Pour eux, la question d'aller travailler ne se pose pas

Pour eux, la question d'aller travailler ne se pose pas

Covid-19 ou pas, un tiers des salariés français ne peuvent télétravailler et continuent à se rendre sur le terrain chaque jour, selon les derniers chiffres de l’Insee (dans le reste de l’échantillon, la moitié est au chômage partiel et l’autre en télétravail). Parmi eux les professionnels de Santé, mais aussi tous ceux qui n’auraient jamais cru se retrouver, un jour, en “première ligne”. Boulanger, éboueur, postier, routier, si l’inquiétude grandit à mesure que l’épidémie progresse en France, ils sont encore nombreux à ne pas vouloir entendre parler de “droit de retrait”. Entre sentiment de devoir, peur et reconnaissance, ils bossent comme avant. Ou presque. Récit d’une journée de travail en France.

Le soleil ne s’est pas encore levé à Nantes, mais Louis est déjà en route. Son autorisation de sortie exceptionnelle est sagement rangée dans le vide-poche de sa voiture. 5h30 à sa montre. À cette heure-là, le jeune homme ne s’est jamais fait contrôler par une patrouille de police. De toute façon, il a une bonne raison de sortir : il est préparateur en commande dans l’agroalimentaire pour le Grand Ouest. Son boulot permet de ravitailler toutes les grandes surfaces de la région en produits laitiers, viande et autres produits frais. Depuis que la France est passée au stade 3 de l’épidémie de coronavirus, le 14 mars dernier, les conducteurs de camions qui arrivent des usines de production s’arrêtent devant l’entrée du dépôt, ils n’ont plus le droit de pénétrer dans l’enceinte. Alors, ils attendent de pouvoir décharger, dehors, un café à la main. « On ne souhaite pas que quelqu’un d’extérieur à l’entreprise apporte le virus ici, explique Louis. Si les gens qui font le même boulot que moi tombaient malades ou étaient contraints d’arrêter, il n’y aurait plus de bouffe dans les supermarchés. Ça serait vraiment le début des problèmes. » Au début de la crise sanitaire, les Français se sont rués dans les supermarchés : de 200 000 commandes par jour dans le dépôt, ils sont passé à 300 000. « C’est un peu frustrant parce que si on a autant de travail ces derniers jours, ce n’est pas vraiment à cause de l’épidémie, mais parce que la population est angoissée », souligne Louis. Et si les achats compulsifs se sont calmés ces derniers jours, il faut bien se nourrir. Avec la fermeture des restaurants et de la plupart des marchés en plein air, le volume d’achat des supermarchés est toujours plus important qu’en temps normal.

« Si on a autant de travail ces derniers jours, ce n’est pas vraiment à cause de l’épidémie, mais parce que la population est angoissée. » - Louis, préparateur de commande dans l’agroalimentaire.

Un quotidien bouleversé par le coronavirus

Laurent, lui, ne cède pas à la panique. Il est huit heures à Toulouse, le courrier est prêt à être distribué et le jeune facteur d’équipe quitte le centre de tri de Tournefeuille avec un chariot à moitié rempli. C’est la dernière fois qu’il travaille une semaine complète. Pour faire face à une baisse d’activité inédite et à un nombre croissant de salariés qui exercent leur droit de retrait par peur d’être exposés au coronavirus (20% selon les derniers chiffres communiqués ndlr), la Poste a annoncé qu’à partir de lundi 30 mars, les facteurs ne travailleraient plus que les mercredis, jeudis et vendredis. Si Laurent comprend l’inquiétude de ses collègues, lui souhaite poursuivre son activité. « Je suis dehors toute la journée et j’estime que je ne risque pas grand-chose comparé à ceux qui sont en agence, juge-t-il. Après, c’est vrai qu’on a juste un bidon de gel hydroalcoolique fabriqué maison pour tout le monde. On ignore aussi les risques que l’on prend en manipulant le courrier, surtout que nous n’avons pas de gants en plastique.» Alors pour protéger sa famille, il a un peu ajusté ses habitudes de tournée. Plus question de faire signer les recommandés ou de s’approcher des personnes âgées. Depuis quelques jours, il voit que l’attitude des riverains qu’il croise a changé. « Je reçois beaucoup de soutien et je sens que certains, peut-être les plus isolés, ont plus besoin de discuter que d’ordinaire, même derrière une porte, raconte-t-il. Les remerciements me mettent un peu mal à l’aise, c’est naturel pour moi de continuer à travailler. Je ne suis pas un héros non plus ! Surtout qu’au fond je sais que la situation serait plus difficile pour moi si j’arrêtais. J’ai besoin de sortir, de marcher sinon je tourne en rond. »

