Survivre dans la jungle de l’emploi sans diplôme : deux autodidactes racontent

Autodidactes : survivre dans le marché de l'emploi sans diplôme

Alexandre Desane et Anaïs Volpé ne se contentent pas d’être autodidactes. Conscients de la richesse et des limites associées à ce statut, les deux réalisateurs passionnés ont décidé de partager la réalité de ceux qui apprennent par eux-mêmes en France, pays où le diplôme est encore roi. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une websérie incarnée par des autodidactes, des vrais ? Après une première saison intitulée “Comment s’en sortent les autodidactes ?” peuplée de portraits d’autodidactes français, les réalisateurs de la série “Les autodidactes - Dans la jungle avec un petit couteau à beurre” s’ouvrent à nous à l’occasion de la sortie de la deuxième saison “Quelles structures aident les autodidactes ?” Ou comment élargir le champ des possibles… avec ou sans études.

Les autodidactes vus par les autodidactes”, ça ne sort pas de nulle part : avant toute chose, vous êtes tous deux autodidactes. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?

Alexandre : J’ai plusieurs casquettes ! À la base, je suis développeur web indépendant depuis 2003. J’ai beau avoir un BTS, tout ce que je sais, je l’ai appris sur le terrain. À côté de ça, je suis danseur de breakdance depuis mes 18 ans. C’est en entrant dans ce milieu-là que j’ai développé l’envie d’apprendre les choses seul : lorsqu’on apprend à danser, on se casse le dos, la tête, enfin… tout ! (rires) Mais on le relève. J’ai aussi appris la photo et la vidéo sans suivre de formation. Aujourd’hui, je vis de mon activité de développeur, tout en réalisant mes projets artistiques à côté.

« On passe très vite pour des personnes qui font des petites choses dans leur chambre alors qu’en fait la même œuvre d’une personne “signée” d’une grande école passerait pour un parti pris ! » Anaïs

Anaïs : Je suis arrivée à Paris à l’âge de 17 ans. Cette même année, j’ai quitté les bancs de l’école et commencé à prendre des cours de théâtre, que j’ai aussi vite arrêtés : j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des metteurs en scène et d’expérimenter directement le terrain, pendant six ans. Et puis, un jour, en 2012, j’ai vu une affiche dans la rue pour un concours, qui nous défiait d’apprendre à monter en ligne grâce à des tutos et de proposer notre film. C’est là que je me suis découvert une passion pour le montage. J’ai emprunté les smartphones de mes potes pour commencer à faire des petits films de trois, puis de vingt minutes, jusqu’à la sortie de Heis, le premier long métrage que j’ai auto-produit. Aujourd’hui, je viens de réaliser mon premier long métrage produit.

Et il y a eu “Autodidactes, Dans la Jungle avec un petit couteau à beurre”, pourquoi avoir lancé cette série ? Était-ce suite à un déclic particulier ou à une réflexion de longue date ?

Anaïs : Un petit peu des deux ! À travers nos parcours, on a remarqué que pour obtenir des commissions, des bourses, ou remporter des concours, on faisait beaucoup plus confiance aux personnes qui sortaient de grandes écoles. Autant dans le domaine médical, je comprends que des études soient nécessaires, mais je trouve ça étrange d’exiger les mêmes prérequis dans l’art… ! On a vraiment réalisé qu’il manquait de diversité er que le travail des autodidactes était mal reconnu : on passe très vite pour des personnes qui font des petites choses dans leur chambre alors qu’en fait la même œuvre d’une personne “signée” d’une très grande école passerait pour un parti pris !

Alexandre : Et finalement, l’élément déclencheur, ça a été le “non” de trop… des deux côtés. J’écumais les concours de photographie, je payais l’inscription, je taffais mon portfolio et je n’essuyais que des refus. J’ai conscience que ça fait partie du jeu. Mais quand je regardais les profils des personnes sélectionnées, je ne voyais aucun autodidacte… preuve de l’importance encore capitale du diplôme en France !

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Est-ce qu’on peut dire qu’en lançant la série, votre objectif était à la fois de montrer à des profils autodidactes que c’est possible de s’en sortir sans études, et à des potentiels employeurs que ces profils peuvent être aussi compétents que des personnes diplômées ?

