Au fait, quand est-ce qu’on devient "adulte" ?

Ça veut dire quoi, devenir adulte ?

Le passage à l’âge adulte, en théorie, c’est simple : à 18 ans, quand on atteint la majorité légale, on peut voter, conduire, acheter un appartement, se marier, avoir son propre compte bancaire, faire des études, décrocher un premier job, former un foyer fiscal indépendant de celui de ses parents… Bref, tout un tas de choses qui “font” très adulte et que l’on a plus ou moins hâte d’accomplir. Mais est-ce suffisant pour se sentir dans la peau d’une “grande personne” ? En réalité, le passage à l’âge adulte est moins un rite associé à un moment social précis qu’un seuil déterminé par l’individu lui-même. Alors, y a-t-il autant de manières de devenir adulte qu’il y a de personnes ?

Les marqueurs de l’âge adulte

Il existe un certain nombre de critères “objectifs” pour évaluer le passage à l’âge adulte. La majorité, bien sûr, mais aussi le développement biologique. Selon le dictionnaire du CNRS, «tout être qui a à peu près atteint son complet développement, sinon dans ses dimensions, du moins en ce qui concerne la reproduction, qui, par conséquent, est apte à se perpétuer par la voie sexuelle, est adulte.» Ce qui peut sembler un peu tôt… À l’inverse, comme le souligne le journaliste Gaétan Supetino, certains chercheurs en neurosciences considèrent qu’on est vraiment adulte qu’à l’âge de trente ans, quand le développement des neurones est terminé. Alors entre ces deux bornes – la capacité du corps à se reproduire et la fin du développement cérébral –, qui peuvent être éloignées d’une bonne quinzaine d’années, où se situe le moment où l’on devient vraiment adulte ?

« J’ai vécu seule bien avant de me sentir adulte, et certains de mes amis ne vivent pas seuls et sont pourtant adultes. » - Garance, 24 ans

On évoque souvent d’autres marqueurs, qui tous sont attachés à des moments clairs de l’existence, et créent un avant et un après dans la vie. En 2012, Ipsos Santé et la Fondation Pfizer ont mené une étude intitulée : Regards croisés des adolescents, des adultes et des seniors. Quand on leur demandait quels étaient les moments clés de l’âge adulte, les jeunes adultes répondaient le départ du domicile familial (70%), le premier travail (64%) et la parentalité (61%). Angelico, 23 ans, étudiant en M2 d’Histoire, aurait pu contribuer à ces statistiques : « Pour moi, déménager de chez mes parents veut dire que je suis adulte : il faut quitter un cocon, c’est un vrai rite de passage. Et puis avoir un boulot, parce que ça veut dire que tu es capable de subvenir au moins en partie à tes besoins. » Garance, 24 ans, en alternance dans le conseil, n’est pas tout à fait d’accord : «J’ai vécu seule bien avant de me sentir adulte, et certains de mes amis ne vivent pas seuls et sont pourtant adultes. Je suis sûre que je me sentirai super adulte quand j’aurai le permis ! » Côté seniors, l’enquête Ipsos met en lumière des rites de passage plus institutionnalisés : le mariage / PACS (69%), le premier travail (69%) et le service militaire (69%). Seul marqueur commun entre les deux générations : l’obtention d’un emploi, qui marque le début de l’autonomie financière et la prise de responsabilités.

Mais là aussi, ces bornes sont culturelles et subjectives. Par exemple, l’âge moyen de départ du foyer parental est de 24 ans en France, de 21 au Danemark et de 30 en Italie, selon Eurostat. Cela reviendrait-il à dire que les Italiens deviennent adultes plus tard que les autres ? En 2017, selon Statista, 58% des jeunes Français ont obtenu leur premier emploi entre 18 et 21 ans. Mais cela cache des disparités sociales et des variations qui dépendent de facteurs extérieurs : comme le souligne le sociologue spécialiste de la jeunesse Olivier Galland dans Slate, la proportion de jeunes de 25 à 29 ans vivant chez leurs parents (donc ne gagnant pas assez leur vie pour vivre seuls) est remontée après la crise financière et économique de 2008. On peut gager qu’avec la crise actuelle, qui a notamment affecté le déroulement des études, synonymes de prise d’indépendance pour de nombreux jeunes, c’est tout un pan des rites de passages à l’âge adulte qui a été mis en berne : obtention d’un premier logement personnel, d’un premier job, séjour à l’étranger. Pendant le premier confinement, c’est un jeune sur trois qui rétrogradait dans ce moment d’émancipation en retournant vivre chez un parent. Difficile de se sentir adulte dans la peau d’un Tanguy en demi-teinte. Enfin, selon les classes sociales, ces marqueurs varient beaucoup : on peut commencer son apprentissage à 16 ans comme continuer ou reprendre ses études loin dans la trentaine.

