« Nous avons toujours refusé de suivre les stéréotypes de l’entrepreneur »

Rencontre avec les fondatrices de Vocation, le média étudiant

Jasmine Manet et Carla Abiraad, 24 et 25 ans, ont créé le média Vocation pendant leurs études. Leur mission ? Aider les jeunes qui se posent des questions sur leur avenir professionnel à faire les bons choix de carrière. Mais comment lance-t-on un podcast, une newsletter et un compte Instagram sur le monde du travail quand l’expérience manque ? En plus de déconstruire l’image de l’entrepreneur, elles nous expliquent comment avancer pas à pas jusqu’à la concrétisation d’un projet, sans oublier les périodes de doute que l’on peut traverser quand on saute le pas de la création d’entreprise.

Avant de décider de vous lancer en binôme, il y a forcément eu une rencontre particulière. Comment vous-êtes vous trouvées ?

Jasmine : Il faut savoir qu’on a toutes les deux fait les mêmes études : prépa, HEC… On se connaissait de vue, mais lorsqu’on a intégré le master entrepreneuriat dédié à la création d’entreprise, on s’est rendu compte qu’on avait un peu les mêmes sujets de prédilection : la création de marque, l’égalité de genre, le travail. Contrairement à nos amis de promos qui étaient déjà convaincus qu’ils allaient créer un business, on se posait encore beaucoup de questions. « Est-ce qu’on a vraiment envie d’entreprendre ? » ; « Si nous travaillons ensemble qu’est-ce qu’on ferait ? »… C’est venu progressivement et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a lancé Vocation à côté de nos projets d’études, pour mieux nous projeter dans l’avenir, voir ce que nous voulions faire.

Tout le monde n’a pas forcément envie de créer son entreprise, certains ont peur de ne pas avoir les épaules assez solides, d’autres de ne pas savoir gérer l’administratif… Qu’est-ce qui vous plaisait dans cette idée ? Entreprendre, c’est être plus indépendantes ?

Carla : Comme Jasmine, j’ai toujours été une bonne élève, ma route était en quelque sorte tracée. Mais au moment de la césure, j’ai fait deux stages et très vite, je n’ai pas apprécié les jeux politiques de l’entreprise. J’avais l’impression qu’on m’avait collé une étiquette de stagiaire éternelle et malgré mon parcours, j’étais un peu victime du syndrome de l’imposteur. L’entrepreneuriat, c’est un risque, mais ça a été une façon de prendre confiance en moi. D’ailleurs, maintenant, lorsque je parle de Vocation, que je présente le projet à des clients, je me sens légitime, je sais de quoi je parle.

Jasmine : Mes deux parents travaillent dans de grands groupes, alors je pense que l’entrepreneuriat s’est imposé à moi comme un rejet de la carrière classique. Pendant les six premiers mois du master, nous avons appris à créer des entreprises, puis à les tuer, et les six mois suivants, nous avons travaillé sur nos projets personnels. Je trouvais que c’était plus facile de se lancer dans un cadre étudiant en étant accompagnée et de choisir de continuer l’aventure ou non une fois diplômée. Au départ, le but n’était pas nécessairement de créer une boîte, mais c’était plutôt l’occasion d’essayer.

Carla : Aussi, je voulais créer quelque chose qui me ressemble, je voulais que mon projet fasse un peu bouger les choses dans la société sur des sujets qui me tenaient à cœur. Ce n’était pas évident parce qu’autour de nous, les étudiants montaient exclusivement des boîtes tech, très loin de notre univers, mais aujourd’hui je suis fière de ce que nous faisons. Vocation nous ressemble et j’espère qu’on pourra avoir un peu d’impact sur les jeunes générations.

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Nous avons tous déjà eu une idée de business, mais comment déceler la bonne idée de la mauvaise ? Qu’est-ce qui, selon vous, fait que ça marchera ?

Carla : C’est assez drôle de parler d’idée, ça me fait penser à ce que nous avons vécu en master. Au début de l’année, on doit trouver un ou plusieurs associés parmi les 110 étudiants, puis on part à la chasse aux idées. Avec Jasmine, on s’est rapidement trouvées en tant qu’associées mais trouver notre idée, n’a pas été simple. En y réfléchissant, une bonne idée, ce n’est pas simplement quelque chose qui répond à un problème ou à un besoin, une bonne idée, c’est celle que tu as envie de mener jusqu’au bout. C’est pour cette raison qu’il y a, selon moi, deux types d’entrepreneurs : celui qui veut changer le monde en s’engageant personnellement et celui qui veut résoudre un problème et pour qui le marché importe peu, enfin tant qu’il y a des clients.