« Tu peux quasiment tout apprendre sur le web » Alexandre

Anaïs : On voulait dire aux personnes qui ne sont pas forcément conformes au monde des études que ce n’est pas pour autant qu’elles doivent revoir leurs objectifs à la baisse : le manque de diplôme n’est pas un frein pour tout le monde ! Côté recrutement, on espère qu’une chose : c’est que les lignes bougent un peu et que les entreprises puissent faire confiance au parcours des personnes et pas uniquement à leurs potentielles études ! Elles risqueraient de passer à côté de la réussite de certains profils, pas forcément adaptés à l’école, mais sûrement très bons sur le marché du travail !

Alexandre : Ça, c’est sûr… Quand je vois des annonces du type “Cherche cadreur.se vidéo, Bac+3 minimum”, je me dis qu’un cadre autodidacte de 10 ans d’expérience pourrait largement faire l’affaire !

D’autant plus que vous avez l’impression qu’il y a de plus en plus d’autodidactes. Comment l’expliquez-vous ?

Alexandre : C’est clairement dû à Internet ! Tu as envie d’apprendre à faire du crochet ? Vas sur YouTube. Tu peux quasiment tout apprendre sur le web.

« J’ai lu dans le regard de mes collègues : “Donc lui il est payé autant que moi alors qu’il a juste un bac+2”. » Alexandre

J’imagine que vous comptez aussi parmi les autodidactes les personnes qui sont adaptées à l’école, mais qui n’ont pas fait les études qui correspondent au métier qu’elles souhaitent faire ou font ?

Anaïs : Exactement ! Certains ont fait des études et ont switché dans d’autres domaines en apprenant seul leur métier, d’autres sont carrément sur-diplômés… et ont réalisé que leur diplôme ne leur sert quasiment à rien dans leur activité !

Alexandre : C’est ça ! Des Bac+5, Bac+6 nous écrivent en nous disant qu’ils ont tout appris sur le terrain. Les études leur ont souvent permis d’accéder à leur métier, via le réseau, or, ils ont réellement appris à l’exercer à travers leurs diverses expériences.

Vous mentionnez beaucoup ce réseau, “offert” par les écoles. Pensez-vous que c’est l’une des difficultés principales auxquelles les autodidactes sont confrontés ?

Anaïs : Oui ! Quand tu n’as pas de réseau, tu es obligé de tout essayer, tu peux mettre un an à décrocher un rendez-vous, là où quelqu’un qui a le réseau n’aura qu’un appel à passer pour l’avoir ! Et puis, il y a aussi le fait de n’appartenir à aucune “communauté”… Alors que ce qui rassure souvent les recruteurs, c’est de pouvoir relier les gens à une association, à une école, etc. les autodidactes sont tellement atypiques qu’ils sont vus comme des électrons libres. Il manquait quelque chose pour les regrouper et c’est aussi pour ça qu’on a créé cet “endroit”.

Outre la peur de ne pas être reconnu.e sans diplôme et le réseau limité, quels sont les obstacles principaux que rencontrent les autodidactes dans la jungle de l’emploi ?

Anaïs : Quand tu es à l’école, tu as un cadre. Quand tu as 17 ans et que tu arrêtes l’école, la plupart de tes amis sont en cours, pendant que toi, tu es dans ta chambre du lundi au vendredi. C’est à toi de te cadrer tout seul ! Et puis, il y a le regard des autres… C’est fatiguant de devoir sans cesse justifier son choix de vie.

« Les autodidactes ont le mérite d’assumer leur côté singulier dans une société où on est nombreux à être des clones, à suivre la même mode. » Anaïs

Alexandre : Il y a aussi des envieux sur le marché du travail. Je me souviens de ma première expérience de développeur en entreprise. Quand mes collègues ont réalisé que je n’avais pas fait d’études après mon BTS, j’ai lu dans leur regard : “Donc lui il est payé autant que moi alors qu’il a juste un Bac+2”… À partir de ce jour-là, même le “Bonjour” était différent. C’est dommage ! Je n’étais pas là pour prendre leur place ! J’avais juste un côté plus débrouillard.

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Vous faites aussi beaucoup référence à ce côté débrouillard. Avez-vous identifié d’autres caractéristiques communes aux autodidactes ?

