Thibaut Petit sur les ESAT : « Le handicap est devenu un marché »

Interview Thibault Petit : Handicap à vendre ou l'échec des ESAT

En France, 120 000 personnes handicapées travaillent en ESAT. Ils et elles « coupent des haies, collent des étiquettes, reconditionnent des box Internet, emballent des produits de marque, préparent des repas, fabriquent des palettes. » L’objectif de ces établissements : permettre à ces personnes d’obtenir des compétences et une formation pour rejoindre le “milieu ordinaire” du travail. Pourtant, après six ans d’enquête, le journaliste Thibault Petit a noté des dysfonctionnements dans le discours et les actes des ESAT. Dans son livre Handicap à vendre (Ed. Les Arènes), il dénonce : moins de 2% des personnes y travaillant accèdent un jour au “milieu ordinaire“ et les ESAT formeraient une sorte de monde parallèle qui regroupe les personnes considérées comme “anormales”… Interview.

Votre enquête porte sur les travailleur·euse·s handicapé·e·s en ESAT. En quelques mots, c’est quoi un ESAT ?

Il y a deux définitions d’un ESAT. La première : ce sont des établissements médico-sociaux qui emploient exclusivement des personnes handicapées parce qu’elles sont considérées comme “non adaptées” dans le “milieu ordinaire” de travail. La deuxième : ce sont des lieux de production où il y a des impératifs de productivité et parfois de rentabilité, et où le code du travail ne s’applique pas. Il y a des objectifs chiffrés à atteindre et des commandes à honorer. Il y a 1 400 ESAT en France pour 120 000 travailleurs handicapés. Dans ces établissements, cinq ou six ateliers sont récurrents : du conditionnement et de la sous-traitance industrielle, des espaces verts, de la blanchisserie, de la menuiserie, de la restauration, de la communication numérique et de l’impression.

Dans votre ouvrage, on comprend que toutes ces tâches sont pour la plupart précaires ou pénibles pour celles et ceux qui les réalisent…

Dans les ESAT, on retrouve des personnes handicapées avec des déficiences importantes, et on a donc considéré qu’il fallait leur faire faire des tâches simples et répétitives comme trier des vis, emballer des produits, faire du cartonnage et du collage. Des activités qui sont très basiques mais qui sont tout de même harassantes et peuvent occasionner des problèmes de santé. Ça s’approche du film Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin. Aujourd’hui, ce genre d’activités existe encore mais elles ne sont pas assez rentables donc les ESAT essayent de s’en débarrasser. Ces ateliers sont partis en Asie du Sud-Est avec la mondialisation et il a fallu développer d’autres activités en blanchisserie, en espaces verts et en restauration. On n’est plus dans le schéma traditionnel des ESAT “triage de vis/conditionnement/sous-traitance industrielle” et les directeurs d’établissement disent qu’ils sont des « entreprises sociales ». Leur argument numéro un, c’est : « Regardez, on travaille comme dans le milieu ordinaire. » C’est un argument commercial qui s’adresse aux clients : sociétés, particuliers et pouvoirs publics mais aussi les médias. Sauf que la réalité c’est que le statut de ces travailleurs n’est pas le même que pour tout le monde.

« Quand tu es en ESAT et que tu vois que ton employeur te paye que 10% du SMIC brut, tu ne te sens pas considéré » - Thibaut Petit, journaliste

Vous dites que les personnes handicapées “travaillent” au sein des ESAT. Pourtant, vous commencez le livre en utilisant le terme “usagers”, et non pas “travailleurs”. Pourquoi ?

J’ai essayé de comprendre ce qu’était un “usager”, pourquoi il y avait cette contradiction avec d’un côté les gestionnaires d’établissement qui disent : « On travaille comme tout le monde, ce sont des travailleurs » et de l’autre les personnes handicapées en ESAT qui n’ont pas le statut de salariés. Les ESAT sont des établissements médico-sociaux. La personne qui est “accueillie” est un “usager”. C’est un bénéficiaire comme l’usager des services publics. Le terme “usager”, c’est celui de l’administration française. Les travailleurs handicapés ne dépendent pas du code du travail mais du code de l’action sociale et des familles. Mettre une personne handicapée en ESAT, ce serait lui rendre service pour la sociabiliser et lui donner un travail.

Quelles sont les conséquences directes du fait d’être un “usager” ?