« Les remerciements me mettent un peu mal à l’aise, c’est naturel pour moi de continuer à travailler. Je ne suis pas un héros non plus ! » - Laurent, facteur

C’est précisément pour éviter de faire les cent pas dans ces journées désœuvrées que Marie arrive plus tard que d’ordinaire dans son agence bancaire, située à mi-chemin entre le Havre et Rouen. Il est dix heures. Les rues sont vides. Depuis une semaine, la banque a réduit ses horaires. Le coronavirus a-t-il un impact sur les transactions financières ? « L’activité n’a jamais été aussi faible, observe-t-elle. Même si je pense que les banques doivent rester ouvertes, cela ne veut pas dire que je suis aussi indispensable qu’une caissière par exemple. Les dépôts de chèques, la consultation des soldes et les retraits d’espèces se font par des machines. Moi, j’aide principalement mes clients pour les prêts immobiliers, mais comme ce secteur est totalement à l’arrêt… disons que je ne sers pas à grand-chose. » Une grille métallique sépare l’accueil des employés de bureau. Une ambiance mortifère plane dans l’agence. En plus d’éviter les interactions sociales avec les clients, les salariés masqués s’évitent poliment. Chacun passe sa journée au téléphone, seul dans son box en contreplaqué. « Je n’ai pas choisi la banque par vocation, mais simplement pour gagner ma vie, assume Marie. Je ne suis pas hyper fière de mon travail, mais j’essaie de me rendre utile, en étant dans le conseil le plus souvent possible. En quinze jours, certaines assurances vies ont perdu jusqu’à 30% de leur valeur alors j’appelle mes clients et je les rassure. Je leur dis que le sac de riz ne vaut peut-être plus grand chose aujourd’hui, mais qu’il faut juste attendre que la crise passe pour voir les taux remonter. »

« Même si je pense que les banques doivent rester ouvertes, cela ne veut pas dire que je suis aussi indispensable qu’une caissière. » Marie, banquière

Faire preuve de pédagogie avec la population

Au même moment, dans le 16ème arrondissement de Paris, les salariés de la Biocoop prennent la parole à tour de rôle avant l’ouverture du magasin. « Qui veut bien aller en caisse aujourd’hui ? Qui préfère rester en réserve ? », demande le directeur du magasin. En temps normal, les tâches changent toutes les heures entre la réserve, le rayon des cosmétiques bio, le ménage, le réapprovisionnement… Mais certains sont inquiets et refusent d’être face aux clients. Sur les onze salariés, six ne viennent plus parce qu’ils doivent garder leurs enfants ou ont développé les symptômes du Covid-19. D’autres hésitent à rester chez eux. Étudiant en master théâtre à la Sorbonne et salarié à temps partiel, Axel, lui, est plus volontaire que jamais. « Normalement, je travaille 23 heures par semaine, mais là je suis passé à 30 heures, détaille-t-il. Je suis jeune, en bonne santé, alors pas question d’arrêter. Puis, c’est un petit magasin de quartier, nous avons une clientèle de personnes âgées et je ne sais pas où elles iraient si on fermait. » Une vingtaine de personnes attendent patiemment dehors, chacun à un mètre de distance. Seuls quinze clients sont autorisés à faire leurs courses en même temps. Quand une personne sort, une autre entre. C’est assez difficile à gérer, mais pour l’instant tout le monde respecte les règles. Au lendemain du passage au stade 3 de l’épidémie, Axel a participé à la réorganisation du magasin en posant les marquages au sol. Il a mis à l’arrêt le rayon vrac, où l’on attrape habituellement fruits à coque et secs à la pelle. Trop compliqué à désinfecter. L’équipe réduite n’a plus le temps de biper les produits, de faire l’inventaire ou encore de vérifier les commandes. En revanche, les poignées de porte et les paniers sont désinfectés toutes les heures. En caisse, les espèces ne sont plus acceptées. « Ce que nous vivons resserre les liens de l’équipe, il y a plus de bienveillance entre nous, observe Axel. Par contre, il y a un vrai travail de pédagogie à faire avec nos clients, beaucoup ne prennent pas encore conscience du danger. » La veille, un trentenaire est venu pour s’acheter en tout et pour tout une seule salade. Quand le vendeur s’est approché pour lui rappeler que seules les courses essentielles étaient autorisées, il s’est insurgé « Je suis médecin généraliste, alors je sais de quoi il s’agit ! ». « Tout le monde a besoin de se justifier, ça n’a pas de sens, regrette Axel. Après pour les personnes vraiment âgées et seules, on ne dit rien parce qu’on est surement le seul contact qu’elles vont avoir dans la journée. »

« Je suis jeune, en bonne santé, alors pas question d’arrêter. » - Axel, vendeur chez Biocoop.

