Prêt étudiant : « L’impression de vivre à crédit »

Prêt étudiant : un pari sur l'avenir

Une école onéreuse, un contexte familial qui ne permet pas financer des études supérieures, un désir d’indépendance totale… À peine les bougies de la maturité soufflées, certains font le choix de contracter un prêt afin de décrocher un diplôme. Mais à l’heure de découvrir les amphis et de goûter aux soirées étudiantes comme aux plateaux repas du resto U, une telle opération change la donne. Des étudiants et jeunes actifs ont accepté de nous raconter comment leur compte, gonflé de quelques dizaines de milliers d’euros, puis les mensualités à rembourser ont impacté leur quotidien.

« C’est comme l’expression, j’ai réellement l’impression de vivre à crédit, raconte Jules. Je savais que mes parents ne pourraient pas me soutenir financièrement et que tout ce que j’empruntais, je devrai le rembourser à un moment donné ». À peine âgé de 20 ans, il a contracté son premier prêt pour quitter la région lyonnaise et rejoindre Lille, où les bancs de Sciences Po l’attendaient. Ni sa bourse, qui payait ses frais de scolarité, ni ses nombreux boulots étudiants – serveur, barman, babysitter, bibliothécaire – n’ont suffi pour subvenir à ses besoins loin du domicile familial. Pour louer un appartement et remplir son frigo, Jules a donc emprunté 25 000€ à la banque.

Un pari sur l’avenir

Si l’emprunt étudiant est extrêmement répandu voire la norme en Amérique du Nord et au Royaume-Uni, dans l’Hexagone Jules s’inscrit dans une minorité. Selon Aurélien Casta, docteur en sociologie, chercheur à l’IDHES et auteur de Un salaire étudiant – Financement et démocratisation des études, les prêts ne concernent qu’entre 5 à 10% de la population étudiante, essentiellement pour intégrer des écoles privées. En l’absence d’études à grande échelle sur le sujet, celui-ci analyse le cas français au regard de l’expérience anglo-saxonne : « Aux États-Unis et en Angleterre, contracter un prêt est quasiment une obligation si l’on veut étudier, et de nombreux étudiants cumulent plusieurs prêts. En France, de par l’organisation de l’enseignement supérieur et du système bancaire, les prêts ne sont en général accordés qu’à des personnes issues d’un milieu social relativement élevé, où l’on a une grosse confiance en l’avenir par rapport à d’autres milieux. Les parents doivent souvent se porter garants, on peut donc imaginer que les prêts sont plutôt bien vécus », détaille le spécialiste.

Axel, qui ne représente sans doute pas la majorité des étudiants endettés, a effectivement bien vécu son emprunt : n’ayant jamais manqué de rien, il a décidé de contracter un prêt, non par nécessité mais par intérêt financier. Soutenu par ses parents, l’ingénieur d’affaires de 23 ans a emprunté 40 000€ à un taux de 0,9% qu’il rembourse depuis peu par des mensualités de 700€. « Je savais que mes études me valoriseraient auprès d’un employeur et que j’allais atteindre des fonctions qui me permettraient de rembourser ce prêt. J’ai pleinement fait confiance à ce que promettaient les écoles en termes de rémunération après le diplôme », retrace-t-il. La manœuvre lui a permis de « se faire plaisir » pendant ses études, de voyager et de mettre à exécution quelques projets personnels.

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Premier salaire et premières mensualités

Contrairement au parcours de l’ingénieur d’affaires, Jules n’a pas eu d’autre choix que de passer par la case banque pour étudier. « C’est dur de s’endetter à 20 piges. Avec des échéances de 350€ par mois, je sais que je vais payer chaque petit écart… Je ne suis pas le pire, mon meilleur pote a fait une école de commerce et s’est endetté de 75 000€. Il sait qu’il aura un métier rémunérateur, mais ce sont de grosses sommes à cet âge-là. C’est un pari sur l’avenir », raconte l’étudiant. Dans une telle configuration, les projets professionnels sont forcément révisés : Jules sait d’ores et déjà qu’à sa sortie de l’école dans quelques mois, il privilégiera un métier rémunérateur à un métier “passion”, au salaire potentiellement moins élevé. Car durant les premières années de vie active, l’heure est à l’effacement des dettes et à la rentabilisation d’un investissement sur le long terme.

