Levée de rideau pour les commerçants : entre soulagement et peur pour l’avenir

Levée de rideau pour les commerçants : entre soulagement et peur

À Jourdain, à la jonction du 19ème et 20ème arrondissement de Paris, les riverains se connaissent tous et achètent ici des légumes produits dans la région en vente directe, des livres d’occasion, mais aussi des vêtements et objets de décoration fabriqués par des créateurs du quartier. En cette première semaine de déconfinement, marquée par la réouverture des boutiques, on est allés à la rencontre des commerçants indépendants de la rue de la Villette. Si certains d’entre eux redoutent une seconde vague, s’inquiètent pour leur trésorerie et plus généralement pour la survie de leur activité, d’autres espèrent que pendant la crise les consommateurs aient pris conscience de l’importance de défendre le commerce de proximité engagé qui propose des produits locaux et durables.

« Les gens ont redécouvert les commerces de proximité, mais est-ce que cela va durer ? »

Devant l’entrée d’Antica Box, une boutique qui vend des objets de collection (maquettes d’avions de chasse, globes terrestres et autres curiosités…), le soleil est timide, le vent glacial, mais les riverains sont là avec des poussettes, chiens en laisse et masques colorés sur le visage. Presque tous saluent Patricia, David et Laurent, trois amis commerçants qui discutent au milieu de la rue pour la première fois depuis 55 jours. Les sourires sont là, mais tous respectent la distanciation physique. Laurent est le seul de la bande qui n’a pas totalement fermé pendant la crise sanitaire. Propriétaire de Tea&Ty, une échoppe de quelques mètres carrés spécialisée dans le thé, il a proposé à ses clients de venir récupérer les produits dont ils avaient besoin sur rendez-vous dès le début du confinement.

« J’ai eu beaucoup d’appels de personnes qui me disaient qu’elles ne voulaient pas céder à la facilité en achetant du thé directement en grande surface et qu’elles tenaient à soutenir les petits commerçants, explique-t-il. Encore plus étonnant, le confinement m’a permis de gagner quelques clients. Traditionnellement, quand les gens veulent du thé de qualité, ils vont dans des grandes enseignes spécialisées et connues de tous. Mais là, comme on ne pouvait pas sortir très loin, certains ont découvert des magasins près de chez eux. » Laurent se sent privilégié de ne pas avoir touché les aides de 1500 euros de l’État pour soutenir les chefs d’entreprise et les indépendants à l’arrêt. Lui a réussi « l’exploit » de faire plus de 50% de son chiffre de l’an dernier. Un soulagement. Mais est-ce que cela va durer avec la réouverture de tous les commerces ?

« J’ai eu beaucoup d’appels de personnes qui me disaient qu’elles ne voulaient pas céder à la facilité en achetant du thé directement en grande surface et qu’elles tenaient à soutenir les petits commerçants » Laurent de Tea&Ty

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« Il va falloir trouver un moyen de subsister durablement sans les aides de l’État »

Pour Patricia et David, la situation est un peu plus sombre. Respectivement à la tête d’une boutique d’objets design et de restauration d’objets anciens, ils ont eux complètement cessé leur activité depuis le 14 mars. Et s’ils sont plutôt soulagés d’avoir relevé le rideau métallique de leurs commerces ce matin, ils sont aussi inquiets à l’idée de devoir rattraper le chiffre d’affaires perdu pendant les deux mois de confinement. « Pour moi cette réouverture, c’est un premier pas. Mais très vite, il va falloir trouver un moyen de subsister durablement. On ne peut pas être en permanence sous transfusion d’aides de l’État, souligne David qui travaille dans la rue depuis 11 ans. Quelque part, j’ai de la chance d’avoir un commerce très particulier qui fonctionne essentiellement avec un public d’initié et par le bouche-à-oreille, mais si la situation se reproduisait et qu’on était reconfinés, je ne sais pas si ça suffirait. Je suis assez anxieux alors que, finalement, ce que je demande c’est juste de pouvoir vivre de mon activité et travailler normalement. Rien de plus. » Pendant la fermeture, David a profité de son temps libre pour restaurer des maquettes « moins urgentes » : « En me rendant dans ma boutique tous les matins, je respectais mon rythme habituel, mais aussi j’avais la satisfaction de faire quelque chose. »

« Je suis assez anxieux alors que, finalement, ce que je demande c’est juste de pouvoir vivre de mon activité et travailler normalement. Rien de plus. » David, restaurateur d’objets anciens

Patricia, elle, est venue une seule fois par semaine dans sa boutique, et à tour de rôle avec sa collègue Bettina pour changer les vitrines. Pendant le confinement, les deux femmes ont essentiellement fait de la paperasse. Même si elles n’ont pas encore touché les aides pour le mois de mars et d’avril, elles en ont fait la demande dès que la mesure a été mise en place par le gouvernement. « Peut-être qu’ils traitent les dossiers par ordre alphabétique, mais ça ne devrait pas tarder », espèrent-elles. Trois jeunes femmes poussent la porte d’entrée de leur boutique Drei. Juste le temps pour les commerçantes de revêtir leurs masques imprimés et de leur tendre un flacon de liquide de gel hydroalcoolique. « Pour nous, c’est un retour en douceur, philosophe Patricia. Normalement, on n’est pas ouvert le lundi, mais il fallait marquer le coup pour le 11 mai. »

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« C’est très difficile d’ouvrir sereinement »

