Jeunes diplômés : Comment rester singulier dans un monde du travail normé ?

Et si on célébrait enfin notre singularité au travail ?

Comment trouver sa voie et choisir la bonne orientation ? Pour quel métier ? Et tout ça pour vivre heureux ! Dans son essai Unique(s), et si la clef du monde de demain c’était nous ?(Éd.Hachette), à la manière de maître Yoda, Alexandre Pachulski, le spécialiste en management et intelligence artificielle, féru de pop culture, donne sa « méthode » pour trouver sa singularité. Ou comment rester soi-même dans un monde du travail standardisant et qui ne nous permet pas toujours d’exprimer notre personnalité. Car oui, nous sommes tous uniques. Suivez-le guide, jeunes padawans.

Comment est née l’idée de ce livre, à la croisée du traité d’éducation, de la méthode de développement personnel et d’une sorte “d’Intelligence artificielle pour les Nuls“ ?

C’est en effet un livre à la croisée des chemins de ma vie. Après huit ans passés chez Talensoft, l’entreprise que j’ai créée en 2007 (leader européen du cloud RH), j’ai constaté qu’il était difficile de faire évoluer les mentalités sur le monde du travail, sur la formation et en amont sur l’éducation. J’ai d’abord eu envie de participer à la création d’écoles alternatives, ce que j’ai fait, avec Lionel Sayag, autour de projets alternatifs, basés sur l’expérience d’autres pédagogies (Montessori, écoles scandinaves) et sur des recherches les plus récentes en matière de neuroscience à visée éducative. Elles offrent un enseignement laïque 100% bilingue, avec de petits effectifs (1 enseignant pour 15 élèves maximum) dans des classes multi-niveaux, pour que l’enfant soit acteur de son apprentissage. Puis, pour un livre, j’ai travaillé sur le futur du travail. J’intervenais en parallèle sur l’intelligence artificielle dans des articles et conférences, en cherchant à savoir en quoi elle nous aiderait à mieux nous connaître. J’avais en fait en tête les trois chapitres de mon futur livre.

Vous commencez votre réflexion en dénonçant les barrières qui se dressent contre l’expression de nos singularités à l’école mais aussi au travail. Pouvez-vous développer ?

Oui, la société considère la différence comme quelque chose de péjoratif. Un peu comme cette dame dans le film Forrest Gump qui annonce à sa maman que le petit Forrest est « différent ». Mme Gump lui répond : « On est tous différent. » Je pense que le monde est trop normatif.. Mais à force de simplifier la réalité pour plus d’efficacité, on nie les gens et on rétrécit leur potentiel. Pas ou peu de place est laissée aux porteurs de handicaps, ou aux autistes. Même quand la loi s’en mêle on voit bien que les avancées sont lentes sur le sujet. Il faut adopter une vision singulière pour aider chacun d’entre nous à construire un destin. C’est long et coûteux. Et la société n’est pas encore prête à ce sacrifice. Elle aurait pourtant tout à gagner à miser sur la singularité de ses citoyens.

« Dans nos écoles, on a oublié de former des citoyens, ce que les pays du Nord ont fait en laissant davantage s’exprimer la créativité des enfants »

L’école serait un obstacle à la découverte et à l’accomplissement de soi-même, et par là-même un frein à notre liberté. Pourquoi une telle remise en cause ?

L’école est faite pour les enfants dans la norme. Je parle d’expérience car bien que bon élève, j’étais très introverti, en souffrance. On m’a donc mis dans une case et mis de côté car je n’étais pas dans le moule. Cela arrive bien trop souvent dans nos écoles. Sauf cas exceptionnel, on ne laisse pas les enfants précoces ou autistes trouver leur place. Je suis malheureux d’assister à ces discriminations. Dans nos écoles, on s’est concentré sur l’accumulation d’informations et on a oublié de former des citoyens, ce que les pays du Nord ont fait en laissant davantage s’exprimer la créativité des enfants.

À l’inverse vous saluez l’Ecole 42 de Xavier Niel, ou encore les Saas (school as a service) expérimentées en Finlande et à Shangaï. Pourquoi ?

Parce que la première favorise l’autonomie dans l’apprentissage, et la seconde une collaboration entre élèves et enseignants. Ces modèles d’école aident à développer la personnalité et à s’adapter davantage à la société et notre système éducatif pourrait s’en inspirer. Mais je ne défends pas non plus bec et ongles toutes les écoles alternatives, car elles sont souvent encore ancrées à des principes d’un autre siècle. Mon idéal : on ne devrait plus former nos écoliers à travailler à la chaîne, mais à trouver un métier qu’ils vont faire bien.

image

C’est difficile de savoir ce qu’on veut faire à 18 ans ! Quels conseils prodigueriez-vous à un étudiant hésitant ou désorienté ?