Un “usager” n’as pas de salaire minimum donc pas de SMIC. Il est rémunéré en moyenne 750 euros net pour 35h de travail. Ce à quoi il faut ajouter des prestations sociales qui sont souvent utilisées comme argument pour dire que les personnes handicapées en ESAT ne sont pas payées la moitié d’un SMIC. Sauf que l’allocation aux adultes handicapés (AAH) n’est pas un revenu du travail, c’est une prestation de compensation donc il ne faut pas la compter dans le revenu du travail. L’AAH ne compte pas dans le calcul de la retraite. D’ailleurs, la part de rémunération de l’ESAT envers les travailleurs handicapés est de seulement 10% du SMIC brut. Dans les 750 euros net, il y a environ 85% en aides de l’État et le reste qui est la part de rémunération de l’ESAT. Quand tu es en ESAT et que tu vois que ton employeur te paye que 10% du SMIC brut, tu ne te sens pas considéré. Le travail et les conditions de travail de ces personnes ont évolué. Ce qui n’a pas évolué, c’est leur statut. Ils ont eu des dispositions du code du travail, notamment en matière de sécurité et de santé mais tout ce qui est salaire et droits syndicaux : rien.

« On estime que les personnes handicapées forment un groupe homogène et qu’on peut les mettre dans des institutions parce qu’elles ne sont pas capables de travailler. Le problème c’est que ce sont des individus à part entière avec des envies et des besoins qui diffèrent » - Thibaut Petit

Contrairement aux personnes valides, ces travailleur·euse·s ne dépendent donc pas du code du travail… Pourquoi une telle séparation entre les ESAT et le reste de la société ?

Ces établissements ont été créés pour “protéger” les travailleurs handicapés car ils sont considérés comme “non adaptés”. Le but est de les réinsérer dans le “milieu ordinaire” pour leur donner un job, une formation, une qualification, une sociabilisation, etc. Les ESAT sont vus comme des tremplins sauf que ça ne marche pas. On se rend compte que seuls 0,5 à 2% des personnes qui arrivent en ESAT accèdent un jour au “milieu ordinaire”. Ces établissements sont censés les protéger des licenciements et des recrutements sur des critères qui seraient uniquement de rentabilité et de productivité. Sauf qu’ils ont tellement évolué que ce statut “d’usager” est vécu comme une privation de droits et une humiliation. Dans les ESAT, on met ensemble des personnes qui ont un seul point commun : une invalidité. Cela peut être une invalidité psychique, physique, sensorielle, mentale, etc. On estime que les personnes handicapées forment un groupe homogène et qu’on peut les mettre dans des institutions parce qu’elles ne sont pas capables de travailler. Le problème c’est que ce sont des individus à part entière avec des envies et des besoins qui diffèrent.

Mais y a t-il un coupable… ?

Certains estiment que tout ça est lié au validisme finalement. C’est dire que la norme c’est la validité et tout ce qui n’est pas valide n’est pas normal. L’ESAT c’est un peu la traduction de ça : on crée des établissements pour les personnes handicapées qui ne sont pas adaptées à un milieu qui est normé par et pour les personnes valides. Mais le validisme c’est aussi les bons sentiments un peu dégoulinants en disant : « Cette personne est handicapée ? Elle est exceptionnelle parce qu’elle a réussi à être docteur en sciences » ou autre. Les personnes handicapées en ont marre qu’on exploite leurs invalidités.

Dans votre livre, on comprend que les ESAT reposent sur des intérêts économiques. Comment ces intérêts viennent-ils infuser et influencer la conception que nous avons des personnes handicapées ?

Au départ, je voulais savoir comment un travailleur handicapé était orienté en ESAT. Un médecin m’a ressorti la définition de ce qu’est un travailleur handicapé dans la loi, sauf que cette définition est floue (l’article L.5213-1 du Code du Travail dispose que « Est considéré comme travailleur handicapé toute personne dont les possibilité d’obtenir ou de conserver un emploi sont effectivement réduites par suite d’une altération d’une ou plusieurs fonctions physique, sensorielle, mentale ou psychique. », ndlr). En fait, un travailleur handicapé en France, c’est une personne qui, du fait d’une invalidité, n’est pas capable de travailler dans le “milieu ordinaire”. C’est une personne qui va être jugée comme coûteuse en aménagement de poste, en accompagnement. On dit aux personnes handicapées qui vont en ESAT que c’est pour leur bien et qu’on va les aider et les accompagner avec des psychologues, des assistantes sociales, des chargés d’insertion, etc. Les ESAT sont censés être des lieux d’accompagnement social. Sauf que dans certains établissements, cet accompagnement est soit léger, soit absent.

