« Sans enfant, j'en ai marre que ma boîte me demande de sacrifier ma vie perso »

« Comme je n'ai pas d'enfant, mon entreprise m'en demande plus »

Lors du premier confinement, de nombreux•ses salarié•es sans enfant plaignaient leurs collègues parents, confinés et en télétravail… avec leurs enfants. Maintenant que ces derniers sont de nouveau autorisés à retourner sur les bancs de l’école, c’est au tour des employé•es sans enfant de se plaindre d’être désavantagé•es par rapport à ces derniers. Certain•es d’entre eux•elles ont la fâcheuse impression que leur vie perso est généralement mise entre parenthèses, au profit de celles et ceux qui ont des enfants. C’est notamment le cas de Jules, 33 ans, responsable communication dans le secteur de l’automobile. Il nous explique pourquoi.

À 19h, il n’y a plus personne !

Ceci est un cri du cœur. Plus j’avance dans ma vie pro, plus j’ai l’impression que ma vie perso en prend un coup. La faute à qui ? Entre la pression du début de carrière et la crise du coronavirus à surmonter, on peut dire qu’il y a plusieurs coupables évidents… Mais j’en perçois un autre, moins perceptible mais tout aussi difficile à gérer : la discrimination envers les salariés qui n’ont pas d’enfants ! Et des exemples qui l’attestent, j’en ai à la pelle.

Quand j’y pense, je n’ai pas toujours ressenti cette injustice : dans mon ancienne boîte, j’étais “le plus vieux des jeunes”. On avait tous•tes entre 25 et 30 ans et que l’on ait des enfants ou non, on répondait tous•tes aux exigences du “primo-travailleur” de base : on devait faire nos preuves. Point. Il n’était donc jamais question de finir sa journée à 19h ! On s’interrogeait tous sur notre droit individuel à un meilleur équilibre vie pro-vie perso, sans jamais oser soulever le problème auprès de nos managers ou des ressources humaines, mais au moins on était tous logés à la même enseigne.

Depuis, j’ai changé de travail et donc de collègues. Aujourd’hui, à 33 ans, je suis un des plus jeunes de ma boîte et mes collègues sont proches de la trentaine et ont quasiment tous•tes des enfants. À 19h, il n’y a plus personne dans le bureau ! Chacun•e rentre assez tôt pour être à 20h à table avec ses enfants et être présent pour le fameux “un bisou et au lit”. Là-dessus, au moins, j’ai gagné au change. Mais tout n’est pas si rose…

Obligation “vacances scolaires”

Si être entouré de collègues parents permet souvent de finir plus tôt, c’est loin d’être toujours le cas. Et puis, nombreuses sont les injustices envers ceux qui n’ont pas d’enfants en entreprise ! Comme si nous n’avions pas de vie parce que nous n’avons pas donné la vie…

D’abord, qui dit “parents”, dit congés calés sur les “vacances scolaires”. Moi qui adore prendre mes vacances en dehors du mois d’août, je peux oublier ! Et puis, de toute façon, ce serait quasi-impossible d’avancer dans mon boulot quand la plupart de mes collègues sont aux abonné•es absent•es. Partir en octobre alors ? Encore raté… Impossible de s’absenter au moment où ils•elles sont tous•tes de retour et comptent sur mon travail. Résultat : je suis obligé, contre mon gré, de poser deux semaines de vacances en août, et quelques jours entre Noël et le jour de l’an. Quant à partir trois semaines en février, même topo : pour peu qu’il me reste des jours de congé à poser, je serais forcément en décalage avec les membres de mon équipe. En résumé, je n’ai pas la liberté de choisir quand je prends mes congés, parce que je dois me caler sur mes collègues parents.