« Nous avons tous besoin de trouver notre élément, le point de convergence entre notre passion et notre talent naturel », écrit l’expert en éducation Ken Robinson. Pour y arriver, il faut prendre du recul, se délester des a priori et se faire une réelle idée des études, métiers, entreprises visées. Par exemple, j’ai travaillé chez Apple. L’idée me faisait rêver et pourtant, quelle expérience terrible. J’ai détesté ! Alors que je me suis régalé dans une autre entreprise qui ne « payait pas de mine ». Ne pas hésiter à multiplier les stages, lire ou écouter des témoignages, poser des questions aux professionnels, c’est la démarche à suivre. Je conseille aussi de pratiquer le plus d’activités possibles pour connaître ses talents, du moins ses aspirations. C’est ce qui se pratique avec succès dans les écoles aux Etats-Unis, qui proposent systématiquement des activités extra-scolaires variées.

« L’Ikigaï : c’est apprendre à savoir ce que l’on aime faire, ne pas oublier ce que l’on sait faire et ce dont le monde a besoin. »

Vous conseillez le concept d’ikigaï, qui mérite un décryptage tant il paraît essentiel !

Né au Japon entre le XIIème et XIVème siècle, il revêt son sens actuel depuis les années 70. C’est devenu une « méthode » pour exprimer notre singularité, une démarche d’introspection pour trouver un sens à sa vie. Imaginez que vous sachiez faire ce que vous aimez… Ensuite demandez-vous ce qui vous rend heureux, et quelles sont les personnes avec qui vous déployez des comportements créatifs. Le dernier critère : identifier ce qui peut nous faire gagner notre vie.

image

Devrait-on ajouter un ikigaï à son CV ?

Excellente idée ! Si je voyais un CV sous ce format-là, je serais épaté. L’essentiel dans une candidature est de bien raconter son histoire, de porter son discours en donnant des clefs de lecture au recruteur, mission parfaitement accomplie par l’ikigaï.

Qu’implique de faire les bons choix quand on cherche un emploi ?

Il convient d’identifier les quatres piliers d’une bonne expérience de travail : la rémunération, l’environnement de travail, les projets, la relation avec le manager, qui doit être basée sur la confiance. Avec ce dernier, on doit partager le leadership, la passion du métier ou des projets, et une vision. Si les 4 conditions ne sont pas réunies, ce serait dommage d’insister… au risque d’être malheureux.

Et la chance dans tout ça ? Intervient-elle réellement lorsqu’on veut trouver un job aligné avec qui nous sommes ?

La chance comme compétence oui ! Les sciences cognitives le démontrent : quand l’attention se porte sur le négatif, on passe à côté de la bonne nouvelle. Dès qu’on se sent différent on enclenche la spirale du « Je ne vaux pas grand-chose, ce boulot n’est pas pour moi… » Rester positif permet de ne pas rater des opportunités, et de se lancer. Souvenez-vous du personnage de Matt Damon dans le film Will Hunting. Génie des mathématiques, il préfère rester homme de ménage par peur : peur de réussir et donc de se différencier de ses amis, de sortir d’un environnement connu et rassurant, peur de décevoir son professeur, etc. Une fois qu’on a compris d’où viennent nos peurs, nous pouvons nous en libérer !

« En tant qu’entrepreneur, quand on lève des fonds, on nous demande : ‘’Qu’avez-vous raté ?’’ L’échec est essentiel et pourtant on n’y est pas du tout préparé »

Vous citez Yoda, le maître Jedi de la saga Star Wars : « De tous les maîtres, l’échec est le plus grand. » En quoi l’échec est essentiel pour définir sa singularité ? L’échec nous permet-il aussi de nous découvrir ?

L’échec, c’est l’enfant qui tâtonne, tombe, se relève, développe ses goûts, ses aspirations, évolue dans la découverte permanente. C’est essentiel, et pourtant on n’y est pas du tout préparé durant les études. En Europe, et particulièrement en France, on fait des plans pour réussir, pas pour se planter. Cette logique-là est plus anglo-saxonne. « Je n’ai pas échoué, j’ai seulement trouvé 10 000 solutions qui ne fonctionnent pas », disait Thomas Edison, pionnier de l’électricité. Alors quand une direction n’est pas concluante, ne pas s’acharner : emprunter un autre chemin en écoutant son GPS interne ! Si je n’avais pas été entrepreneur, je n’aurais jamais expérimenté l’échec. Quand je levais des fonds pour monter mon entreprise, mes investisseurs me demandaient systématiquement :”Avez-vous déjà échoué?” Pour eux c’est presque un passage obligé, la garantie que vous savez gérer le risque, et que vous savez vous retourner dans une situation critique.

image

Selon vous la singularité peut se cultiver et se développer et il faut pour cela « collaborer ». Comment ces deux notions a priori antinomiques se retrouvent-elles côte à côte ?

