« Les filles arrêtent les maths parce qu’on leur répète que c’est difficile »

Interview Isabelle Collet : absence des femmes en sciences

Se dirige-t-on vers une disparition totale des femmes dans le monde scientifique ? Depuis la réforme du bac qui a eu lieu en France en 2019 et qui a rendu les mathématiques facultatives en classe de première, seules 36 % des filles suivent une filière scientifique (mathématiques et physique-chimie). Un chiffre en nette baisse puisqu’elles étaient encore 47% avant la réforme. Alors, comment expliquer une telle inégalité de genre dans les sciences ? Et pourquoi les femmes ont-elles déserté certains secteurs où elles étaient très présentes, comme l’informatique dans les années 1970 ? Pour le comprendre, on a échangé avec Isabelle Collet, chercheuse et professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Genève et autrice des Oubliées du numérique aux éditions du passeur en 2019.

Alors même qu’elles sont plus performantes à l’école (91% d’entre elles obtiennent leur bac, contre 86% des garçons en 2017 selon le ministère de l’Education Nationale), les filles sont chaque année de moins en moins nombreuses à se diriger vers les spécialités scientifiques, pourtant souvent associées à l’excellence. Comment expliquer cette désertion ?

Ce que l’on constate, c’est que le problème est particulièrement aigu entre la première et la terminale. Jusqu’en première, les filles choisissent massivement les mathématiques parmi leurs trois options. Mais entre la première et la terminale, il faut en abandonner une. Et là, on s’aperçoit qu’elles pensent jouer la sécurité en abandonnant les maths parce qu’on leur répète que cette matière est difficile. Ces choix ont des répercussions à la sortie des études puisque les écoles d’ingénieur, par exemple, ont gardé les mêmes méthodes de recrutement et, invariablement, les filles sont encore moins bien représentées qu’avant. C’est avant tout un problème qui naît d’un sentiment d’illégitimité.

« Si vous avez le sentiment que vous allez dans un concours où vous allez perdre, comme c’était le cas pour la plupart des filles qui présentaient l’ENS, vous n’allez pas y arriver » - Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse

Historiquement, comment s’est construite cette tendance à assigner les filières scientifiques aux hommes ?

En fait, on assigne les filières de prestige aux hommes, quel que soit le contenu de la filière. Du temps où les Humanités (le latin, la philosophie, etc.) étaient des filières de prestige pour faire les grands corps d’État, il semblait invraisemblable que des filles rejoignent celles-ci. Mais à partir du moment où ces domaines ont été en perte de vitesse et que les hommes les ont désertés au profit d’autres filières plus porteuses, ces places laissées libres ont été occupées par des femmes. La division des savoirs s’est donc construite selon la ligne du prestige. Et même à l’intérieur des professions, on revoit cette découpe se faire. En étude de médecine, par exemple, les filles sont majoritaires, mais elles sont en minorité dans les filières prestigieuses comme la chirurgie cardio-vasculaire ou la neurochirurgie. Par contre, en médecine scolaire, elles sont très présentes.

La politique a-t-elle joué un rôle là-dedans ? Autrement dit, la mise en place de certaines lois a-t-elle contribué à réduire la place des femmes dans les sciences ?

On ne peut pas dire ça, non. À part certaines mesures très spécifiques comme en temps de guerre, ce sont surtout des mesures qui ont eu des effets indirects. Par exemple, une mesure qui a été très dommageable aux filles, ça a été la fusion des ENS (en 1985, l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres et l’ENS rue d’Ulm avaient fusionné pour donner naissance à l’Ecole Normale Supérieure, ndlr). Jusque là, il y avait un diplôme ou un concours commun, mais avec des places réservées pour les filles et d’autres pour les garçons dans deux écoles distinctes. Les notes au concours des filles et des garçons étaient quasi similaires. Le jour de la fusion, la part des filles s’est effondrée, même si cette mesure n’avait pas vocation à exclure les filles.

Comment peut-on l’expliquer ?

La mesure se plaçait dans un monde idéal où l’égalité de tous les citoyens et de toutes les citoyennes était acquise, avec cette vieille idée de la méritocratie républicaine : “Si on veut on peut”. Alors oui, les filles ont les mêmes compétences que les garçons. Simplement, les représentations sociales qui pèsent sur les deux genres ne sont pas les mêmes. Et si vous avez le sentiment que vous allez dans un concours où vous allez perdre, comme c’était le cas, pour la plupart des filles qui présentaient l’ENS, vous n’allez pas y arriver. De fait, cette mesure a eu des conséquences dramatiques dans la représentation des femmes dans les maths de très haut niveau.

« La figure de Marie Curie est particulièrement écrasante. C’est quand même quelqu’un qui a obtenu deux prix Nobel. » - Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse

Vous insistez beaucoup sur le fait que les filles ont intériorisé l’idée selon laquelle elles seraient moins compétentes que les garçons dans les matières scientifiques, mais comment cette intériorisation s’est-elle construite ?