Dans les ESAT, on fait comme dans les entreprises. De plus en plus de personnes qui intègrent les ESAT aujourd’hui viennent du “milieu ordinaire” parce que ce milieu peut être violent, stressant, et peut créer, voire réactiver du handicap. On a des personnes qui font du burn out, des dépressions, et ça crée du handicap. Mais dans le milieu dit “protégé”, il arrive qu’on reproduise ce schéma. Il y a des travailleurs handicapés qui sont en souffrance, qui ont des idées noires, qui n’en peuvent plus de subir des pressions des impératifs de productivité. Un ESAT c’est censé être un service d’aide par le travail. Dans ces établissements tout est dans le “par”. Le travail est un moyen. Un psychologue m’a dit : « Le travail n’est plus un moyen d’insertion, c’est une finalité à part entière. » Certains ESAT arrivent à sortir 500 000 euros de résultats net avec des travailleurs handicapés qu’ils rémunèrent 10% du SMIC brut et des encadrants qui sont payés par les ARS, donc des deniers publics.

Pourquoi y a-t-il un besoin constant des ESAT ?

En ESAT, il faut prendre en compte qu’à partir du moment où l’on considère qu’il y a des personnes qui ne sont pas adaptées au travail en “milieu ordinaire”, on accepte de créer un monde parallèle. Et plus il y a d’ESAT, plus il y a besoin d’ESAT. Il y a une loi en France qui dit que les entreprises de plus de vingt salariés doivent employer au moins 6% de travailleurs handicapés dans leurs effectifs sinon elles doivent payer une contribution à l’Agefiph. Mais pour s’exonérer en partie de cette contribution, une entreprise peut avoir recours aux ESAT. C’est ce qu’on appelle de l’emploi indirect. En créant les ESAT, on permet donc aux entreprises de s’exonérer en partie de leur obligation d’emploi de travailleurs handicapés. Finalement, il ne faut pas s’étonner que l’on n’arrive pas à inclure des travailleurs handicapés dans le “milieu ordinaire”, parce que les ESAT ne sont en réalité pas faits pour ça.

« La majorité des travailleurs handicapés que j’ai rencontrés travaillent encore en ESAT. Et tous le disent : « Oui on souffre, mais on préfère ça que de ne rien faire » - Thibaut Petit

Est-ce que finalement le modèle des ESAT repose encore sur l’idée que le travail est le seul moyen pour les personnes handicapées d’être pleinement intégrées dans la société ?

Le travail est le pilier de leur vie donc l’insertion ne peut se faire que par le travail. Mais on est d’accord qu’il n’y a pas que le travail dans la vie. Avant, les ESAT étaient gérés par des profils plutôt sociaux, aujourd’hui ils le sont par des gestionnaires, des gens qui viennent de la grande distribution ou qui sont d’anciens chefs d’entreprise. De façon générale, on dit que pour être un citoyen, il faut travailler. Et c’est un des arguments des ESAT, de venir travailler pour être un citoyen à part entière. La majorité des travailleurs handicapés que j’ai rencontrés travaillent encore en ESAT. Et tous le disent : « Oui on souffre, mais on préfère ça que de ne rien faire. » Alors que s’ils vivaient chez eux, ils toucheraient quasiment la même chose en prestations sociales. Sauf que dans les ESAT, ils se lèvent le matin, ils ont l’impression de participer à la vie de la cité, ils s’occupent. Pour certains travailleurs handicapés que j’ai rencontré, l’ESAT était au mieux inadapté, au pire destructeur. C’est notamment le cas d’Emilien, dont je raconte le vécu dans le livre. C’est un jeune ayant un bac + 2 en droit et atteint d’une schizophrénie dysthymique. Il a été orienté en ESAT mais y a très mal vécu son passage, au point d’en partir déprimé. La plupart des travailleurs handicapés ont intériorisé le fait qu’ils n’étaient pas capables de travailler dans le “milieu ordinaire” parce qu’en France la norme c’est la validité.

Avez-vous rencontré des travailleur·euse·s en ESAT qui se sont révolté·e·s face à ce système ?