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Une question plus individuelle que collective

En réalité, la réponse à la question de l’âge adulte est plus individuelle que collective. Comme l’explique le philosophe Pierre-Henri Tavoillot à l’Inserm, « l’entrée dans l’âge adulte n’est plus un rite mais un seuil. Le rite de passage est un dispositif culturel très sophistiqué et collectif ; le seuil est un infléchissement (…). Chaque individu détermine ses seuils. Ce sera à chaque fois une expérience particulière, comme la naissance du premier enfant, le premier bulletin de paie, un séjour à l’étranger… C’est toujours une expérience individuelle. » En résumé, c’est à chacun de nous de déterminer ce qui le fait entrer dans l’âge adulte.

« C’est quelque chose que j’ai envie de repousser. (…) J’ai le sentiment que le travail va me prendre toute ma vie. » - Angelico, 23 ans

À la question de l’existence d’un marqueur clair de l’âge adulte, on devrait donc en substituer une autre, plus personnelle : c’est quoi, la sensation d’être adulte ? Et a priori, elle n’est pas très agréable. Selon l’enquête Ipsos, devenir adulte est majoritairement perçu par les adolescents comme un “passage obligé” et près d’1 jeune sur 5 angoisse à cette idée. C’est le cas d’Angelico : « C’est quelque chose que j’ai envie de repousser, parce que j’ai l’impression que je n’aurai pas le temps et l’énergie de fournir les efforts nécessaires pour subvenir à mes besoins. J’ai le sentiment que le travail va me prendre toute ma vie. » Être adulte n’a en effet pas très bonne presse dans nos sociétés, comme l’explique la sociologue américaine Susan Nieman, autrice de Grandir. Éloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise. « Nous sommes constamment bombardés par une vision négative de l’âge adulte : c’est le moment où on laisse derrière soi les aventures, les idéaux, les espoirs de transformer le monde, où l’on accepte la réalité telle qu’elle est, » décrypte-t-elle dans une interview à Philonomist. Pour Angelico, devenir adulte, c’est une prise de responsabilité générale, sur tous les plans ; pour 70 % des jeunes interrogés par Ipsos Santé, les responsabilités constituent aussi le premier pilier de l’âge adulte.

Garance et ses amies y trouvent pourtant une dimension positive : «En devenant adulte, tu as plus confiance en ton jugement. C’est le bon côté des responsabilités : au travail par exemple, les autres te confient des missions et cela te confère une légitimité, tu te dis que tu peux assurer. » Pour elle, cela pose quand même la question de la posture à adopter avec les profs ou au travail : « J’ai encore tendance à me positionner en tant qu’élève ou que stagiaire, à me dire que je n’ai pas l’expérience suffisante. Il faut réussir à sortir de ce rapport pour avoir des interactions plus égalitaires. »

Repousser l’âge du premier emploi pour rester jeune plus longtemps ?

