Écologie et travail : « Le changement doit être maîtrisé et désirable »

Rencontres de l’écologie et du travail : Interview

Peut-on réellement réconcilier écologie et travail ? Oui, et c’est même un devoir à l’aune de la transition écologique : voilà le credo des premières Rencontres de l’écologie et du travail, qui se tiennent les 28-29 et 30 avril à la Cité fertile de Pantin (93). Co-organisées par l’éco-syndicat Printemps écologique et Ouishare, ces trois jours poseront les questions essentielles : comment réinventer notre monde du travail, de manière juste et collaborative ? Quels changements seront nécessaires et quels imaginaires positifs sont souhaitables et atteignables ? Rencontre avec les organisateurs Anne Le Corre et Armand Blondeau.

Ce week-end aura lieu les premières Rencontres de l’écologie et du travail, à la Cité fertile à Pantin. Pourquoi avoir voulu organiser un tel événement ?

Anne Le Corre : L’envie première a été de réunir les acteurs qui pensent et font le monde du travail. On part du constat que le travail ne peut pas rester en dehors du nouveau récit de société qu’on doit penser dans le contexte de la crise écologique, et que l’on a besoin d’un endroit où l’on se rassemble et où l’on s’inspire pour passer à l’action sur ces thématiques.

Armand Blondeau : À Printemps écologique, en tant que syndicat, nous aidons les salariés à prendre en main la question de la transition écologique dans leurs entreprises. Pour cela nous leur donnons des outils : comment convaincre, comment être plus efficaces etc. Et parmi ces ressources, nous nous inspirons énormément de ce qu’apportent les ONG. Les salariés cherchent les solutions à la transition écologique, et nous, avec ces Rencontres, nous cherchons à les réunir à un seul endroit, pour les faire dialoguer et voir comment toutes ces ressources peuvent aider à cette transition.

Vous souhaitez explorer l’écologie et le travail à travers “le prisme de la production, de la consommation et du repos.” Qu’entendez-vous par là ?

ALC : L’idée est vraiment de questionner ces trois notions. À savoir : se demander comment on peut produire dans un monde aux ressources limitées, comment on peut consommer sans épuiser les ressources naturelles et humaines, mais aussi quelle place doit finalement avoir le travail dans nos vies. Nous vivons avec lui plusieurs heures par jours, semaines, mois, donc il faut aussi réfléchir au temps que nous consacrons à nous-mêmes, et au repos…

AB : Sur la notion de consommation, nous voulions repenser le lien entre consommation et travail, en ciblant précisément nos modes de vie. Il est certain que si l’on veut régler la problématique de la crise climatique, il va falloir changer nos manières de vivre, et que cela aura un impact fort sur le travail, sur l’emploi, mais aussi sur notre rapport à l’entreprise. Aujourd’hui, concrètement, quand on commande sur son téléphone un produit pour se le faire livrer en moins de cinq minutes, on a un impact sur le travail et sur la planète. Donc on est obligé de repenser ces relations là. Et pour la partie production, les questions des limites planétaires sont enfin acceptées par tous, il faut donc maintenant sortir du productivisme et de l’extractivisme de notre société, et savoir quelles sont les alternatives possibles.

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On ne peut pas faire reposer la responsabilité sur la somme des individualités, et c’est aussi vrai au niveau des travailleurs que des entreprises - Armand Blondeau co-organisateur des Rencontres de l’écologie et du travail

L’engagement écologique vers une transition demande de vrais sacrifices, et peut parfois faire parfois “peur”… Quels sacrifices le monde du travail devra t-il faire demain ?

ALC : Ce qui est certain, c’est que si cette transition n’est pas préparée, cela aura un impact désastreux sur les salariés et toutes celles et ceux qui travaillent. On ne peut pas se dire qu’on va changer les modèles si on ne prévoit pas le changement. Sinon, cela signifiera avoir des victimes de ces changements non anticipés. Et c’est ce que l’on veut éviter. Ce que l’on porte au Printemps écologique et avec ces Rencontres, c’est de dire : il va falloir anticiper, avec les entreprises, avec la société civile, avec l’administration, l’ensemble des acteurs, pour faire en sorte que cette transition soit la moins violente possible pour ceux qui travaillent.

AB : De facto, il y a des choses auxquelles nous devrons renoncer. Une des tables rondes de ce week-end fera intervenir le directeur du syndicat mixte de Metabief, une station de ski. Là-bas, ils savent que dans quelques années on ne pourra peut-être plus skier. Donc partant de ce constat, leur idée est de se dire : on va réfléchir ensemble, avec tous les acteurs de la station de ski, pour savoir comment se préparer et comment faire, avec ce que l’on sait faire, nos métiers etc., pour que l’on s’y retrouve et que l’on se projette avec enthousiasme dans le futur, même si c’est un futur sans ski. On sait que le monde va changer, l’idée c’est que ce changement soit maîtrisé et désirable. Plutôt que de penser à des sacrifices, pourquoi ne pas imaginer des changements positifs, et les plus justes et équitables.

