Recrutement : ce que cache le tutoiement

Recrutement : faut-il continuer de tutoyer ?

Ces dernières semaines, Marie a enchaîné trois entretiens pour des postes d’office manager. Deux d’entre eux concernaient des startups, le troisième était pour une association liée à l’ONU. Deux salles, deux ambiances : d’emblée, les startups l’ont invitée au tutoiement, tandis que l’association a conservé le « vous » du début à la fin. « Je comprends qu’on dise que le “tu” est plus agréable, c’est plus convivial. Et en même temps, ça doit rester un entretien, on n’est pas entre potes, donc je pense que je préfère le vous », reconnaît cette trentenaire parisienne. « Ça permet de ne laisser aucun doute sur le fait que cet entretien est professionnel. Et que je ne serai pas jugée sur le fait d’être sympathique ou non. »

Quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, le choix du « tu » ou du « vous » fait partie des merveilleuses subtilités de la langue française. Veut-on témoigner d’une forme de respect ou cherche-t-on à installer la connivence ? Le brouillage des lignes entre la sphère professionnelle et personnelle, l’avènement des entreprises “tribus” et des valeurs familiales prônées par certaines sphères professionnelles a cristallisé ce questionnement au sein des entreprises jusque dans l’embryon de la première relation professionnelle : le recrutement.

Comme dans le cas de Marie, ce choix n’incombe pas au/ à la candidat.e, mais au/à la recruteur.se. « Il m’est déjà arrivé que des candidat·es proposent le tutoiement, et si ça leur semble plus sympa d’échanger avec moi en se tutoyant, il n’y a pas de problème, estime Joaquina Abélard, fondatrice de la Boîte à Talents, cabinet de consulting en RH, à La Roche sur Yon. De moi-même, je ne le propose pas, je vouvoie mes candidat·es du début à la fin. En tant que recruteuse, je dois chercher à créer du lien avec le/la candidat·e et le tutoiement peut en créer facilement, mais peut tout aussi bien le casser. » Selon la recruteuse, tutoyer est un privilège relationnel qui se mérite.

Tutoyer est un privilège relationnel qui se mérite

« Tutoyer quelqu’un sans son assentiment revient en effet à l’inférioriser, à signifier l’absence de toute déférence à son égard. » souligne le sociologue Alex Alber dans son travail de recherches sur la pratique du tutoiement dans les rapports hiérarchiques en entreprise. Il s’appuie notamment sur l’enquête de l’ethnographe Denis Guigo pour montrer que la pratique du tutoiement en entreprise reste conditionnée par le genre (les hommes tutoient davantage que les femmes), l’âge (on tutoie plus facilement les personnes qu’on identifie comme étant de la même génération) et la position hiérarchique (on s’autorise plus à tutoyer quand on est soi-même élevé dans la hiérarchie).

Ce rapport de force en entreprise s’installe, quoi qu’on en dise, dès le processus de recrutement. « Il n’est pas souvent en faveur du candidat » détaille Mohamed Achahbar, recruteur freelance et formateur à l’École du recruteur. « Les règles de l’échange sont fixées par le recruteur. Je ne conseillerais donc jamais à un candidat de tutoyer d’emblée. » renchérit-il. Cela ne l’empêche pas de défendre le tutoiement en entretien : « Le fait de tutoyer me permet de dédramatiser l’entretien, de mettre à l’aise, d’atténuer le rapport de force. C’est comme un rendez-vous galant, ça ne nous viendrait pas à l’idée de vouvoyer la personne même si on ne la connaît pas. On veut connaître son histoire, ici, dans un entretien, son histoire professionnelle. »

Ce rapport de force s’est modifié en quelques années. Constance Georgy, autrice d’une thèse sur la visibilité numérique et le recrutement a pu analyser durant ses travaux ce qu’elle nomme l’« horizontalisation des rapports entre candidat·es et recruteurs·euses » : « Le développement des moyens de contact comme Linkedin entre autres, mais aussi le floutage des barrières privées et pro, peuvent donner lieu à des relations plus directes et beaucoup moins formelles qu’auparavant, faciliter la prise de contact et l’évaluation et dans ce sens donner plus “d’armes” que par le passé aux candidat.e.s, explique-t-elle. Avant, seul le recruteur disposait globalement d’informations et d’avis sur un candidat et occupait donc une position plus surplombante. » Ces évolutions ont contribué à repenser les interactions professionnelles jusque dans le recrutement pour casser une asymétrie des rapports, notamment dans certaines entreprises et certains secteurs cherchant à rompre avec des codes plus formels, ou cherchant à l’inverse à se différencier de leurs concurrents dans la course aux talents.