Jasmine : Le plus difficile, c’est de se rendre compte que ton idée existe déjà. Que ce soit en France ou à l’étranger, tout a été fait. Après, il faut la confronter à la réalité du terrain. Si on prend l’exemple de Doctolib, peut-être que son créateur a pensé que la prise de rendez-vous pouvait être améliorée, mais pour en être convaincu, il a fallu appeler des dizaines de médecins et leur poser des questions. Se demander : « Est-ce que les personnes pour lesquelles je crée mon service en ont vraiment besoin ? », est primordial ! Après, je dirais que sur le long terme, il vaut mieux que ton idée soit en accord avec tes valeurs et ta personnalité. Monter une entreprise nécessite beaucoup d’investissement personnel. Si dès le départ tu n’y crois pas vraiment, ça ne marchera pas.

« Nous avons toujours refusé de suivre les stéréotypes de l’entrepreneur véhiculés dans les écoles : nous ne travaillons pas de 8h à minuit sur notre projet » Carla

Carla : Après, ce n’est pas forcément un problème si ton idée existe déjà. L’important, c’est de vouloir faire différemment. On peut ne rien avoir inventé mais être une marque éthique, une entreprise qui prend des engagements environnementaux importants, ou qui promeut l’égalité de genre.

Vous avez lancé Vocation juste avant le premier confinement. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Arrivez-vous à vivre de votre activité ?

Carla : D’abord, on a pris le temps de définir ce qu’allait devenir Vocation. Aujourd’hui, on pense que c’est le média d’une génération qui souhaite s’épanouir dans sa carrière. On parle de média, mais en réalité, on est surtout présentes sur Instagram, parce que c’est de cette façon que nous communiquons avec les internautes. Mais ça n’a pas été simple : on a dû définir une ligne éditoriale, choisir les mots pour expliquer notre vision du travail…

Jasmine : Quand le premier confinement a été annoncé, on a décidé de continuer à produire un podcast par semaine. Ce rendez-vous, nous a aidées à mieux vivre cette période. Après, on a traversé de grands moments de doute : déjà créer une boîte, c’est un enfer et vivre de ton activité est loin d’être gagné. En plus de devoir définir ton poste, tes sujets, tes horaires, le salaire est devenu une vraie obsession puisqu’on s’est lancée sans réfléchir à notre modèle économique. Au départ, on a pensé faire des partenariats avec des entreprises et des écoles pour parler de certains métiers sans que cela nous convienne complètement : cela impliquait beaucoup de choses sur notre ligne édito et notre indépendance. Les médias indépendants s’en sortent avec l’abonnement et la publicité, ce qui n’est pas à notre portée. Nos discussions étaient particulièrement tendues surtout qu’on n’a pas le droit ni au chômage ni au RSA et qu’à ce moment-là on était épuisées. Finalement, on a décidé de travailler un jour par semaine en freelance sur du conseil en stratégie réseaux sociaux. Depuis, on est beaucoup plus sereines.

« Il y a des boîtes qui ne lèvent pas de fond qui sont performantes et sources d’innovation. Monter une PME, un commerce, une usine, c’est aussi de l’entrepreneuriat » Jasmine

Carla : À terme, le but est de créer un écosystème proche de celui d’une agence où il y aurait un site vitrine, avec du contenu pertinent et indépendant, et une agence affiliée. Nous ne venons pas de l’univers de la presse, on a encore beaucoup de choses à apprendre, mais nous ne voulons pas non plus nous tuer à la tâche. Nous avons toujours refusé de suivre les stéréotypes de l’entrepreneur véhiculés dans les écoles : nous ne travaillons pas de 8h à minuit sur notre projet en nous nourrissant seulement de pâtes et en dormant sur le canapé de nos amis. Pour être heureuses, nous avons besoin d’un équilibre vie-pro vie-perso et de toucher un revenu de notre travail.

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Le mythe de l’entrepreneur qui sacrifie tout pour son projet dont vous parlez, existe-t-il vraiment ou est-ce une chimère ?

Jasmine : Je pense que c’est un modèle qui a été alimenté par les films, les séries… et aujourd’hui, certains étudiants le suivent parce qu’ils pensent que c’est la seule façon de réussir. Le problème, c’est qu’on ne regarde pas toujours les bonnes personnes. Nos sources d’inspiration ne devraient pas uniquement être celles et ceux qui lèvent des millions !

Diriez-vous qu’il y a un problème de role model dans l’entrepreneuriat ?

Carla : Je ne sais pas si vous avez vu ce thread twitter, où il y avait des photos de tous les dirigeants qui avaient levé des fonds en France, ils se ressemblaient tous ! Tous des hommes blancs ! Et puis, l’entrepreneuriat ne veut pas toujours dire tech

Jasmine : C’est justement pour cette raison qu’il est nécessaire déconstruire l’idée que seul le modèle start-up est bon. Il y a des boîtes qui ne lèvent pas de fond qui sont performantes et sources d’innovation. Monter une PME, un commerce, une usine, c’est aussi de l’entrepreneuriat.