Dans la boutique voisine, Vanessa Méchain des Roussoeurs, marque de prêt-à-porter et d’accessoires féminins, 100% made in Paris, encaisse un t-shirt pour un client qui est venu la soutenir pour la réouverture. « Même si c’est très difficile d’ouvrir sereinement avec toutes les nouvelles normes sanitaires à respecter, je suis vraiment heureuse d’être là. Ma boutique, c’est comme ma maison, et elle m’a beaucoup manqué, souligne-t-elle. Depuis ce matin, j’ai vu des clientes qui s’inquiétaient particulièrement de ne plus pouvoir essayer les vêtements, alors je les rassure. La cabine est toujours accessible. Seulement quand elles ne prennent pas une pièce qu’elles ont essayé, je dois la mettre de côté pendant trois heures et la passer au steamer avant de la remettre en rayon. C’est contraignant, mais on respecte les règles. » Un peu hypocondriaque et suractive, la jeune femme a profité du confinement pour fabriquer des masques en coton qu’elle a distribué un jour par semaine aux habitants du quartier. Aujourd’hui, elle les vend 8 euros pièce dans sa boutique. La créatrice en offre aussi aux clients qui achètent une pièce ou qui n’en ont pas pour entrer dans sa boutique. Pour elle, ça ne fait pas de doute, « le masque, c’est devenu le nouveau tote bag. »

« Ma boutique, c’est comme ma maison, et elle m’a beaucoup manqué » Vanessa des Roussoeurs

« On ne va pas pouvoir faire autrement que de cumuler plusieurs activités »

Un peu plus haut dans la rue, près du croisement avec la rue de Belleville, Jessica termine la vitrine de sa boutique Les Folies Douces, qui vend des objets, doudous et vêtements pour les tout petits. « Depuis hier, je me fais alpaguer par les amis du quartier, c’est génial, mais du coup j’ai pris un peu de retard, dit-elle en souriant. Les clients achètent sur le perron, ce n’est pas vraiment l’idéal, mais c’est déjà mieux que rien. »

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Également graphiste, motion designer et illustratrice à son compte, elle, n’a pas vu le temps passer ces deux derniers mois. « Entre le jogging, la confection de masques, les devoirs avec ma fille et le dessin, je n’ai pas arrêté une seconde, dit-elle. De nature plutôt optimiste, elle admet pourtant que cette situation lui a fait un peu perdre de sa joie de vivre. « Je pense qu’aujourd’hui étant donné la situation économique, on ne va pas avoir le choix que de cumuler tous plusieurs activités pour s’en sortir. Personnellement, je suis tranquille jusqu’en décembre, mais je suis vraiment inquiète pour les autres. Il y a plein de personnes qui ne rentrent pas dans les critères et qui se retrouvent sans aucun soutien financier, c’est très violent », explique-t-elle. D’autant qu’elle est sûre que la seconde vague va pas tarder à arriver : « Je ne vois pas comment on peut y échapper. D’un côté, on a tous besoin de se voir, de faire des apéros, de vendre des choses pour vivre de notre activité, mais il ne faut pas oublier que le virus est toujours là. On ne s’en est pas débarrassé. »

« D’un côté, on a tous besoin de se voir, de faire des apéros, de vendre des choses pour vivre de notre activité, mais il ne faut pas oublier que le virus est toujours là » Jessica des Folies Douces

« Peut-être que la crise n’aurait pas été aussi dure si on ne délocalisait pas autant, si on avait une économie plus vertueuse, plus sociale »

Pour Laurie qui vend des bijoux, sacs et des objets de décoration pour la maison au numéro 7 de la rue, le confinement n’a pas toujours été simple. « Ça fait seulement un an que j’ai ouvert Les Brindilles et c’était déjà un pari, dit-elle. Si la situation ne dure pas plus longtemps, je vais pouvoir m’en sortir mais il ne faudrait pas que ça reprenne pendant la période de Noël. » Moins installée que les autres commerçants du quartier, l’ancienne accompagnatrice sociale dans un foyer de jeunes travailleurs ne regrette pourtant pas son choix : « Alors, oui, les loyers des fonds de commerce sont chers, le statut est très précaire, mais en reprenant le bail de la boutique, je savais que je restais dans le social. Tous ensemble, nous faisons un peu vivre le quartier et les riverains nous le rendent bien », souligne-t-elle. Ici, habitants et commerçants sont très proches. Ils ont d’ailleurs été nombreux à envoyer des mots de soutien à la jeune femme. « Je ne suis pas sûre que les enseignes de la fast fashion aient reçu comme messages “On viendra te voir dès que c’est possible, tu nous manques” pendant le confinement ! », sourie-t-elle.

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Aussi, en prenant un peu de recul sur la situation, elle pense que le fait de vendre des produits éthiques, ou du moins locaux, prend tout son sens aujourd’hui. « La crise que nous vivons pose la question de notre manière de consommer, de produire et donc de vendre : qu’est ce qu’on achète ? Pourquoi ? À quel prix ? Peut-être qu’on se serait relevé plus vite si on ne délocalisait pas autant, si on avait une économie plus vertueuse, plus sociale. Le coronavirus nous a peut-être fait comprendre qu’on avait les ressources humaines et créatives pour être autonomes. Maintenant, il faut juste s’organiser. »

« La crise que nous vivons pose la question de notre manière de consommer, de produire et donc de vendre : qu’est-ce qu’on achète ? Pourquoi ? À quel prix ? » Laurie des Brindilles

Les personnes âgées qui poussent péniblement leurs caddies, les jeunes enfants qui jouent au ballon sur l’asphalte, les parents un peu épuisés de gérer de front leur travail et la garde des plus jeunes à la maison, tous s’arrêtent un moment pour discuter avec les commerçants, ces visages familiers devenus pour certains des amis. Et comme une grande famille en sursis, qui peut potentiellement mettre la clé sous la porte à n’importe quel moment, tous se soutiennent et rêvent d’un futur sans coronavirus où on aurait ressorti les tables à pique-nique et transformé à la nuit tombée la rue en une grande fête de village.

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Photo d’illustration by WTTJ

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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