employé depuis quelques années. Or, sans ce fil rouge, on colmate des besoins individuels sans projet ambitieux alors qu’il existe pléthore de chantiers à mener autour du progrès : la santé pour tous ou encore l’éducation égalitaire. J’ajoute à ma liste l’appropriation abusive du terme IA (intelligence artificielle). Cela m’agace car c’est une mauvaise traduction du mot « intelligence » qui veut dire « renseignement » en anglais. De fait, cet amalgame impose une forme de supériorité intellectuelle. En réalité, il s’agit parfois d’un simple produit en croix programmé dans un serveur !

« Sans courage ni changement, on va maintenir un système bancal maquillé par des jobs dénués d’utilité. »

Imaginez, vous avez le pouvoir de changer l’entreprise, les conditions de travail et le marché de l’emploi : vous faites quoi ?

C’est peut-être un vœu pieux ou une vision bisounours, mais, je commencerais par donner plus de pouvoir aux salariés, à tous les niveaux. Cette redistribution des responsabilités doit se refléter via une meilleure répartition des bénéfices si l’on veut gagner l’implication des gens. De plus, je suis convaincu que beaucoup de jobs ne servent à rien. Pas étonnant que les salariés démissionnent. Il serait utile d’établir une meilleure répartition du portefeuille des emplois disponibles sur le marché en fonction des besoins réels et prioritaires de la société : santé, éducation, agriculture – ce n’est pas Excel qui va faire pousser le blé ! Pour cela, il faudrait mieux rémunérer les emplois à portée sociale ou écologique… et moins ceux qui détruisent des emplois ou qui œuvrent à les précariser. Ceci implique aussi une revalorisation des études manuelles et des parcours professionnels type CAP, car on en a besoin. Sans courage ni changement, on va maintenir un système bancal maquillé par des jobs dénués d’utilité.

« On peut marketer le meilleur job du monde, si la personne l’exerce dans une entreprise nuisible pour l’avenir de la société, le combat est vain. »

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Quels conseils donneriez-vous aux RH pour recruter les nouvelles générations ?

Aujourd’hui, le pouvoir s’est inversé dans certains domaines. Les employeurs doivent séduire les nouvelles générations pour qu’elles acceptent de les rejoindre. Disons que la Y fait la fine bouche. Ses envies ? Davantage de liberté, de créativité, des conditions de travail plus flexibles et du sens. En interne, cela veut dire lâcher du lest au niveau de la hiérarchie et oublier le reporting à outrance. Parfois, honnêtement, la vraie question est aussi celle du poste en lui-même : pourquoi le créer, sérieusement ? On peut marketer le meilleur job du monde, si la personne l’exerce dans une entreprise nuisible pour l’avenir de la société, le combat est vain. Les RH doivent donc œuvrer pour que leur entreprise ait davantage de sens : ainsi, ils et elles pourront assurer aux candidats une cohérence entre leurs attentes et la réalité du job. Arrêtons de mentir aux étudiants : un gros gap persiste entre ce que l’on apprend à l’école ou à l’université et la réalité professionnelle. Par exemple, en tant qu’ingénieur, j’ai vécu un vrai glissement de l’univers technique, le vrai, celui de mes études, vers un rôle de gestion nébuleux sous couvert de complexité, qui est vendu par l’entreprise – et encore, j’étais bien loti ! Et c’est là que commence la valse des concepts, et avec elle, une dangereuse aspiration vers le vide intellectuel. Pour finir, je les invite à prendre des risques et à s’ouvrir à la différence sous toutes ses formes (ethnique, sociale…) : le népotisme et l’élitisme gangrènent encore beaucoup les organisations. Ils peuvent regarder ma vidéo « Recruter autrement » où un cabinet de conseil prend le risque inconsidéré de recruter… un mec qui a fait la fac ! L’approche trop silotée du recrutement participe à la création de bulles sociales. La société a besoin d’opportunités de dialogue : en diversifiant les profils, l’entreprise en devient le vecteur.

« Il faut aussi se dire qu’il n’y a pas que le travail dans la vie même si l’on y passe huit heures par jour. »

Quels conseils donneriez-vous aux (nombreux) consultants, senior VP et autres CEO de start-up afin qu’ils vivent mieux leur job ?

  • Option un : si tu n’aimes pas ton job, fais-toi confiance, fuis-le ! Dans l’univers des cadres, les salariés ont généralement un bagage culturel et professionnel qui facilite les parcours alternatifs. C’est facile à dire, je sais. Qui plus est, sur les réseaux sociaux, on est abreuvé de success stories sur le bonheur retrouvé des consultants devenus boulangers, ce qui ajoute de la pression. Mais c’est possible : cette transition, je l’ai faite à titre personnel. J’ai mis trois ans à oser devenir humoriste à temps plein, après avoir fait des calculs de risque dans tous les sens. Il fallait que je saute le pas car les deux mondes s’opposaient trop : outre la dissonance cognitive que cela générait, concrètement, je ne pouvais pas être d’astreinte le soir et jouer sur scène.
  • Option deux : tu as choisi de rester à ton poste. C’est normal, nous sommes tous rattrapés par la réalité du quotidien : crédit, besoin de confort… Ta mission ? Trouver le meilleur job pour toi. En complément, il y a peut-être un investissement complémentaire à trouver dans la sphère associative. Il faut aussi se dire qu’il n’y a pas que le travail dans la vie même si l’on y passe huit heures par jour. Chacun doit placer le curseur au bon endroit pour créer son équilibre. Ça exige parfois de faire des choix drastiques comme refuser une mobilité ou une augmentation pour mieux vivre son quotidien.

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Parfois, ne rêvez-vous pas de remettre votre cravate et de créer des slides ?

Franchement, j’aimais bien mon job chez Amadeus. Je n’ai pas fui, j’ai simplement choisi une direction plus en phase avec mes aspirations et, surtout, avec mes compétences. Je m’estime bien meilleur humoriste que je n’étais ingénieur – bon ok, c’est pas très dur ! De plus, j’ai le sentiment de ne pas avoir vraiment quitté cet univers professionnel. Il fait partie de moi, de mon expérience, ce qui me permet de le moquer avec justesse, je pense, afin d’aider, et de faire rire, les personnes qui y sont encore à mieux le vivre au quotidien.

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Article édité par Ariane Picoche, photo : Thomas Decamps pour WTTJ

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