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Des choix liés à la conception du métier

En fervent défenseur du tutoiement, Mohamed Achahbar a écrit un post sur le tutoiement radical dans lequel il analyse sa portée: « l’intention de chacun d’entre nous quand il dialogue est de finir par tutoyer SAUF s’il envisage une fin définitive à l’échange d’une manière ou d’une autre. » Et c’est peut-être là où le tutoiement dans le recrutement atteint une limite, car a priori, il n’y a que deux issues possibles après un entretien : se revoir pour un second quand cela s’est bien passé… ou bien ne pas se revoir du tout. Sauf que les choses ne sont peut-être plus aussi tranchées : « Un non après un entretien n’est pas une porte qui se ferme, surtout à l’heure actuelle, affirme Mohamed Achahbar. Si on ne recrute pas une personne à une date donnée, c’est possible aussi qu’on la recrute dans six mois, dans deux ans. Pour moi, le recrutement est un métier de conversation, ce ne sont que des conversations ininterrompues et qui peuvent reprendre à tout moment. »

Pour Marine Dugua, chargée de recrutement chez Zenika, le tutoiement reflète aussi la manière dont elle conçoit son métier : « Je ne me considère pas seulement comme une chargée de recrutement mais aussi comme une coach, mon objectif c’est de faire connaissance au maximum avec la personne pour voir si elle va matcher avec la société et vice versa. » Pour elle, cela n’a rien à voir avec un quelconque copinage avec un·e candidat·e : « Tutoyer me permet d’être plus proche, d’instaurer un climat de confiance avec la personne. »

Pour autant, gare au tutoiement qui sonne faux. Cela est autant valable pour les entretiens, qu’en amont dans des annonces de recrutement. « Une annonce est censée attirer autant qu’elle dissuade, rappelle Joaquina Abélard. Si le tutoiement est choisi, il faut que ça colle à l’entreprise derrière. » Elle raconte d’ailleurs une anecdote sur le sujet : « Je me souviens d’une annonce qui disait “Ninja de la comptabilité, rejoins notre super cabinet comptable”, je connais le cabinet en question, ce n’était pas trop leur état d’esprit ! » Tutoyer dès l’annonce de poste, c’est possible, mais seulement si le reste suit et si le « tu » est déjà intégré dans la culture de l’entreprise. Constance Georgy distingue deux types de tutoiement dans le cadre du recrutement : celui qui s’opère de façon naturelle lors d’entretiens informels « liés à des pratiques de mise en relation personnelles ou de cooptation » ou bien entre individus « du même âge, issues des mêmes écoles » et un tutoiement «par défaut imposé au candidat dès la prise de contact par un recruteur professionnel » : « Les cas les plus emblématiques de ce tutoiement-là se retrouvent dans le recrutement des développeurs web que j’ai eu l’occasion d’investiguer après ma thèse, se souvient-elle, c’était souvent dans des tentatives maladroites de la part de recruteurs en manque de candidats qui pensaient ainsi “coller” dans leurs messages d’approche aux modes de vie et style informel de ce secteur. Les retours que j’en ai eu des principaux intéressés sont globalement négatifs, d’autant plus qu’un certain nombre de développeurs ne sont pas les jeunes en hoodies que s’imaginent ces recruteurs mais des professionnels d’une trentaine ou quarantaine d’années qui n’ont pas envie d’être considérés de façon désinvolte sur le marché du travail. »

Enfin, le « tu » est aussi affaire de cohérence avec le milieu dans lequel on évolue : « J’avais initié une newsletter de recrutement que j’ai envoyé à pas mal de candidats potentiels, se souvient Marine Dugua. J’étais partie sur du vouvoiement, sachant que c’était des mails assez détendus. J’ai eu de très bons retours, mais on m’a plusieurs fois dit “super votre mail, mais avec du tutoiement, ça ne m’aurait pas choqué”. J’avais pris cette décision pensant justement que tout le monde n’accepterait pas d’être tutoyé par mail. Mais à l’inverse, on m’a aussi répondu “On ne se connait pas, votre mail est beaucoup trop détendu” à un mail de recrutement dans lequel j’employais le tutoiement. »

Quant à Marie, notre office manager qui a enchaîné les entretiens, elle n’a pas encore de réponse. Néanmoins elle est consciente que son « profil de nana tatouée », son « parcours atypique » ne fait pas forcément d’elle un premier choix au sein des boîtes plus formelles où le vouvoiement est de rigueur. Malgré tout, le vouvoiement remporte ses faveurs : « Avec le “vous” de la vieille école, c’est comme avec la belle-famille un peu tradi. Au moins les règles sont claires, il ne tient qu’à moi de les suivre ou pas. »

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