Je me souviens, qu’enfant, comme j’étais premier de la classe, mes amis copiaient sur moi au lieu de demander de l’aide. Cette anecdote m’a fait réfléchir. La collaboration est essentielle, à l’école comme dans le travail. On va chercher ceux dont on a besoin pour répondre à un problème qu’on ne peut résoudre seul. C’est très pragmatique. En clin d’œil, j’aime bien faire référence à l’affiche du blockbuster Justice League, qui titre « Vous ne sauverez pas le monde seul ». Si un super héros n’y parvient, que peut faire M.Tout le monde ? Chez Talensoft (l’entreprise qu’il a dirigée pendant 15 ans, ndlr), la crise du Covid nous a poussés à mettre en place des binômes renforcés. On a reconnu qu’on ne disposait pas de toutes les compétences nécessaires pour affronter la crise en solo.

L’IA (intelligence artificielle), dont vous êtes spécialiste, serait en train de tout modifier. Comment résumeriez-vous son impact sur l’emploi ?

Il va y avoir une vague d’automatisation. Elle a déjà commencé en partie. On sait déjà que 80% des métiers de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui. Pour que cette transformation s’opère dans l’intérêt des personnes, il faut former en ce sens. Les écoles s’y mettent, notamment l’école Microsoft à Paris, qui veut former les sans-emplois aux métiers de la technologie. Mais on est déjà en retard.

L’IA serait notre meilleure partenaire pour valoriser notre singularité ?

Oui en ce qu’elle va nous apprendre à travailler autrement. Le but du jeu est de créer davantage de valeurs avec moins d’efforts, pour gagner du temps libre et encore plus important, améliorer la qualité du travail. C’est une évolution qui suit le cours de l’histoire depuis les congés payés. En revanche, si l’enjeu est de produire du profit au détriment de la planète et des hommes, alors cette vague est l’ennemi absolu.

On a vu la débâcle du recrutement par IA aux USA. Le bon vieux CV n’était pas si mal !

L’Intelligence Artificielle discrimine si on lui a appris à discriminer. Un algorithme est subjectif. Si on lui fait intégrer en priorité des CV d’hommes blancs pour apprendre à recruter, les données sont biaisées : elle ne fera que reproduire ce comportement.

On n’est pas loin du Minority Report de Philip K. Dick adapté au cinéma par Spielberg, histoire dans laquelle le criminel est identifié avant qu’il passe à l’acte… c’est plutôt effrayant !

Il faut être vigilant en effet. Surtout que ces technologies exponentielles (IA, robots, objets connectés) sont mises au point par les « sorciers » de la Silicon Valley qui ne s’encombrent pas tellement des questions éthiques, politiques ou sociétales. Leur utilisation à bon escient dépendra de nos choix de société. D’où l’intérêt d’apprendre de ces nouvelles formes d’intelligence, et d’en faire des partenaires !

De tous les héros de la culture pop que vous citez dans votre livre, lequel incarne le mieux la(les) singularité(s) ?

Billy Elliott offre la meilleure conclusion. Pourquoi faire de la boxe quand on a l’âme d’un danseur ? Car quoi qu’on fasse d’autre, on sera malheureux. Billy crée sa chance et ne se ment pas à lui-même. Arriver à cette conclusion peut prendre une vie.

Et dans votre cas ?

J’ai 47 ans, j’ai quitté Talentsoft pour me consacrer à l’écriture. Je prépare un livre sur l’histoire de cette entreprise, et le scénario d’un thriller d’anticipation pour le cinéma, ma passion depuis toujours. Je suis donc pleinement sur mon ikigaï !

Articlé édité par Manuel Avenel, photos Thomas Decamps pour WTTJ

  • Ajouter aux favoris
  • Partager sur Twitter
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Linkedin

Pour aller plus loin

Les derniers articles

Suivez-nous !

Chaque semaine dans votre boite mail, un condensé de conseils et de nouvelles entreprises qui recrutent.

Vous pouvez vous désabonner à tout moment. On n'est pas susceptibles, promis. Pour en savoir plus sur notre politique de protection des données, cliquez-ici

Et sur nos réseaux sociaux :