Je n’ai pas la “carte enfant”

Il y a aussi l’utilisation de l’enfant comme excuse d’absence, justifiée ou non. Le : « Je dois poser un jour (ou être en télétravail) pour m’occuper de mon fils ou de ma fille » est un grand classique. La “carte enfant”, c’est vraiment le bon joker : ça sera toujours plus important qu’un rendez-vous avec un plombier ou avec n’importe quel autre membre de sa famille. Alors, parfois, il faut assurer à leur place. Une fois, j’ai dû me rendre à une réunion à laquelle je n’étais pas censé participer car mon patron - la quarantaine, marié, trois enfants -, devait se rendre à un rendez-vous parents-profs pour sa fille. Il m’a prévenu 2h avant, quand il s’est souvenu de son “obligation familiale”. Je peux comprendre qu’un tel événement ait de l’importance à ses yeux, mais ce soir-là, j’avais prévu de jouer au tennis. Alors oui, ce n’est pas un événement crucial. Mais j’ai tout de même dû annuler la partie avec mes partenaires de jeu et remettre ma vie perso au soir suivant. Et puis, ça aurait pu être important…

Autre exemple, en juin 2019. Mon boss était censé se rendre à un salon à Amsterdam. Ce salon n’entrait pas dans ma fiche de poste. Pourtant, j’ai dû y aller à sa place parce qu’il avait un “week-end famille” prévu avec ses enfants. De mon côté, je me mariais trois semaines après ! J’avais aussi des choses importantes à faire, mais c’est comme si cela ne comptait pas à ses yeux… Je trouve essentiel qu’on puisse se soutenir au sein d’une équipe et se remplacer si besoin, mais cela devrait aller dans les deux sens et il ne devrait pas y avoir de hiérarchie implicite dans les contraintes personnelles des uns et des autres…

Pas d’enfant(s), pas de Noël

Au-delà des congés, des absences et de quelques remplacements à assurer, les employé•es sans enfants sont aussi discriminé•es dans les avantages proposés par certaines entreprises. Franchement, quand le Comité d’Entreprise (CE) nous offre dix billets de spectacle (hors pandémie, bien sûr), et que neuf d’entre eux sont des entrées à Walibi ou au Palais de la Découverte, on comprend vite à qui elles sont réellement destinées… Pareil pour les chèques vacances (on y revient toujours !) : plus on a d’enfants, plus on a de réductions. Et je n’ai pas non plus droit aux “chèques lire”, car je n’ai… pas d’enfants. Même lorsqu’il s’agit d’événements au sein de l’entreprise, c’est pareil : l’année dernière, par exemple, un “noël des enfants” a été organisé. Je n’y ai pas été invité et il n’y a pas eu de soirée pour les salarié•es sans enfant… ! C’est quand même révélateur d’une forme de favoritisme, non ?

La faute aux décisionnaires

Encore une fois, ce ne sont pas les parents que je montre du doigt : pour être honnête, à leur place, je ferais sûrement la même chose. Et la plupart n’en abusent pas. Selon moi, ce qui explique en partie cette différence de traitement, c’est la constitution des Comités d’Entreprise : ils sont souvent gérés en majorité par les plus expérimenté•es de l’entreprise et donc souvent les plus âgé•es. Ces membres semblent ajuster les règles internes selon leurs points de vue et donc aussi selon ce qui les arrangent. Résultat : c’est un peu comme si avoir des enfants donnait automatiquement droit à plus d’avantages.

Et puis, il y a ce cliché selon lequel un salarié qui n’a pas de famille à gérer n’a pas de défis organisationnels, de contraintes ou de lourdes responsabilités dans sa vie personnelle. Or, c’est faux ! Je pourrais très bien m’occuper d’un proche malade sans que personne ne le sache, par exemple. Et même si j’avais zéro contrainte, rien ne justifie que je travaille plus pour compenser les aléas des autres ou en tout cas, pas de manière systématique.

Mon souhait pour palier cette injustice ? Eh non, pas forcément avoir un enfant maintenant, je vous vois venir ! J’aimerais juste que cette discrimination positive envers les parents soit plus mesurée : c’est normal qu’elle ait lieu pour certaines absences ou demandes, comme davantage de télétravail par exemple. En revanche, il y a une vraie injustice qui s’installe si la situation se répète trop souvent, ou lorsqu’il s’agit d’imposer les spectacles offerts aux employé•es ou de remplacer leurs fêtes de fin d’années par une visite du Père Noël ! Contenter l’ensemble des collaborateur•trices est un vrai challenge pour les entreprises, mais on pourrait peut-être nuancer les choses en commençant par prendre davantage en compte les salarié•es sans enfants sans avoir à désavantager les parents à leur tour. À bon entendeur.

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Photo by WTTJ

Anais Koopman

Journaliste indépendante

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