Succès des séries sur le travail : "Cela nous permet de prendre de la distance"

Thibault de Saint-Maurice : le succès des séries sur le travail

Quand on décide de mater une série pour « se détendre après le boulot », il arrive que le monde du travail s’invite bien confortablement dans notre canapé sans même que l’on s’en rende compte. Entre des sitcoms qui montrent le quotidien d’open spaces sans dessus dessous, des satires qui explorent les machinations de patrons avides de pouvoir, ou des comédies dramatiques qui dévoilent le quotidien « ordinaire » de stars, les séries nous renvoient souvent à des thématiques liées au travail. Mais pourquoi cet intérêt de la part des scénaristes et des plateformes de streaming en tout genre ? Et est-ce que ces séries nous apprennent quelque chose sur le travail ? Le professeur de philosophie Thibaut de Saint Maurice, auteur de Philosophie en séries tome 1 et 2 (Éd. Ellipses, 2009 et 2010), et chroniqueur dans l’émission « Grand bien vous fasse » sur France Inter, nous aide à y voir plus clair. Interview.

Le travail rythme intégralement notre quotidien. Comment se fait-il que nous apprécions tant, sur nos temps de repos, regarder les séries qui en parlent ?

Précisément parce qu’on y est plongé quotidiennement ! Quand on est actif, le travail est quelque chose de très important dans notre vie donc tout ce qui nous permet d’y réfléchir et de le voir sous un autre angle compte. Ces séries-là nous permettent d’avoir des redescriptions divertissantes de ce que nous vivons souvent comme n’étant pas divertissant. Cela nous permet aussi de prendre de la distance et de retrouver une forme de maîtrise de ce que nous vivons parfois comme une contrainte.

Le travail comme contrainte c’est justement quelque chose que l’on retrouve dans la série Succession (2018) qui opte pour un traitement de l’entreprise comme cruelle, cynique et corrompue. Que nous enseigne ce genre de représentation ?

Cela nous apprend que la réalité du haut de la hiérarchie qui est représentée est sans doute assez cruelle et que c’est une investigation qui révèle cette violence des échanges. Au fond, cela participe d’une intention démocratique qui est de révéler et de donner accès au plus grand nombre à des réalités qui sont inaccessibles aux spectateurs. C’était le cas aussi de The West Wing (1999) qui montrait le président des États-Unis avec son staff. L’aile ouest de la Maison Blanche, c’est un univers complètement inaccessible. Et là, pendant huit saisons, on a pu vivre à l’intérieur de cette Maison Blanche et comprendre comment les décisions pouvaient être prises. Cela participe d’une sorte d’exigence démocratique de transparence.

« La comédie est une forme de réflexivité. Elle a pour fonction de corriger les mœurs, de grossir le trait pour moquer des types de personnages qui sont ridicules parce qu’ils sont avares, mesquins ou autoritaires » - Thibaut de Saint-Maurice, professeur de philosophie

Pourquoi le format du mockumentary (ou documenteur), qui est de la fiction réalisée de la même façon qu’un documentaire comme dans The Office (2005) et Succession (2018), se marie-t-il si bien avec le monde du travail ?

Le fait de jouer avec des codes est divertissant parce que cela crée une connivence immédiate avec le spectateur, qui s’amuse à décoder ce jeu et donc c’est une manière de créer un lien. Pour ce qui est de Succession (2018), on est dans une réalité économique et professionnelle qui est extrêmement élitiste et réservée. Cela concerne les grands patrons d’un groupe mondial, les négociations, les discussions et les manœuvres auxquelles normalement on n’a pas accès. L’esthétique documentaire qui est reprise permet de crédibiliser l’histoire et donc d’augmenter l’investissement affectif du spectateur.

Le genre de la workplace comedy s’est beaucoup développé ces dernières années avec The Office (2005), Parks and Recreation (2009) ou Superstore (2015). Quel est l’intérêt de faire rentrer la comédie dans des univers professionnels pas toujours comiques, voire pénibles ?

Il y a un intérêt tactique à attirer une audience sur des sujets qui ne sont pas immédiatement divertissants. Une série, ça reste un produit divertissant et ça n’est pas incompatible avec sa puissance réflexive. Au contraire, l’humour et la comédie sont là pour aiguiller la réflexion. La comédie est une forme de réflexivité. Elle a pour fonction de corriger les mœurs, de grossir le trait pour moquer des types de personnages qui sont ridicules parce qu’ils sont avares, mesquins ou autoritaires. Une façon d’analyser l’incursion de la comédie dans ces univers de travail, c’est que c’est une façon de signifier socialement et culturellement qu’ils ont besoin d’être corrigés, critiqués et peut-être réformés. La comédie permet de développer l’attention des spectateurs sur des pratiques, des structures ou des habitudes qui ne sont pas les bonnes.

Platane (2011), Dix pour cent (2015), ou encore plus récemment La meilleure version de moi-même (2021) : ces séries mettent en scène des acteur·trices dans leur propre métier et brouillent davantage les frontières avec réalité et fiction. Comment expliquer leur succès ?

L’acteur dans son propre rôle, c’est un très bon levier de divertissement puisqu’il y a un questionnement constant de savoir si c’est un jeu ou pas. Mais plus largement, cela participe de cette esthétique des coulisses. Dix pour cent (2015) décrit les coulisses de ce que le spectateur ne voit pas normalement, c’est-à-dire la manière dont sont rédigés et négociés les contrats dans l’industrie cinématographique. Cela donne accès à quelque chose que le spectateur ne voit pas d’habitude. Aussi, lorsque l’on met dans une série une star, qui normalement coche les cases de l’inaccessibilité, elle se révèle sous des traits proches d’une sorte de vie normale.