Des liens qui se resserrent entre les salariés

Le virus a réussi ce tour de magie paradoxal : s’il éloigne les gens les uns des autres, il resserre souvent les liens des travailleurs sur le terrain.

Midi. Au siège de la Police Nationale, dans le centre de Paris, on s’adapte aussi à cette situation inédite. « Nous devons à la fois veiller à la continuité de nos missions de protection de la population, mais aussi garantir le confinement, explique Michel Lavaud, contrôleur général. Moins de 24 heures après l’allocution d’Emmanuel Macron lundi 16 mars, les policiers sont devenus les garde-fous du confinement. Il a fallu s’organiser vite pour être en capacité de vérifier dès le mardi après-midi que les feuilles d’autorisation de déplacement dérogatoire étaient bien remplies par les Français. Pour protéger les agents, il a aussi fallu modifier les emplois du temps : pas question que les patrouilles se croisent et ne se contaminent. Et donner des masques. Si beaucoup sont aujourd’hui protégés par des FFP2, ce n’est pas encore systématique. Une situation qui inquiète le syndicat de police UNSA, qui rappelle qu’en une semaine le Covid-19 a déjà affecté près de soixante-dix membres des forces de l’ordre dans le pays. Si certains sont inquiets, le sens du devoir semble encore l’emporter. « Les policiers sont soudés et ils le sont d’autant plus que la légitimité de notre mission actuelle qui vise à sauvegarder les plus fragiles d’entre nous est forte », ajoute Michel Lavaud. Le contrôleur général n’est pas particulièrement inquiet. Depuis les attentats de 2015, il sait que le commandement s’adapte rapidement aux situations de crise et il estime que tout est mis en place pour garantir le confinement dans la durée.

« Les policiers sont soudés et ils le sont d’autant plus que la légitimité de notre mission actuelle qui vise à sauvegarder les plus fragiles d’entre nous est forte ». Michel, contrôleur général de la Police Nationale

Au cœur de l’après-midi, le téléphone de Juliette vibre sur sa table de travail. La police judiciaire la sollicite pour une mission dans le quartier chinois de Paris. Interprète, elle doit rejoindre une patrouille pour une affaire de trafic illégal de masques, gels et de combinaisons de protection. La mère de famille ne réfléchit pas une seule seconde et enfourche son vélo. Elle est une des seules interprètes judiciaires à encore accepter des missions. Ses collègues sont de jeunes mamans sans solution de garde. Son métier inquiète le père de sa fille, mais elle ne se résout pas encore à abandonner. « Je suis dans une démarche humanitaire, c’est aussi pour cette raison que je me rends régulièrement dans les centres de détention. J’estime que nous avons tous le droit à un interprète et à un avocat, explique-t-elle. Si je pense continuer à me déplacer pour les affaires importantes, pour des litiges entre voisins, en revanche, je vais surement demander à régler ça par téléphone. » Après des discussions tendues, la Police parvient à saisir le stock de matériel médical dans une arrière-boutique. Si tout va bien, il sera redistribué dans les établissements de santé de la ville le soir même.

Je suis dans une démarche humanitaire, c’est aussi pour cette raison que je me rends régulièrement dans les centres de détention. - Juliette, interprète

À Lille, le jour décline. Julien vient d’arriver à la halte de nuit de l’association ABEJ, un accueil d’urgence qui prend en charge cinquante personnes en situation de précarité et d’exclusion entre 21 heures et 8 heures du matin. Depuis plus d’un an, l’éducateur fait attention à ce que les sans-abris puissent cuire des plats au micro-ondes, se réchauffer avec une tasse de thé ou de café, prendre une douche et laver leur linge chaque jour. « Ce n’est pas un hébergement de nuit à proprement parler, parce qu’il n’y a pas de lits, seulement des couchages de fortune, explique-t-il. Mais c’est mieux que rien. » La semaine dernière, l’Agence régionale de santé (ARS) et les directeurs de l’association se sont réunis en urgence pour définir les démarches à suivre pour continuer l’accueil des publics sensibles. Depuis, les nouvelles directives sont tombées : les personnes à la rue doivent faire la queue en respectant les distances de sécurité et se laver les mains au gel hydroalcoolique avant d’entrer dans la structure. Les salariés de l’association veillent à limiter les risques et prennent la température des sans-abris. Si l’un présente des symptômes ou à une température trop élevée, il est écarté du groupe pour passer la nuit dans une pièce à part. Beaucoup d’associations ont déjà fermé leurs portes dans le Nord et les personnes qui vivent de la manche ne s’en sortent plus. Julien le sait. « C’est un engagement du quotidien. Si nous ne nous occupons pas de ces personnes, qui le fera ? », questionne-t-il avant d’ajouter : « L’exposition est réelle, mais ce n’est pas un métier que tu choisis par hasard. »

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Photo d’illustration by WTTJ

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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