Alexandre : Ce “statut” peut concerner tous les âges, tous les milieux sociaux et professionnels. Certains adorent apprendre et exercer plusieurs métiers de manière indépendante, d’autres ont envie de faire un métier qui semble inaccessible sans avoir fait d’études ou en ayant étudié autre chose, mais savent qu’ils ont les capacités, que ça va marcher, même si ça doit prendre dix ou vingt ans ! Par exemple, une des autodidactes que nous avons interviewées était graphiste et directrice artistique. Au détour d’un burn out, elle est devenue portraitiste oculaire !

Si vous deviez “vendre” à un·e recruteur·se un profil autodidacte, qu’est-ce vous lui diriez ?

Anaïs : Que les autodidactes ont le mérite d’assumer leur côté singulier, dans une société où on est nombreux à être des clones, à suivre la même mode. On nous pousse souvent à faire des choses similaires. Même dans l’art, on te fait comprendre que tu devrais créer d’une seule et même manière.

Alexandre : Alors que la manière de réfléchir des autodidactes est complètement différente : ils vont trouver le moyen le plus inédit pour arriver à leurs fins. Une personne qui a un parcours classique te dira : “C’est comme ça que ça marche”, là où un autodidacte te dira : “Ok, et si on passait par là, peut-être que ça marcherait aussi ?” C’est ça que j’aime : trouver des combines par moi-même, au lieu d’emprunter un chemin déjà tout fait.

C’est quoi, votre “petit couteau à beurre à vous” ? Et d’ailleurs, elle vient d’où, cette expression ?

Anaïs : J’étais désemparée le jour où je l’ai sortie ! J’avais vraiment l’impression d’être dans une jungle de l’emploi avec un petit couteau à beurre… Mais après avoir lancé cette série, je réalise que ce petit couteau est précieux, car c’est le mien : je mets peut-être plus de temps que d’autres, mais grâce à lui, je crée un parcours unique.

Alexandre : Pour moi, c’est mon petit bagage. Ok, il est représenté par un petit truc, mais ce truc-là est solide !

C’est pour fortifier ce petit couteau que vous avez lancé cette deuxième saison sur les structures aidants les autodidactes à survivre dans la jungle de l’emploi ?

Alexandre : Exactement ! On s’est rendu compte que pas mal de structures existaient pour accompagner les autodidactes, dans des milieux différents. Et que la plupart de ces formations comme l’École 42 ou La Fémis sont gratuites !

Anaïs : Montrer que de grandes institutions prennent de plus en plus les autodidactes en compte, c’est important pour nous. On gagnerait à créer plus de ponts entre les profils atypiques et ces institutions. Par exemple, davantage d’écoles pourraient donner accès à certains cursus à des personnes qui n’ont pas fait d’études, des d’institutions pourraient donner accès à des bourses d’aides à des autodidactes, les aider à s’intégrer dans le monde professionnel… On est allés à la rencontre de celles qui ont déjà fait ce travail en espérant influencer d’autres institutions un peu plus classiques.

Est-ce suffisant, selon vous, d’avoir de plus en plus de pont entre ces deux mondes ? Ou pensez-vous qu’un changement plus profond, notamment des mentalités, est nécessaire ?

Anaïs : Je pense que c’est un peu les deux : plus les institutions seront prêtes à s’ouvrir à tout ça, plus les mentalités évolueront. Cet effet domino prendra du temps, mais il devrait forcément avoir un impact positif, jusqu’à la pression familiale qui pousse encore beaucoup de jeunes à faire des études. Résultat, aujourd’hui, beaucoup ne se posent même plus la question de ce qu’ils voudraient vraiment faire ! Ce sera trop bien le jour où, dès le lycée, on laissera les gens décider de ce qu’ils veulent faire de leur vie sans les culpabiliser…

Avez-vous un dernier message à faire passer aux autodidactes qui vous liront ?

Alexandre : Croyez en vous-même ! C’est le seul moyen pour que ça fonctionne. Sinon, je n’ai pas envie de convaincre qui que ce soit : j’aime l’idée que les gens puissent se faire leur propre avis… en bons autodidactes !

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Édité par Manuel Avenel

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