« […] En voulant documenter des univers professionnels […] ces séries intègrent à leurs équipes de production des consultants qui sont des professionnels issus de l’univers professionnel qu’ils veulent documenter » - Thibaut de Saint-Maurice, professeur de philosophie

Cette volonté de rendre « ordinaire » des personnes célèbres n’est-elle pas une sorte de contradiction en soi ?

Comme vous et moi, Jean Dujardin a besoin de se nourrir, de se reposer, dort dans un lit, prend des repas, etc. Il y a de l’ordinaire dans sa vie et cet ordinaire là a des points communs avec la mienne. Mais vu qu’il est Jean Dujardin et qu’il est célèbre, son ordinaire est aussi différent. Son existence développe un autre type d’ordinaire que le mien. Mais comment le mettre en scène ? Prenons une série comme Le bureau des légendes (2015) qui raconte la vie d’un service de renseignement. Je n’ai jamais travaillé dans un service de renseignement donc la nature de leur travail est nouvelle pour moi. Néanmoins, je vois qu’ils alternent des phases d’analyse et de travail individuel, puis de mise en commun dans des réunions, des discussions à la cantine et des tensions avec leur hiérarchie. Ça, ce sont les choses qui ressemblent à ce que je peux voir dans mon travail. C’est-à-dire qu’il y a une sorte d’analogie de situation qui fait que l’on peut partager ce regard sur ce qui constitue l’ordinaire de leur travail.

En apprend-on autant sur le monde du travail en regardant Dix pour cent (2015) qu’en regardant The Office (2005) qui utilise certains codes du documentaire ? Est-ce qu’il y a une différence de traitement dans la représentation du monde du travail ?

Une des caractéristiques des séries de ces vingt dernières années, c’est qu’en voulant documenter des univers professionnels comme l’hôpital, la prison, la vie politique, la police, les services de renseignement, ou la justice, ces séries intègrent à leurs équipes de production des consultants qui sont des professionnels issus de l’univers professionnel qu’ils veulent documenter. Il y a donc un souci de proposer des histoires qui vont s’inscrire de manière réaliste dans le réel qu’elles veulent documenter. Mais pour le spectateur, la motivation à suivre la série sera peut-être plutôt du côté de « la bonne histoire ». On peut avoir une série hyper réaliste mais si l’histoire n’est pas bonne elle va moins intéresser, parce que ce qui attache le public c’est l’histoire et les personnages.

Plus largement aujourd’hui, il n’y a pas une journée, entre amis ou entre collègues, où l’on ne parle pas de séries… Comment expliquez-vous cet intérêt ?

Les séries nous intéressent parce qu’elles adressent des enjeux moraux, politiques et existentiels qui sont importants. Leurs sujets et la manière dont ils sont traités montrent une évolution qualitative dans l’écriture. Quand on fait quelques études de réception sur la manière dont les gens regardent les séries, on voit qu’ils les regardent majoritairement le soir chez eux, mais aussi le matin, dans la journée, dans les transports, etc. Ce sont des programmes qui prennent un format extrêmement fluide et qui nous accompagnent au long de notre quotidien.

Certain·e·s considèrent que les séries sont absorbées sans recul critique par les spectateur·ice·s, d’autres pensent le contraire. Qu’en est-il réellement ?

Je suis de ceux qui pensent que les séries participent d’une grande éducation populaire. C’est ça qui, à mon avis, agace les tenants de l’autre interprétation. Ils n’en acceptent pas la dimension d’éducation parce qu’elle est horizontale et en dehors du champ académique. Plus philosophiquement, il me semble que les séries sont devenues un objet de conversation. C’est là où on mesure davantage leur poids éducatif. En réalité, parler d’une série ce n’est pas simplement dire : « Tiens, qu’est-ce que tu regardes ? », c’est se mettre à analyser l’expérience que l’on a avec elle, l’attachement que l’on a avec les personnages et leurs choix. Même la discussion sur la vraisemblance d’une situation peut conduire implicitement à investir des hypothèses sur ce que c’est que le réel, le réalisme, etc. Tout ça participe d’une forme de pratique de philosophie populaire. On se plaint parfois que le débat public disparaisse, il ne disparaît pas à l’occasion des séries.

Les séries sur le monde du travail peuvent-elles nous aider à donner du sens au travail ?

Je pense qu’il ne faut pas attendre des séries qu’elles nous donnent un sens sur quoique ce soit. En revanche, elles sont propres à susciter une réflexion, une discussion, une conversation, à développer notre expérience, à nous rendre capables de mieux analyser les situations de façon plus fine avec des exemples et des comparaisons. Elles nous rendent davantage capables d’être actif, conscient, et d’être aux commandes de ce qui nous arrive plutôt que de le subir sans savoir exactement ce qui arrive. Elles développent notre agentivité, c’est-à-dire notre capacité à devenir des agents actifs plutôt que de subir les réalités qui s’imposent à nous.

Article édité par Clémence Lesacq ; Photo Thomas Decamps pour WTTJ

Copyrights Christophe Brachet ; HBO ; NBC Universal

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