C’est avec une pression supplémentaire par rapport à ses camarades que Gaëlle, endettée à hauteur de 20 000€ pour payer son école de commerce, a abordé le marché du travail. « Entre mes 300 € de mensualités et le salaire proposé, je ne pouvais pas faire autrement que de prendre en compte mon prêt dans mes calculs. Le problème, c’est que je ne pouvais ni l’avancer comme un argument à l’embauche, ni dans mes renégociations », se souvient-elle de ses premiers entretiens d’embauche.

Amputé de quelques centaines d’euros, le pouvoir d’achat des jeunes actifs endettés conditionne de nombreux choix. Les observations anglo-saxonnes permettent ainsi d’esquisser les contours de l’impact des prêts étudiants sur ceux qui les contractent, comme le rapporte Aurélien Casta : « L’endettement étudiant oblige de nombreuses personnes à travailler dans le secteur privé où les salaires sont plus élevés. Concernant la vie privée, les femmes retardent souvent l’âge de leur premier enfant, et femmes et hommes repoussent l’achat d’un bien immobilier car durant les premières années de leur carrière ils n’en ont pas les moyens » détaille le docteur en sociologie. Autant de comportements qui se répercutent à moyen et long termes aux niveaux économique, politique et démographique.

Salaire amputé et autocensure

Individuellement, la conscience de disposer d’une telle somme bride autant la sphère professionnelle qu’intime. Il y a effectivement le poste et la fiche de paie, mais également les voyages, les formations, les sorties quotidiennes… Gaëlle, qui projetait de faire le tour du monde avec son copain, a fini par laisser tomber ses envies de découverte faute d’économies. L’idée d’une formation à l’hypnose traîne bien dans un coin de sa tête, mais restera abstraite tant que sa dette ne sera pas effacée. Même calcul pour Jules, qui a fait une croix sur son projet d’expatriation au sud de l’Europe au profit des salaires français plus élevés.

« Un prêt est incapacitant pour les jeunes de 20 ans car il mène nécessairement à l’autocensure, déplore Aurélien Casta. Une autocensure sur ce qu’ils veulent faire plus tard, sur la manière dont ils veulent se rendre utiles pour les autres… Avoir des idées, être créatif et passer du temps avec les autres est essentiel à cet âge, pour l’économie comme pour les domaines non économiques. Mais ces jeunes doivent également penser à la dette qu’ils ont à rembourser ».

D’autant qu’il arrive de miser sur le mauvais cheval. Gaëlle, qui a emprunté pour finir son école de commerce et suivre un master en médiation culturelle, est finalement devenue journaliste. « Après que les 20 000€ soient tombés sur mon compte, j’ai choisi ce master dans la culture mais au fond, je savais que ça ne me mènerait nulle part. J’avais envie de me faire plaisir après une école de commerce qui ne m’avait pas plu, confesse-t-elle, non sans une pointe de regret. Je pense que si j’avais eu un job étudiant dès le début de mes études, j’aurais pu éviter d’emprunter et être plus responsable dans ma façon de gérer mon argent ». Sept ans après avoir contracté son prêt, Gaëlle s’apprête enfin à tourner la page sur ses tourments financiers d’étudiante : dans quelques mois, l’intégralité de la somme empruntée sera enfin remboursée. Une dette qu’elle se réjouit déjà d’enterrer avec ses amis, pour célébrer cette nouvelle étape.

Article édité par Sami Prieto
Photo de Thomas Decamps

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