Reste que la mauvaise réputation de l’âge adulte a la peau dure. Est-ce ce qui pousse beaucoup d’étudiants à retarder l’entrée dans la vie active – comme une manière de prolonger leur insouciante jeunesse, censée être le moment le plus heureux de la vie ? En France, la durée des études supérieures s’est prolongée depuis plusieurs décennies, retardant l’entrée sur le marché du travail pour une partie des étudiants. On passe ainsi d’une moyenne de 16 mois à étudier en 1985 à 35 mois en 2015. Et comme nous le rappelions dans cet article sur le syndrome de Peter Pan, selon une enquête du Cereq, 14% de la génération sortie de formation initiale en 1998 a repris des études de plus de 6 mois. Pour la génération diplômée en 2010, le taux de reprise atteint les 23%. On peut bien sûr y voir un choix rationnel. Angelico, par exemple, se voit « continuer des études pour ne pas devenir adulte tout de suite et pouvoir le devenir dans de meilleures conditions – c’est-à-dire faire quelque chose qui me rende plus employable. »

« J’ai peur de me faire aspirer dans un gouffre : là je suis en alternance, si on me propose un CDI, ça ne se refuse pas. Le besoin de sécurité financière crée un engrenage. » - Garance

Mais il y a aussi quelque chose, dans le fait de choisir un métier, qui apparaît comme complètement définitif. « L’entrée sur le marché du travail, j’ai tendance à la voir comme une fatalité, un choix qui me ferme des portes, explique Garance. J’ai peur de me faire aspirer dans un gouffre : là je suis en alternance, si on me propose un CDI, ça ne se refuse pas. Le besoin de sécurité financière crée un engrenage.» Une amie avec qui elle discute pendant notre interview téléphonique abonde : elle a peur d’accepter par défaut quelque chose qui ne lui plaît pas, puis de se retrouver coincée et ne pas réussir à retrouver le bon chemin. On touche là l’une des grandes difficultés du passage à l’âge adulte : pas d’autonomie sans emploi ; or l’emploi est, dans nos sociétés, un marqueur identitaire très fort. En d’autres termes, on a peut-être du mal à devenir adulte parce qu’on a peur de se définir une fois pour toutes – même si Garance et ses amies savent bien que les reconversions existent. Comme le dit Susan Nieman, dans la vingtaine, on a l’impression de ne pas avoir le droit à l’erreur, ce qui en fait un âge très stressant.

« Peut-être que je veux moins repousser le moment d’être adulte que façonner ma manière de l’être, sans correspondre à l’injonction qu’on imagine d’une vie moins drôle, plus casanière. » - Garance

L’entrée sur le marché du travail s’envisage alors comme quelque chose qu’on fait par paliers plutôt qu’un grand saut sans retour. « J’imagine que je vais commencer à bosser comme stagiaire ou alternant et voir à quoi ça mène », essaie de se projeter Angelico. Pour lui comme pour Garance, la vision du travail est très métro-boulot-dodo, et absolument liée à la vie de bureau. «Je me suis toujours imaginé que j’allais devoir passer par la case bureau, dit-elle. La routine, les collègues, les récits des week-ends, tous ces codes-là, pour moi c’était quelque chose à expérimenter, pour savoir ce que ça faisait de travailler comme plein d’adultes de mon entourage. » Maintenant qu’elle a un pied dedans, elle voit plus de flexibilité dans ce modèle qu’elle n’en imaginait, et trouve même des raisons d’aimer le passage à la vie active. « Maintenant je peux économiser, organiser des voyages, faire des projets personnels, ça fait partie de mon champ des possibles. Peut-être que je veux moins repousser le moment d’être adulte que façonner ma manière de l’être, sans correspondre à l’injonction qu’on imagine d’une vie moins drôle, plus casanière. »

Là, Susan Nieman la confortera peut-être, en expliquant que « les recherches en sciences sociales indiquent (que) la plupart des gens, indépendamment des cultures et des circonstances, sont malheureux dans leur jeunesse et deviennent plus heureux en vieillissant. » Pour la sociologue, devenir adulte, ce n’est pas avoir un boulot, payer ses impôts et épargner pour sa retraite, mais connaître une émancipation intellectuelle et créatrice. On est adulte quand on est capable de reconnaître la différence entre ce qu’est le monde et ce qu’il pourrait être, de se rendre compte que les idées peuvent changer la réalité. « C’est pour ça que devenir adulte est très, très dur », concède-t-elle. Mais c’est aussi pour ça que ce passage est une bonne nouvelle : quand on est adulte, on est capable d’affecter la marche du monde – et pas seulement pour soi.

Article édité par Manuel Avenel, Photo Thomas Decamps pour WTTJ

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