Loïc Prigent : « Fils d’agriculteur, j’ai gardé ce truc d’obsession du travail »

Interview de Loic Prigent sur la Fashion Week et son métier

À l’occasion du grand retour de la semaine de la mode parisienne (aka Fashion Week pour les intimes anglophones) ce lundi 27 septembre, le journaliste et documentariste de mode Loïc Prigent (Le Supplément sur Canal + ; 5 Minutes de mode sur TMC…), connu pour son regard décalé à la fois tendre et grinçant sur la mode, déshabille pour Welcome to the Jungle son obsession pour son travail. Il nous parle passion de la mode et des robes, de la frénésie, et comment il réussit à garder le rythme (et sa santé mentale) dans un univers toujours plus friand d’instantanéité. Rencontre.

La Fashion Week parisienne commence ce lundi 27 septembre. Il y en a deux par an, plus toutes celles de par le Monde… Vous les comptez encore, vous, vos Fashion Week ?

Je ne sais pas du tout à combien j’en suis, mais j’ai récemment calculé que depuis mes débuts, en 1997, j’ai en tout cas passé plusieurs années de ma vie en Fashion Week !

Lors de tels événements, le rythme est réputé intense… Comment gérez-vous ces périodes ?

Les Fashion Week, c’est l’aliénation du journaliste. Pour tenir, il faut réussir à ne pas tomber dans le piège des nuits blanches. Si on en fait trop, on est rapidement épuisé et sur les nerfs. Le créateur Charles de Vilmorin (jeune styliste prodige de 23 ans, ndlr) me confiait récemment que pour créer, il avait besoin de se mettre dans un état de transe qu’il n’atteignait qu’en ne dormant pas pendant quinze jours… Ça, ça fonctionne quand on travaille seul. Mais quand on travaille en équipe, les nuits sans dormir sont à éviter absolument. Une de mes erreurs dans le passé, ça a été d’avoir accepté cette culture de la nuit blanche qui peut exister dans la mode.

Quand on a trois, quatre ou cinq (défilés) dans la journée, c’est incroyable, c’est l’ascenseur émotionnel permanent, mais il vaut mieux prévenir ses proches que c’est la semaine des défilés et qu’au 4e jour on n’est pas dans son état normal !

D’ailleurs, il parait qu’en période de Fashion Week vous avez une hygiène de vie assez irréprochable. Par exemple, vous ne buvez pas une seule goutte d’alcool

Oui. Toujours. Il y a quelques années, j’ai dérogé à cette règle lors d’une saison, et j’ai accepté les invitations des marques aux dîners qu’elles donnaient. Je me disais que c’était peut-être important d’y aller pour le réseau, avoir plus d’accès ensuite auprès des grandes maisons, etc. Alors cette semaine-là, j’ai fait les dîners. Et c’est vrai que c’était génial parce que j’ai parlé à des rédacteurs-en-chef américains qui ne me disaient pas “bonjour” aux défilés mais qui, là, me saluaient… En plus, dans ces fêtes, le champagne est délicieux ! (Rires) Le seul problème, c’est que le lendemain vous devez être à 9h dans la voiture pour aller à un défilé immanquable… Le tout avec le cerveau embrumé.

Comment travaillez-vous et que vivez-vous pendant ces semaines ?

Il y a des journalistes qui ont de la chance : ils s’assoient sur un banc de défilé, ils font trois photos, une bise aux créateurs, et c’est plié. Pour moi, c’est un peu particulier parce que je couvre une Fashion Week en la filmant, et que mon but est de la capter dans son intégralité. Donc souvent, je filme en amont les essayages, parfois même deux mois avant… Résultat, quand les défilés commencent vraiment, j’ai déjà plusieurs jours de travail dans les pattes. Souvent je filme aussi les coulisses, et là c’est un moment d’énergie génial : on a une montée d’adrénaline incroyable puis… il faut filer au défilé suivant ! Alors quand on en a trois, quatre ou cinq dans la journée, c’est incroyable, c’est l’ascenseur émotionnel permanent, mais il vaut mieux prévenir ses proches que c’est la semaine des défilés et qu’au 4e jour on n’est pas dans son état normal (Rires) ! C’est comme les gens qui font le festival de Cannes : ils sont fous, ils parlent d’un film comme si c’était la chose la plus importante du monde. Alors que non, que pour les autres ça n’est pas important… La mode c’est pareil, ça met dans un état second.

