La politique est-elle (vraiment) devenue une affaire de professionnels ?

La politique, une affaire de professionnels·elles ?

À Athènes, la politique était l’affaire de tous les citoyens, et les responsabilités politiques circulaient entre chacun d’eux, entre autres grâce au tirage au sort. En France, au XXIe siècle, c’est une toute autre histoire. La politique est devenue un métier : avec ses études, son plan de carrière, sa rémunération. Et des élus qui enchaînent - de plus en plus - les mandats : bref, ce sont de vrai·e·s professionnels·elles de la politique. Mais la politique peut-elle seulement être un métier comme les autres ? Enquête.

Annie Chapelier n’y pensait pas le soir en s’endormant. « Devenir députée ? Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit. Avant 2017, je n’avais jamais été élue, même au niveau communal. Je n’avais même jamais fait partie d’une association ! » Et pourtant, quand Emmanuel Macron se lance en 2016, elle saute le pas. « Marre de l’alternance gauche - droite » et des promesses « qui n’engagent que ceux qui y croient », l’infirmière-anesthésiste a « envie de s’investir pour la République ». Sans aucune expérience des campagnes politiques, elle remporte un peu par hasard la 4e circonscription du Gard en juin 2017, portée par le mouvement En Marche et ses 308 députés élus. La femme de « presque 50 ans » fait sa rentrée à l’Assemblée nationale. Elle ressent « la lourde responsabilité de représenter les Français ». Mais fait aussi un serment : elle ne se représentera pas après son premier mandat. « Je pense que le renouvellement est sain pour la démocratie. Et pour renouveler les députés, il n’y a pas 36 solutions, il faut laisser sa place », explique la députée sortante, qui tiendra bien son engagement.

Il faut dire qu’Annie Chapelier - qui sort un ouvrage intitulé Parlement en toc le 14 avril prochain - est en colère contre ces hommes et femmes politiques « qui s’incrustent », ces « professionnels de la politique qui sont députés depuis des années pour voyager à l’œil, avoir des bonnes fins de mois, être médiatisés, mais qui n’apportent jamais rien de concret à la Nation ». Et elle n’est pas la seule. Lors de l’émission « La France face à la guerre » qui rassemblait le 14 mars dernier les huit principaux candidats à une grande soirée politique sur TF1, Eric Zemmour a fustigé ces « politiciens professionnels », promettant aux Français que, lui, ne les « trahirai jamais ». Cinq ans plus tôt, c’est le candidat Emmanuel Macron qui avait déjà les mêmes arguments : « Je ne suis pas un professionnel de la politique […] J’ai eu un métier, j’ai été dans la vraie vie. »

« J’ai abordé toutes les élections avec la même humilité »

Martine Eap-Dupin, elle, enchaîne les mandats depuis 28 ans. Pourtant elle l’affirme : « La politique n’est pas un métier. » A 69 ans aujourd’hui, elle a été élue conseillère départementale en 1994, puis maire de sa commune, Précy-sous-Thil (Côte-d’Or), en 1995. Depuis, elle n’a eu de cesse d’être réélue. Elle est même devenue vice-présidente du Conseil départemental de Côte d’Or. Mais elle ne se considère pas comme une professionnelle de la politique. D’abord car elle a gardé toute sa vie son emploi de pharmacienne, jusqu’à sa retraite il y a neuf ans. La politique, aussi chronophage que ce soit, n’est donc jamais devenue sa seule activité. Ensuite, question de personnalité peut-être, la sexagénaire, même après 28 ans de politique, ne se « considère vraiment pas comme une professionnelle. J’ai abordé toutes les élections avec la même humilité. Et puis je suis toujours resté en proximité avec mon territoire, la vie de parlementaire ne m’a jamais attiré par exemple. »

« La politique nécessite beaucoup d’investissement personnel, si on veut faire les choses bien et être experts sur nos sujets » - Thibault Bazin, Député LR et élu depuis ses 23 ans

Si Martine Eap-Dupin avoue qu’on « est venue [la] chercher » et qu’elle n’avait jamais pensé faire une carrière dans la politique, Thibault Bazin a un parcours opposé. Pour lui, la politique, c’est une vocation. « Quand j’étais petit, je rêvais d’être maire de mon village. » Ce rêve, il le réalise à 23 ans. En 2008 il devient le plus jeune maire de France à Rosières-aux-Salines (Meurthe-et-Moselle). En 2015, il devient conseiller départemental de Meurthe-et-Moselle. Et finalement, en juin 2017, il est élu député (Les Républicains). Pour lui, la politique, est plus qu’un métier, c’est un engagement : « La politique nécessite beaucoup d’investissement personnel, si on veut faire les choses bien et être experts sur nos sujets. Ça demande du temps, beaucoup de sacrifices personnels », admet-il. C’est pourquoi il ne comprend pas que nombre de députés de la majorité choisissent de ne pas se représenter cette année. « Dans notre groupe parlementaire (Les Républicains), chez les plus jeunes, tout le monde repart en campagne ! Quand on se lance dans une carrière politique sérieuse, on se donne pour la politique. On ne s’arrête pas au bout d’un mandat, pour aller faire de l’argent dans le privé. »

En 2012, 73% des députés ont passé plus de la moitié de leur vie active en politique