En tant qu’éco-syndicat, vous accompagnez les salariés, mais les dirigeants et les entreprises sont essentiels dans une réflexion globale, et ce même si l’écologie peut paraître “anti-business” à certains… Il y a-t-il selon vous une différence d’engagement ?

ALC : Il y a nécessairement une différence, non pas forcément dans la sensibilisation aux enjeux écologiques, mais dans la manière dont les personnes vont engager les actions. En tant que salariés, il existe de nombreux modes d’actions, qui sont parfois frustrants car ils ne vont pas assez loin ; et de l’autre côté il y a des directions qui sont contraintes par les fonctionnements même de leur organisation.

Quels sont leurs freins ?

ALC : Ils sont nombreux… Quand on vient requestionner une entreprise et son impact, qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Faut-il réinventer complètement ce que l’on fait, son modèle économique, effectuer un pivot sur son activité ?… Ces questions sont compliquées pour les entreprises. Et en face, les salariés ont donc souvent un sentiment d’impuissance, car ils peuvent avoir l’impression que la direction ne fait pas assez. Il y a donc un vrai besoin de dialoguer, de se mettre ensemble pour discuter. C’est d’ailleurs la raison d’être du syndicat : offrir une structure, un cadre, pour le dialogue et l’action.

Outre les individus et les organisations, l’Etat n’est-il pas la troisième partie prenante dans ces réflexions ? Comment avancer sur le sujet avec lui ?

ALC : Il y a un effet dont il faut se méfier, c’est ce que l’on appelle le triangle de l’inaction : les entreprises attendent que l’Etat légifère, les consommateurs que les entreprises agissent et l’Etat que la société demande des changements. Il y a donc une priorité à poser les bonnes questions à tout le monde en même temps, dans l’espace public, et qu’elles deviennent donc réellement politiques, avec de vraies initiatives enclenchées derrière.

AB : Sur cette question de l’individu versus le collectif, il faut nécessairement de la collectivité pour agir. On ne peut pas faire reposer la responsabilité sur la somme des individualités, et c’est aussi vrai au niveau des travailleurs que des entreprises. Aujourd’hui, on commence par exemple à voir des mouvements d’entreprises qui disent stop à la prime aux vices (le fait qu’une entreprise qui pollue sera nécessairement plus facilement rentable qu’une entreprise vertueuse, ndlr.) et veulent que l’on mette en place des lois, de la régulation qui nous permette de se mettre tous ensemble d’accord sur comment produire moins et de manière plus vertueuse. Aujourd’hui, les comportements les moins vertueux sont encore trop valorisés par le marché. Le législateur a donc son rôle à jouer, mais également les accords d’entreprise et de branches, car ce sont des problèmes qu’il faut traiter secteur économique par secteur économique.

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La Présidentielle vient de se terminer, avec peu de débats sur cette thématique travail-écologie… Pensez-vous que les entreprises manquent d’accompagnement ?

ALC : On l’a effectivement vu pendant cette campagne : 5% du temps de parole était dédié aux sujets de transition écologique. Sans compter que le Shift project a pointé qu’aucun programme de candidat, même le programme le plus “écologique”, ne permettrait d’arriver à la neutralité carbone en 2050. On est donc très loin du compte. Après, on peut se demander à quel point les choix des entreprises sont politiques, notamment les choix technologiques qu’elles font, et on va en parler pendant Les Rencontres. Il faut remettre les entreprises au coeur du débat démocratique.

AB : Oui. Voter pour un programme le plus écologique possible est bien sûr pour nous essentiel, mais effectivement il ne faut pas oublier le pouvoir d’action des entreprises, qui peuvent faire changer les choses et ainsi faire gagner la lutte contre le changement climatique.

Vous mentionnez les outils technologiques des entreprises, quels sont-ils et quel est leur réel champ d’action ?

AB : La question de la technologie peut être prise de différentes manières. Il y a la question des choix technologiques qui sont faits, et qui transforment nos modes de vie dans la société. On voit bien à quel point il y a peu de débats démocratiques aujourd’hui sur les grands choix technologiques des entreprises et de l’Etat. On peut par exemple penser au sujet de la 5G, ou à la 6G qui est train d’arriver… Il y a aussi la question de comment les technologies peuvent être un plus ou un moins pour le bien-être au travail. Enfin, on peut se demander quelles technologies permettent de se réapproprier le travail et d’avoir un rapport à celui-ci qui soit beaucoup plus sain. Et dans ces réflexions globales, nous questionnerons notamment les Low-tech.