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Ça a l’air d’être un métier riche en émotions…

Oui. Parfois, face au défilé d’un nouveau créateur, je peux avoir des extases esthétiques, alors que le reste de l’assemblée peut être d’un avis totalement contraire. Cela m’est même déjà arrivé d’aimer un défilé et que cet avis passe pour “misogyne” aux yeux des autres critiques de mode ! Mais c’est aussi ça qui est génial, c’est ce bouillon de culture, cette diversité d’opinions. Car quand la Fashion Week est bonne, que ce que l’on voit nous bouscule, on passe un vrai bon moment.

Comment vous préparez-vous à un tel moment ?

Avant la pratique, il faut passer par la théorie. Du coup, il faut lire et se documenter sur ce milieu. Moi, je compulse la presse spécialisée, surtout anglo-saxonne (Vogue UK, Harpers Bazaar, la rubrique style du New York Times…), je lis beaucoup de biographies de designers - en ce moment je lis celle sur Karl Lagerfeld écrite par Marie Ottavi, journaliste à Libération, - et j’observe ce qui se passe sur les réseaux sociaux, afin d’avoir les enjeux économiques en tête… Ça permet de donner de la profondeur à ce qu’on voit en tant que journaliste, ça permet de comprendre pourquoi telle tendance est de retour, le jeu des chaises musicales de l’industrie, avec tel créateur à tel poste, pourquoi telle marque vient d’être rachetée par le groupe LVMH…

C’est un secteur connu pour sa dureté et son élitisme. Ca ne vous a jamais pesé ?

Disons que je suis dans une position d’observateur qui me protège. Je ne participe pas forcément, je suis là pour “croquer” ce petit milieu. Mais c’est vrai que les gens de la mode m’ont longtemps fait peur. Par exemple, ils ne disent pas bonjour quand on vient pour s’asseoir à un défilé. J’ai fait une vidéo de Lena Situations qui arrive à un show Balmain, elle dit bonjour, mais personne ne la salue en retour. Un jour j’ai même assisté à une scène où les invités à un dîner se prenaient la tête sur la hauteur des sourcils de la page 44 du Vogue. Pendant une heure, les gens étaient d’une méchanceté sur rien.

Votre première Fashion Week, vous l’avez faite après un stage à Libération en 1997 en récupérant les invitations d’autres journalistes (Anne Boulay et Gérard Lefort, ndlr). Qu’avez-vous ressenti ?

C’est drôle mais dès le premier défilé, je me suis immédiatement senti à la maison. J’ai adoré cette énergie du nouveau, cette idée qu’on peut réinventer la silhouette, et même la féminité elle-même, à chaque saison.

Vos parents étaient agriculteurs. Quel parcours avez-vous eu pour en arriver là ?

Je suis fils d’agriculteur mais bizarrement il y a toujours eu un truc de coquetterie très profond dans ma famille... Dans le village breton d’où je viens, Plouescat, on appelait ma grand-mère “chan de la mode”, en breton dans le texte (une manière affectueuse de dire qu’elle était fan de mode, ndlr) et d’ailleurs mon frère a lui-même travaillé dans le milieu à un moment… Moi, après le Bac j’ai fait des études de Lettres Modernes… ou Classiques, je ne me souviens plus vraiment. Ensuite, mon amie la graphiste Geneviève Gauckler m’a obtenu un stage dans une maison d’édition, pendant qu’elle me donnait des notions de graphisme le week-end. Du coup, je me suis mis à faire des fanzines qui ont plu à Michel Cressole (Loic Prigent a notamment cofondé le magazine Têtu, ndlr), un journaliste et militant gay de Libération qui m’a demandé de proposer des sujets pour son journal.

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Vous auriez-pu faire un autre métier que journaliste ?

J’ai toujours aimé tout ce qui tournait autour de l’univers des médias…. Ce qui est sûr c’est que je n’aurais pas pu devenir paysan, car c’était un milieu trop macho pour moi. Même si je trouve qu’il y a des états de transe au moment de la récolte, similaires à ceux de la mode.

Comment ça se passe pendant les périodes hors Fashion Week ? Vous arrivez à décrocher ?

Oui - je prends parfois des vacances - mais je ne suis pas un modèle. Je vous rappelle que je suis fils d’agriculteur, j’ai gardé ce truc d’obsession du travail. Sauf que moi, plutôt que d’avoir constamment un œil sur mes plantations, j’ai toujours un montage de film en tête car j’en ai toujours un ou plusieurs en cours, même hors période de Fashion Week. D’ailleurs ça c’est un truc qu’on ne voit pas de l’extérieur, mais clairement le montage ça me prend tout mon temps. Pendant les défilés, on est parfois en train de monter dans cinq salles différentes en parallèle avec l’équipe de Bangumi (la maison de production de Yann Barthès et Laurent Bon, ndlr).