Combien sont-ils·elles, comme Thibault Bazin, qui décident de faire carrière en politique ? Pour le savoir, Julien Boelaert, Sébastien Michon et Étienne Ollion ont mené l’enquête et ont retracé l’intégralité du parcours politique mais aussi professionnel de quatre cohortes de 1 738 députés, des années 1970 à 2016. Les résultats, publiés dans « Métier Député : enquête sur la professionnalisation de la politique en France » (Raisons d’agir, 2017) sont sans équivoque : parmi les députés élus en 2012, 73% ont passé plus de la moitié de leur vie active en politique. Autrement dit, sur l’ensemble des 577 députés, les trois quarts ont passé au moins 17 ans en politique. Un chiffre jamais atteint dans l’histoire de la Ve République, et un phénomène général touchant également les mairies, les intercommunalités et les conseils régionaux.

Certains députés ont poussé cette logique de la professionnalisation jusqu’au bout. Gérard Bapt, a effectué huit mandats de député de Haute-Garonne. Hormis une brève période entre 1993 et 1997, il a été député socialiste sans discontinuer entre 1978 et 2017. Jean-François Mancel a lui effectué sept mandats de député (Les Républicains). On est loin de l’idéal athénien. Dans l’Antiquité, les citoyens de la Cité s’investissaient quelques mois, quelques années en politique avant de retrouver leur métier d’origine. C’était possible « grâce au misthos, une rémunération sommaire pour dédommager les citoyens les plus pauvres qui participaient à la vie politique », rappelle Paulin Ismard, professeur d’Histoire grecque à l’Université Aix-Marseille, mais aussi grâce au tirage au sort, au non-cumul des mandats et à la rotation des charges, qui engageaient tous les citoyens de la Cité.

Depuis, les choses ont donc bien changé. Peut-être, entre autres, avec l’apparition d’un « cursus » pour devenir homme ou femme politique. « En quarante ans, le nombre d’anciens collaborateurs ou permanents de partis devenus députés a plus que doublé, pour atteindre 33 % en 2012. Ils n’étaient que 14 % en 1978 », révèlent les auteurs de “Métier député”. En plus d’un passé d’assistant parlementaire, il est bon - si l’on veut faire carrière en politique - d’avoir fait Sciences po, ou du droit. Mais pas forcément l’ENA, comme le voudrait la croyance générale. Les énarques préférant à la carrière élective – risquée et pas toujours bien payée – une carrière dans les hautes administrations centrales (Conseil d’État, Inspection des finances, Cour des comptes).

Ce « cursus » fait même office de raccourci : les jeunes qui connaissent les couloirs de l’Assemblée, du Sénat ou des cabinets ministériels comme leurs poches se font élire plus vite que les autres. Ils ont besoin de moins d’années en mandat local avant leur première législative remportée : huit ans contre presque onze pour ceux qui n’ont pas été auxiliaire mais simplement maire d’une petite ville par exemple.

2017 et “renouveau” du Parlement : quand les “novices” sont relégués au second rôle

En 2017, les législatives qui suivent l’élection d’Emmanuel Macron rebattent les cartes en profondeur : 424 élus sur 577 sont des primo-députés. Un record. La plupart d’entre eux sont élus sur la promesse du dégagisme : « sortir les sortants », faire la place à de nouveaux profils. Mais ces résultats remettent-ils pour autant en cause le processus de professionnalisation de la politique française ? C’est la question que s’est posée Etienne Ollion, dans « Les candidats. Novices et professionnels en politique » (PUF, octobre 2021). Premier constat de cette enquête sur une Assemblée nationale presque entièrement renouvelée en 2017 : « Les novices (c’est-à-dire les nouveaux élus qui n’avaient pas d’expérience politique, ndlr) ont été relégués dans leur très grande majorité aux seconds rôles. Seuls quelques-uns ont réussi à s’imposer », analyse le chercheur au CNRS, et enseignant à Polytechnique. A contrario, les anciens collaborateurs de ministres ou attachés parlementaires devenus députés ont su « comment être aux bons endroits, dans quelles commissions s’installer pour avoir du pouvoir. Ils connaissaient les codes, la hiérarchie interne », explique Etienne Ollion. Conclusion : si les législatives de 2017 ont fait entrer de nouveaux acteurs à l’Assemblée nationale, ce sont les professionnels de la politique – y compris ceux qui n’avaient jamais été élus mais qui travaillaient déjà dans ce champ – qui ont monopolisé une grosse partie du pouvoir.

Une ambivalence demeure, difficilement soluble : le risque de multiplier les mandats, c’est d’évoluer dans sa bulle, et de se couper des problèmes des Français ; pourtant, il est indéniable que la pratique de la politique contemporaine nécessite une expertise technique qui ne s’acquière qu’avec l’expérience. Même Annie Chapelier – plus que favorable au renouvellement régulier du personnel politique - regrette d’avoir été « démunie sur certaines questions de financement, sur les subtilités des compétences de certaines collectivités… » Elle en vient à se demander s’il ne faudrait pas qu’il existe une formation, voire même « qu’il faille d’abord être élu localement avant de pouvoir se présenter à l’Assemblée ». Car elle l’affirme à sa manière : « Être député·e, c’est un métier à part entière ! »

Article édité par Clémence Lesacq ; Photo Thomas Decamps pour WTTJ

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