La démarche des Rencontres, c’est fondamentalement que les gens vivent quelque chose en eux, dans leurs tripes, qu’ils se positionnent et se questionnent sur la transition écologique : “voilà où j’en suis aujourd’hui, voilà ce que cela va impliquer pour moi demain dans mon travail et dans ma vie…” - Anne Le Corre, co-fondatrice de Printemps écologique

Selon le dernier rapport du Giec, il nous reste trois ans pour baisser nos émissions de gaz à effet de serre… Faut-il une rupture totale avec le capitalisme ?

AB : Mon avis personnel est que dans le capitalisme il y a nécessairement quelque chose de productiviste… Tout comme il existait dans le communisme d’ailleurs. Je pense donc qu’il faut trouver un moyen de dépasser nos modèles productivistes et extractivistes. Aller vers un système et une économie qui ne serait plus aveugle aux limites planétaires.

ALC : Pendant les Rencontres, nous explorerons des modèles économiques un peu différents, par exemple l’économie de la fonctionnalité. Cela fait partie des choses qui peuvent apporter des solutions, où on ne va pas être dans un système où il faut constamment de nouveaux produits mais où l’on se demande comment on crée une économie sur la réutilisation de ce que l’on a, comment on fait durer un maximum ce que l’on produit… Une économie du réemploi doit se mettre en place pour sortir d’une production effrénée qui ne prend pas en compte la réalité des ressources.

AB : Là-dessus, il y a donc une vraie réflexion à mener sur la question de la gouvernance. Si on veut réinjecter de la démocratie, notamment sur les grands choix économiques et technologiques que l’on prend, il faut aller plus loin que la simple consultation des parties prenantes. Il faut, aujourd’hui, réfléchir au niveau du territoire avec les collectivités territoriales, au niveau macro avec les ONG, et plus globalement avec tous ceux qui sont touchés par les actions des entreprises. Il faut trouver un moyen de discuter et de décider ensemble.

Lors de ces Rencontres, vous prévoyez des ateliers et notamment des jeux. Pourquoi une telle approche ludique ? Vous considérez que les discours sur le sujet sont trop sérieux ou anxiogènes pour intéresser le plus grand nombre ?

ALC : La démarche des Rencontres, c’est fondamentalement que les gens vivent quelque chose en eux, dans leurs tripes, qu’ils se positionnent et se questionnent sur la transition écologique : “voilà où j’en suis aujourd’hui, voilà ce que cela va impliquer pour moi demain dans mon travail et dans ma vie…” Le travail est une partie importante de l’identité des gens, il faut donc le réinventer ensemble. Et le fait d’avoir de vraies interactions au cours d’ateliers permet d’aller chercher les réactions de chacun, de bouleverser des partis-pris, de changer les idées que l’on peut avoir. Surtout, il ne faut pas oublier que l’événement se veut être des “rencontres” : on a des gens qui viennent de toute organisation, en tant que salariés, en tant que militants d’associations, que syndiqués… et les réunir ensemble dans des espaces plus restreints permets de les aider à confronter leurs idées et leur niveau d’engagement.

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Un de vos débats participatifs porte sur le nécessaire partage entre “travail” et “corvée”, abordant ainsi le thème du déséquilibre entre les genres… Pourquoi ?

AB : Parce que les efforts que va demander la transformation de notre société va nécessiter un engagement collectif et de la solidarité. Et cela ne sera pas possible sur le socle d’injustices que l’on connaît : les inégalités de salaires et de pauvreté, les inégalités de genre et de répartition entre tâches et corvées, les inégalités territoriales… Il faut combattre l’ensemble de ces injustices pour permettre une transition juste. La justice est vraiment la base de la transition écologique, sinon celle-ci n’aura pas lieu.

Finalement, le seul travail réellement écologique ne serait-il pas le non-travail ?

ALC : À première vue j’aurais envie de vous répondre “oui”, évidemment, mais ce n’est pas possible. Il n’y a que très peu de gens qui peuvent se permettre de ne pas travailler, et ce serait nier une réalité sociale que de dire le contraire aujourd’hui. Pendant les Rencontres, nous aborderons vendredi un débat : “Faut-il changer DE travail ou changer LE travail ?”. Mais il faut bien se rappeler que c’est un choix qui n’est pas possible pour beaucoup de gens…

AB : Moi je crois beaucoup à l’idée que l’on puisse tous faire un travail pour lequel on est fier, qu’on aime, qui est créateur. Le travail “nécessaire” à notre fonctionnement de société, il faudra se le répartir dans tous les cas, mais on peut imaginer que chacun puisse un jour avoir sa part d’un travail qui lui plaît et a du sens pour lui et la société, un travail “créateur” qui pourrait être bénévole par exemple.

Article édité par Clémence Lesacq
Photos de Thomas Decamps

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