« Raciste, moi ? » : la fin du déni en entreprise

Racisme au travail : quand le gap générationnel s’en mêle
Un article de notre expert.e

Bénédicte Tilloy

DRH, ex-DG de SNCF Transilien, conférencière, professeure à Science-Po, autrice, cofondatrice de 10h32

CHRONIQUE - Le racisme en entreprise est aussi un problème générationnel. Bénédicte Tilloy en a pris conscience au cours de sa carrière de DRH. Dans sa nouvelle chronique, elle assume sa position de sexagénaire caucasienne. Rien ne sert de débattre ni de se justifier : quand une personne racisée est blessée par un propos ou le comportement d’un·e collègue, on se tait et on l’écoute.

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Depuis le début de la journée, je travaille avec Nadia sur un questionnaire destiné aux seniors. Elle teste les questions auprès de moi. Pendant qu’elle m’interroge, je regarde ses mains fines courir sur le clavier en me disant qu’elle est meilleure que moi qui tape encore avec deux doigts ! Je n’ai pas le temps de lui en faire part que nous sommes happées par les exclamations d’Amel. Elle vient de faire une entrée fracassante, manifestement hors d’elle : on comprend qu’elle a eu maille à partir avec le serveur du bar d’à côté.

Elle était partie prendre son premier verre en terrasse avec Jean-Paul, un des associés de l’agence. Tout allait bien, même le soleil était de la partie, jusqu’à ce que le barman pose cette question à la cantonade :

« C’est pour qui le mojito ? ».

Là, avant même qu’Amel ne se manifeste, le serveur, croyant sans doute être utile et spirituel, a répondu :

« Pour la beurette à côté du monsieur ! »

Le monsieur, c’était Jean-Paul, qui aurait pu s’en indigner mais qui n’a pas trouvé que cela en valait la peine. Pire, il a ri. Résultat, Amel est doublement en vrac.

Pendant que Nadia tire Amel vers la machine à café, à la fois pour en savoir plus et pour la consoler, voici Jean-Paul qui rentre à son tour. Il n’a pas l’air gêné, encore moins contrit. Il est même plutôt en colère. Manifestement, ce qui de son point de vue est “la scène” d’Amel l’a particulièrement remonté. Il me prend à partie :

« Nan, mais tu te rends compte, j’ai failli prendre le verre dans la gueule, tout ça pour un mot à la con. Déjà, on peut plus rien dire, mais là, ‘beurette’, merde, tu te rappelles, du temps de ‘Touche pas à mon pote’, beurs, c’est comme ça qu’ils s’appelaient ou j’ai rêvé ? »

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La vérité, c’est que je me souviens bien de la Marche des Beurs dans les années 80, qui avait vu les descendants d’immigrés maghrébins en quête de reconnaissance prendre publiquement la parole dans une marche de l’égalité et contre le racisme, un symbole fort pour notre génération – Jean-Paul et moi tutoyons la soixantaine.

Me revient aussi en mémoire qu’en 98, quand la France a gagné la Coupe du monde de foot, on chantait tous dans la rue la France Black, Blanc, Beur à la gloire de Zidane et de l’équipe des Bleus. Au fur et à mesure de la discussion, Jean-Paul se calme. Il prend aussi conscience qu’il a froissé Amel. Il cherche maintenant à m’expliquer que non, il n’est pas raciste, ce dont je pense pouvoir témoigner, jusqu’à preuve du contraire.

Retour de Nadia et d’Amel. À leurs mines, on devine qu’elles ont l’intention d’en découdre. Et d’une, le bar d’à côté, pourtant très sympa avec ses petites tables au soleil, est désormais candidat à un sévère boycott, et de deux, Jean-Paul est désigné comme le salaud de raciste de l’agence. Misère. Le pire, c’est que ces deux-là sont malheureuses, et que rien ne permet de penser que la situation va s’arranger. Je les suis et m’installe à côté d’elles. Inutile de dire que ma tentative de prendre la défense de Jean-Paul est très mal accueillie. À leurs regards, je comprends qu’il vaut mieux me taire. Je fais mieux, j’écoute.

D’abord, « beur » est une invention blanche, même si le mot a pu être repris par ceux / celles qu’il était censé désigner. Mais « beurette », ce n’est pas seulement le féminin de « beur », c’est un mot infiniment connoté. Si vous n’êtes pas convaincu·e, lancez une recherche sur Google, vous ne serez pas déçu·e : deux pages entières de vidéos porno sont proposées… Je fais immédiatement l’exercice et je suis affligée. Nadia et Amel poursuivent leurs explications. Le terme en question désigne une femme de petite vertu, hyper-sexualisée. Comme le dit Amel, toujours très déstabilisée :

« La beurette, on ne l’épouse pas ».

Ce n’était peut-être pas son intention, mais Jean-Paul vient de l’insulter. Très gravement. Je lui dis. Il est effondré. Il veut présenter ses excuses, le fait, mais cela ne suffit pas.

Alors, les DRH, on lui conseille quoi à Jean-Paul ?

Quand quelqu’un est blessé, quel que soit notre point de vue, on l’écoute. On essaie de se projeter. On ne banalise pas. On se souvient qu’on n’a pas toujours les mêmes références. Il n’est pas suffisant d’être sûr de ses intentions, encore faut-il qu’elles soient partagées et comprises. Ensuite, on s’explique. Un réel échange peut aider à lever le malentendu. Puis on présente ses excuses et on propose de tirer les enseignements de ce conflit.

Mais, c’est qui, « on » ? Il est important que la personne qui écoute fasse autorité dans l’entreprise, pour rassurer la victime et lui apporter son soutien, pour en tirer des conclusions utiles à tou·te·s, et prendre les mesures qui s’imposent.

Les campagnes internes sur la diversité, c’est joli mais parfois un peu platonique. Les salarié·e·s y croient plus volontiers quand elles impliquent des « puissants » qui montrent l’exemple. Concrètement, tout le monde dans l’entreprise doit pouvoir se sentir prêt à relever et à corriger chaque dérapage. Comme pour les autres sujets, c’est plus facile si les dirigeants sont proactifs.

Dans un échange verbal même informel, il faut reprendre au vol les mots de travers, peu importe leurs auteur·rice·s, et quand les comportements méritent des sanctions et/ou des exclusions, ne pas avoir la main qui tremble, indépendamment des bons résultats que les auteur·rice·s pourraient leur opposer. Le consigner explicitement dans le règlement intérieur permet par ailleurs d’éviter les surprises.

Mais revenons à Jean-Paul : heureusement, il a bien réagi. Non seulement il a présenté ses excuses à Amel, mais après lui en avoir demandé l’autorisation, il a tenu à raconter l’histoire lors d’une réunion d’équipe. Il a appelé chacun à l’attention et au respect envers ses collègues. Avec Amel et Nadia, on a fini par retourner au café du coin. Le patron du bar nous a offert le mojito. Et Jean-Paul est devenu le sponsor du club diversité de la boîte.

Illustration : Maria Frade

Article édité par Ariane Picoche

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