Les jeunes générations disent pourtant être en recherche de sens dans leur travail, d’un meilleur équilibre vie pro-vie perso… Vous ne pensez pas qu’il y a un décalage avec ce modèle d’entrepreneur ?

Carla : On ne va pas se mentir, il y a un peu une question d’ego. Beaucoup de jeunes ambitieux veulent se prouver qu’ils sont capables de monter leur affaire, de diriger une équipe, mais aussi qu’on parle de leur travail dans les médias… Mais je ne pense pas que ce soit toujours la bonne façon de procéder.

Jasmine : Après, je pense qu’il y a un vrai problème avec la notion d’échec. Les entrepreneurs médiatisés ne racontent jamais leurs galères. L’échec, on l’évoque seulement si la fin est heureuse. En France, il est difficile d’assumer ses vulnérabilités et d’accepter de dire que ça ne va pas. Je pense que ça explique aussi beaucoup de choses sur le cliché de l’entrepreneur.

Carla : C’est d’ailleurs pour cette raison que le premier conseil que j’aimerais donner aux jeunes qui souhaitent se lancer : entourez-vous de personnes bienveillantes ! Bienveillantes ne signifie pas forcément élogieuses, mais de personnes que vous pouvez appeler quand vous avez un coup de mou et qui ne vont pas vous juger.

Justement, qu’auriez-vous aimé entendre ou savoir avant de vous lancer ?

Jasmine : Rien que l’expression se lancer et c’est la même chose avec « sauter le pas », fait peur. Si tu as envie de monter un projet, tu dois impérativement te donner des objectifs plus petits. Tu peux commencer par y passer trente minutes chaque soir en rentrant des cours ou du travail. Après, il faut déconstruire le chemin à parcourir. Quelle est la première chose à mettre en place pour avancer ? Il ne faut pas brûler les étapes en quittant son job et en n’allant pas au bout de ses études.

Carla : Peu importe le projet, avoir lancé un mouvement et réussi à concrétiser une idée, c’est déjà une bonne expérience. Alors avant tout, soyez fiers de vous !

« Peut-être que cette période va remettre à plat un système, revaloriser des métiers, créer de nouvelles perspectives, repenser les contrats de travail » Jasmine

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Les jeunes avec qui vous communiquez expriment-ils, comme vous l’avez fait, une envie de changer les schémas qui s’imposent à eux ?

Carla : C’est une question très difficile. Qui se pose réellement des questions sur le sens de son travail ? Seulement celui qui a le luxe de pouvoir se la poser. À ce sujet, nous savons que nous sommes une minorité privilégiée et que toutes les personnes qui nous suivent ne se reconnaissent pas dans ce discours. Au départ, notre audience était principalement issue des grandes écoles, elle a évolué et nous devons nous adapter pour toucher toutes nos cibles. Le débat doit être beaucoup plus large.

Jasmine : Nous avons beaucoup parlé d’entrepreneuriat, je pense qu’il ne faut pas avoir peur de se lancer quand on est encore étudiant, bien au contraire. Au mieux, tu pourras vivre de ton activité une fois diplômé, au pire, tu auras quelque chose à mettre sur ton CV ou à raconter en entretien. Il ne s’agit pas forcément de monter une boîte, mais de commencer par des projets en freelance.

Vous dites vous-même que seule une minorité de jeunes est en capacité de se poser des questions de sens et ces derniers mois nous avons également observé une explosion de la précarité étudiante. Êtes-vous inquiètes pour la génération qui arrive sur le marché de l’emploi ?

Carla : Quand nous avons commencé, nous avons reçu des centaines de messages de jeunes qui cherchaient désespérément un stage, une alternance… C’était très dur. Nous traversons une crise économique et trouver un emploi, encore plus en CDI, est particulièrement difficile. Pour autant, je pense qu’il y a de la place pour les étudiants qui souhaitent lancer des projets et entreprendre et ceux qui cherchent tout de même du sens dans leur travail en étant salariés.

Jasmine : C’est étrange, on est à la fois très inquiètes et très excitées de connaître l’impact de la crise sur le monde du travail, si on écarte bien évidemment la précarité que la crise engendre. Peut-être que cette période va remettre à plat un système, revaloriser des métiers, créer de nouvelles perspectives, repenser les contrats de travail. Je pense que notre rapport au travail est complètement bouleversé et nous avons envie de contribuer positivement à ce changement.

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Édité par Eléa Foucher-Créteau

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