Certains travailleurs ont témoigné à visage découvert dans le livre. Ces personnes sont en conflit avec leur établissement depuis des années. Je n’ai rencontré quasiment que des personnes révoltées par ce qu’elles vivaient. Sauf que leurs moyens d’expression sont limités. Au sein des ESAT, il n’y a pas de réel pouvoir de saisir l’inspection du travail, de faire venir des gens extérieurs, de faire grève, de saisir les prudhommes et de contester ce qu’il se passe. Des gens révoltés, il y en a beaucoup sauf qu’ils n’ont personne vers qui se tourner quand ça se passe mal. Et surtout, dans le milieu du handicap il y a un énorme problème, pointé par l’ONU dans un rapport de 2021, qui est un problème de conflits d’intérêts. En France, les gens et les associations qui représentent les personnes handicapées auprès des pouvoirs publics et qui co-construisent la politique du handicap, ce sont les mêmes associations qui gèrent les établissements médico-sociaux, dont les ESAT. Quand ils veulent se faire représenter, ils n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers les gens qui les emploient. Le rapport de l’ONU dit que ces associations n’ont aucun intérêt à faire sortir les personnes handicapées des institutions puisqu’elles sont gestionnaires d’institutions. On peut se demander légitimement si ces associations ont intérêt à créer une société qui soit désinstitutionnalisée tout simplement.

« L’argument de certains ESAT c’est de dire : acheter “handicapé” ça fait bien, c’est éthique, c’est moral, c’est super pour la société, ça permet d’inclure alors que c’est questionnable parce que les ESAT maintiennent les personnes handicapées dans l’institution » - Thibaut Petit

Le rapport de l’ONU, plus précisément celui du Comité des droits des personnes handicapées des Nations-Unies, met en avant une demande qui est : « éliminer progressivement tous les environnements de travail séparés ». Cette demande n’est-elle pas finalement opposée à l’existence même des ESAT ?

Le rapport de l’ONU recommande la fermeture des ESAT pour une raison que les militants d’associations non gestionnaires en France disent depuis longtemps, c’est que ce ne sont pas des lieux d’inclusion. Ce sont des lieux d’exclusion et de ségrégation. Bien que ce système ait pu être pensé comme bienveillant à la base, il crée structurellement de l’abus parce qu’on demande à des personnes de faire du travail cadencé sans faire évoluer leur statut. Malgré leur rapprochement en termes de production du “milieu ordinaire”, elles n’arrivent pas à les faire sortir de ces structures parce que les meilleurs éléments sont gardés. Ce rapport de l’ONU est très dur pour les associations gestionnaires qui ont répondu avec violence mais il critique surtout l’institutionnalisation à la française : le fait de vouloir créer des mondes parallèles pour gérer les personnes qui sont considérées comme anormales. Notre société est fondée sur des critères de validité, de productivisme, de rentabilité, et les gens qui ne répondent pas à ces critères là sont considérés comme pas normaux ou en tout cas “pas adaptés” au monde normé. Ce rapport critique tout ça.

Comment expliquer le fossé entre ce que pointe votre enquête et les politiques publiques actuelles qui renforcent le système des ESAT, notamment avec la récente plateforme gouvernementale « Marché de l’inclusion » qui répertorie les ESAT ?

L’inclusion est un marché comme un autre finalement. D’ailleurs le titre de mon livre c’est Handicap à vendre parce que le handicap est devenu un marché. L’argument de certains ESAT c’est de dire : acheter “handicapé” ça fait bien, c’est éthique, c’est moral, c’est super pour la société, ça permet d’inclure alors que c’est questionnable parce que les ESAT maintiennent les personnes handicapées dans l’institution. Et l’autre argument économique et fiscal c’est de dire aux entreprises que ça va leur permettre de baisser leur contribution Agefiph et de ne pas employer de travailleurs handicapés. Le handicap peut permettre de faire du business. Tout au long de mon enquête, les directeurs d’établissements gestionnaires m’ont toujours dit que l’État voulait la mort des ESAT et qu’il faisait en sorte que les travailleurs handicapés accèdent au milieu ordinaire. Ils disent que leur rôle n’a jamais été d’être des tremplins vers le “milieu ordinaire” pour les travailleurs handicapés alors que ça a été créé pour ça. L’État confirme que ces établissements sont censés être des tremplins mais ça ne fonctionne pas. Les ESAT sont bien des échecs en matière d’inclusion.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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