Il y a un rythme intéressant sur YouTube, avec un sentiment de communauté et d’intimité. J’avais envie de m’y frotter.

En ce moment, on vous retrouve dans quatre formats différents - votre émission 5 minutes de mode sur TMC, votre chaîne YouTube aux près de 400 000 abonnés, vos documentaires, plus des formats spécifiques pour des marques – lequel vous procure le plus de plaisir ?

Ils sont tous différents. Dans les vidéos qu’on fait avec les marques, ce qu’il y a de génial c’est qu’elles nous donnent accès à des choses qu’on ne voit pas en temps normal. Pour un docu, c’est le plaisir du long terme, on peut se perdre dans un dédale, filmer sur des semaines, dans les coulisses, rencontrer plein de gens… Récemment, pour Dior et le défilé croisière à Athènes, j’ai pu observer comment les modélistes travaillaient et leurs expérimentations pour le prêt-à-porter. Lorsqu’on filme pour 5 minutes de mode, je suis dans une démarche très pédagogique, je décris vraiment les robes et les couleurs. Quant à YouTube, ce que j’aime c’est la liberté : je peux faire 52 minutes sur un défilé qu’une chaîne de télé refuse de produire en long format parce qu’elle ne le juge pas assez fédérateur.

C’est ça qui vous a poussé à lancer cette chaîne YouTube il y a deux ans ?

Oui. Le déclencheur, ça a été les seize heures de rush d’un défilé Haute Couture Chanel qu’on a dû traiter en un format de deux minutes. Et puis la frustration de proposer quatre fois un documentaire sur Jacquemus à une chaîne de télé, et de me le voir refuser à chaque fois. J’ai fini par me dire qu’il fallait que je le fasse pour moi. En plus, il y a un rythme intéressant sur YouTube, avec un sentiment de communauté et d’intimité. J’avais envie de m’y frotter.

Qu’est-ce que ça vous a apporté ?

Une visibilité internationale. On est regardé aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Asie… La dynamique est saine car ça a changé ma façon de tourner, je filme plus encore qu’avant. Désormais, les plus jeunes me reconnaissent, et puis, en période de défilés, je suis désormais dans les rangs plus bariolés (des influenceurs·ses, ndlr). J’aime bien mes copains qui s’habillent tout en noir et qui tirent la gueule, mais ça me plait aussi d’être avec les gens en rose et en Terracotta ! (Rires)

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À propos de look, on vous fait encore beaucoup de remarques sur le votre ?

Karl (Lagerfeld, ndlr) se moquait toujours de moi. Je me souviendrais toujours d’une scène, un jour où on tournait Le Jour d’Avant. Je venais de rencontrer le mannequin et fidèle de Karl, Baptiste Giabiconi. On est tous assis à la terrasse d’un café, mais dans deux alcôves différentes. Ces alcôves créent un effet amplificateur audio, j’entends alors tout ce que Karl dit à Baptiste et notamment cette phrase (il prend un accent allemand) : « Lui c’est Loïc. Il s’habille très mal, mais ne t’inquiète pas, il est super. » (Rires)

Il faut dire que vous portez invariablement des casquettes et des chemises à carreaux… C’est un vrai pied-de-nez au milieu ?

Au début, c’était spontané. Je ne me suis jamais dit : “Tiens, je vais me déguiser en plouc”, même si c’était ça la perception que les autres en avait au final (Rires). Je pensais sincèrement être chic. Par contre par la suite oui, c’est devenu calculé de ma part d’être habillé de façon simple. Je ne voulais pas être dans un rapport de coquetterie ou d’apparence vis-à-vis des gens.

“Comment les gens vont-ils s’interroger ? Vont-ils rogner sur leurs dividendes pour pouvoir se regarder dans le miroir dans vingt ans et se dire qu’ils ne sont pas responsables de ces typhons ? Comment les marques, fatiguées, qui ont surproduits comme des folles pendant des années vont-elles s’en sortir ?”

En 2016, vous avez sorti votre premier livre : “J’adore la mode, mais c’est tout ce que je déteste”, un recueil de citations, à la fois drôles et grinçantes, glanées ça et là dans le monde de la mode… Ce titre, est-ce ce que vous pensez vous-mêmes de cet univers ?