Le problème c’est que l’on a du mal à voir cela comme un problème systémique, qui est une ramification de la domination masculine. Il y a beaucoup de préjugés qui laissent entendre que les matières scientifiques, par leur aspect d’abstraction, d’invention ou de rationalité, seraient adaptées aux qualités des hommes, ce qui est faux. Mais cette idée est très profondément ancrée dans la société. Je rencontre régulièrement des jeunes femmes en école d’ingénieur qui me disent que les maths ou l’informatique, ce n’est vraiment pas là où elles sont les meilleures alors même qu’elles réussissent brillamment leurs études. Il y a une logique d’autocensure qui se met en place insidieusement, parce que le problème n’est vu qu’à une échelle individuelle. Mais il faut comprendre d’où elles viennent. Ça ne grandit pas tout seul dans le cerveau des filles. C’est en réaction à une censure sociale continuelle qui se fait depuis l’enfance, via des jouets, des séries télé, des clips vidéo, et ce durant toute la socialisation primaire.

On constate aussi qu’il y a très peu de figures scientifiques féminines, on connaît principalement Marie Curie. Qu’est-ce que cela implique ?

La figure de Marie Curie est particulièrement écrasante. C’est quand même quelqu’un qui a obtenu deux prix Nobel. Donc en creux, sa figure renvoie un message aux filles : “c’est l’excellence ou rien”. Il y a le même genre de figures pour les hommes bien sûr, tout le monde ne deviendra pas Albert Einstein, mais la multiplication des scientifiques masculins illustres permet de diluer cette pression.

« Dans ces métiers, les femmes sont constamment attendues au tournant. Leurs compétences sont bien plus remises en cause que leurs collègues masculins. » - Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse

Pourquoi l’histoire n’a-t-elle retenu que de rares figures féminines ?

Aujourd’hui, on en redécouvre un certain nombre qui avaient été invisibilisées à l’époque, parce qu’elles travaillaient sur des disciplines considérées comme mineures, parce qu’on a retenu le nom de l’homme qui a chapeauté leur découverte ou parce qu’elles n’avaient pas le bon diplôme. Un exemple intéressant, c’est celui d’Ada Lovelace. C’est elle qui a conçu le tout premier programme pour une machine en 1843. Aujourd’hui, elle est considérée comme la première programmeuse de l’histoire, mais à l’époque et pendant plus d’un siècle, on a associé sa découverte au nom de Charles Babbage, le détenteur de la machine qu’elle avait programmée. C’était plus simple, il était déjà connu à l’époque et Ada Lovelace a fini par mourir dans l’anonymat. Son nom n’est réapparu que dans les années 1970.

Justement, sur ces secteurs de la programmation et de l’informatique : que peuvent-ils nous apprendre sur les inégalités de genre dans les métiers scientifiques?

Il faut voir que la programmation a longtemps été considérée comme étant de moindre valeur par rapport au matériel. Les ingénieurs, c’était une usine et un diplôme reconnu alors que la programmation se faisait au début en autodidacte et était ainsi surtout l’apanage des femmes. De fait, les femmes étaient largement représentées dans la programmation informatique dans les années 70 jusqu’à la fin des années 80. Mais l’informatique a pris une autre dimension. Par les discours institutionnels d’abord, insistant sur la place que devait prendre la France dans l’informatique au 21ème siècle. Le secteur est devenu stratégique et les hommes s’en sont “emparés” Il y avait un film emblématique à l’époque, War Games (1983), où l’on voyait que l’ordinateur avait le pouvoir de déclarer une Troisième guerre mondiale, mais l’informaticien avait le pouvoir sur l’ordinateur, et donc sur ce pouvoir de guerre. Ces machines ont très vite nourri un fantasme de puissance. Et on retrouve ce prolongement aujourd’hui, avec la figure du geek qui peut faire de grandes choses depuis sa chambre et qui est presque toujours un garçon.

Pour les femmes qui parviennent toute de même à accéder à un poste scientifique, quels sont les obstacles qui se dressent devant elles dans l’exercice de leur métier ?

Dans ces métiers, les femmes sont constamment attendues au tournant. Leurs compétences sont bien plus remises en cause que leurs collègues masculins. J’ai interrogé un grand nombre de femme informaticiennes ou ingénieures qui, lorsqu’elles affirmaient quelque chose, voyaient le client ou le patron demander à un collègue masculin de confirmer ou de vérifier leurs propos. Moi-même, je ne suis restée informaticienne que très peu de temps, mais ça m’est arrivé plusieurs fois. Et puis, il y a aussi comme dans les autres milieux de nombreux cas de harcèlement moral ou sexuel. C’est d’ailleurs pour moi la chose la plus essentielle. Pour faire évoluer les mentalités, il faudra faire en sorte que les lieux de travail dans les métiers scientifiques deviennent des safe space, que les femmes aient envie d’aller y travailler parce qu’elles s’y sentent en sécurité et respectées. Sans ça, rien ne bougera.

Article édité par Etienne Brichet ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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