Ça a longtemps été ce que j’ai pensé, mais j’ai un rapport beaucoup plus apaisé à ça désormais.

Comment cela ?

Aujourd’hui, je suis très à l’aise avec l’idée d’aimer la mode, en pouvant aussi la remettre en question. Aimer la mode, c’est aussi la détester. C’est nécessaire d’avoir du recul par rapport à cette industrie, de pouvoir la questionner, car oui elle est une des plus polluantes au monde, et elle doit être moteur de son propre changement. Mais c’est aussi une des rares industries en France qui a l’air de fonctionner. Et puis, aux rageux et à ce racisme anti-mode qui existe en France, j’ai envie de répondre que la frivolité est nécessaire, et même salutaire.

Qu’est-ce qui vous plait en ce moment dans cette industrie ?

La remise en question est intéressante. Par exemple, comment Chanel va se mettre à faire des tweeds écoresponsables alors que pour un seul tissu, vingt fils qui viennent de vingt fermes différentes sont nécessaires ? Comment la marque va se sortir de ce casse-tête écologique ? Comment les gens vont-ils s’interroger ? Vont-ils rogner sur leurs dividendes pour pouvoir se regarder dans le miroir dans vingt ans et se dire qu’ils ne sont pas responsables de ces typhons ? Comment les marques, fatiguées, qui ont surproduits comme des folles pendant des années vont-elles s’en sortir ? Et comment les “tout petits” peuvent-ils émerger et tout changer ?

L’effondrement du Rana Plaza (le 24 avril 2013, cette usine de textile à Dacca au Bangladesh s’est effondrée en provoquant la mort de plus de 1 000 personnes, ndlr) a-t-il été un moment déclencheur de votre prise de conscience sociale dans la mode ?

J’en avais déjà conscience, mais moi je filmais d’autres types d’ateliers, bien différents (ceux des grandes maisons de mode françaises où travaillent artisans et autres “petites mains” dotés d’un grand savoir-faire, ndlr). Par contre, récemment, j’ai visité une usine écoresponsable de délavage de jeans. J’ai eu un choc, je me suis dit : c’est ça le modèle écoresponsable ?! Mais que faisait-on avant ? Et surtout, que fait-on encore aujourd’hui dans les usines “normales” ? (Il regarde sa tenue) C’est là que je me rends compte que ma garde-robe est problématique…

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Ça a changé votre manière de consommer ?

Je ne suis pas un modèle, mais je consomme assez peu de mode… En revanche, je ne suis pas près d’acheter un jean délavé.

Comment votre métier de journaliste a-t-il évolué depuis vos débuts à Libération il y a 24 ans ?

Avec les réseaux sociaux, on est tous devenu à la fois rédacteur en chef, publicitaire, graphiste, chef de produit et RH de nous-mêmes… Résultat, aujourd’hui des gens peuvent se plaindre avec un seul post qu’il n’y a que des blancs aux premiers rangs des défilés, et ça a un vrai impact. En ce moment d’ailleurs, TikTok est en train de tout bouffer. Et je sais que c’est une erreur stratégique de ma part de ne pas y être, mais c’est aussi plus sain pour ma santé mentale. Car c’est une charge mentale supplémentaire. Pour vous donner un ordre d’idée, l’autre jour, j’ai posté pour la première fois sur TikTok un extrait d’une vidéo de Gigi Hadid faisant un mouvement de cheveux à un défilé Jacquemus, ça a fait 7 millions de vues en 24h… Un carton. Mais il faut avoir le temps de s’en occuper, c’est un poste à plein temps.

Dans cette industrie, le plus dur n’est-il pas finalement de durer ?

Je dirais plutôt de s’épanouir. Personnellement, je suis loin d’être blasé : j’ai toujours l’ambition d’en faire plus, de profiter de ce moment de changement pour voir où moi aussi je peux aller, comment je peux influencer les gens à consommer différemment, faire évoluer les mentalités en posant des questions qu’on n’a pas l’habitude d’entendre… et il y en a plein que je n’ai pas encore posées !

Vous n’êtes donc pas près de travailler moins ?

Non. En réalité, j’aimerais travailler beaucoup plus, en ayant encore plus de temps libre ! Je veux augmenter les deux, ne pas choisir. Tout en dormant plus, en voyant davantage mes potes, en faisant plus à manger, en écrivant plus, en filmant plus… Par contre, s’il y a bien un truc que je ne veux pas, c’est me réveiller la nuit en pensant au boulot. Parce qu’il n’y a rien de pire que ça.

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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