Un an après le début de la crise sanitaire, le long sommeil des DJ

Crise sanitaire : les Dj mis en sourdine témoignent

Plus d’un an après la fermeture des clubs, le quotidien des DJ a radicalement changé. Enregistrements de streams dans de petits studios aménagés, reconversions temporaires… Ces musiciens noctambules ont plus que jamais l’impression d’avoir été abandonnés, délaissés par des politiques qui, selon eux, ne connaissent pas suffisamment leur milieu et dénigrent leur activité en utilisant des qualificatifs tels que “secondaire” ou “anecdotique” lorsqu’ils évoquent la nuit. Mais faire danser un public, est-ce vraiment accessoire ? Réponse avec celles et ceux qui enflammaient les dancefloors, avant que le Covid-19 ne vienne stopper net leur activité.

Frustrations et reconversions à marche forcée

Cela fait tellement longtemps que la nuit est morte, qu’on en vient à regretter les gouttelettes de transpiration qui tombent du plafond, les fumoirs irrespirables, les sols qui collent, les queues interminables où chacun redoute le passage devant le physio, les maquillages qui dégoulinent et les cheveux mouillés… Sans activité depuis le 17 mars 2020, les DJ ont dû s’adapter à cette situation exceptionnelle. Jules (1), ne passe plus ses journées à digger de la musique chez ses disquaires préférés ou à composer dans le studio de son label, mais derrière un écran d’ordinateur, seul. En télétravail depuis septembre 2020, il s’occupe du service client d’une entreprise d’informatique. Un job alimentaire en CDI qui lui permet de payer son loyer et d’assurer ses charges fixes. « Je ne me plains pas parce que beaucoup ne trouvent pas de boulot en ce moment, dit-il. Ça aurait pu être pire. Après, c’est vrai que ce que je fais ne m’intéresse pas et dès que les clubs rouvriront, j’arrêterai. » Une reconversion temporaire et nécessaire pour tous ceux qui ne touchent pas de cachet d’intermittent du spectacle, comme ce DJ de 28 ans.

En dehors des Daft Punk, David Guetta, DJ Snake et Bob Sinclar, dont les cachets atteignent des sommets lorsqu’ils se produisent en live, une grande partie des professionnels de ce secteur manquent généralement de ressources pour vivre pleinement de leur activité. « Beaucoup pensent que les DJ gagnent bien leur vie, mais la réalité est toute autre : la plupart sont auto-entrepreneur·es et sont payés en facture. Ils·elles gagnent l’équivalent d’un SMIC par mois, explique Brice Coudert, ancien directeur artistique de Concrète et programmateur du Weather Festival. Et cet argent venait presque essentiellement de leurs performances scéniques. Depuis un an, il n’y a plus de live et ils se retrouvent sans rien. » Selon une étude de la Sacem publiée en 2016, les ventes d’albums et les revenus du streaming restent encore marginaux dans le secteur de la musique électronique.

Un mois avant le premier confinement, Tanguy Le Maître qui mixe sous le nom de Master Phil, était programmé à Vilnius en Lituanie. « Après avoir joué dans des lieux confidentiels pendant quelques années, je voyais que ma carrière prenait un peu plus d’ampleur. Puis, tout s’est arrêté », se souvient le DJ de 25 ans. Guichetier à la SNCF de jour, il a pu bénéficier du chômage partiel au début du premier confinement avant de reprendre son activité dans les chemins de fer à temps complet en mai 2020. « Mes parents m’ont toujours dit de trouver un job fixe et d’avoir une passion à côté, explique-t-il. J’aime mon travail et mes collègues me demandent souvent de passer de la musique, mais cela ne remplace pas tout. Jouer en club le week-end me rendait heureux, c’était ce que j’attendais toute la semaine. Aujourd’hui, je tiens parce que je suis passionné, mais ce n’est pas toujours évident. » Dans un post publié sur Instagram, le jeune homme a eu besoin de poser des mots sur ce qu’il vit depuis plus d’un an : « J’attends, j’attends comme un chien fidèle attend son maître, comme un junkie attend sa dose, j’attends et c’est dur. Je n’aime pas me plaindre et je pense qu’il y a plus grave, mais si on pouvait me rendre la raison pour laquelle je suis heureux la journée, la semaine, le mois et même l’année, eh bien, c’est ce que j’aimerais le plus au monde. »

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Dialogue de sourd avec le gouvernement

Plongées dans le silence, les discothèques ne savent toujours pas quand elles pourront ouvrir leurs portes. Malgré les aides du gouvernement, l’Union des métiers et des industriels de l’hôtellerie indique que 131 clubs ont été placés en liquidation judiciaire en 2020, sur les 1 600 établissements que comptait le pays. Roselyne Bachelot a bien sûr eu des mots pour les intermittents du spectacle, a organisé des états généraux des festivals, mais ne s’est pas encore directement adressée aux DJ et autres acteurs du clubbing. De toute façon, la ministre de la Culture l’a affirmé : si elle avait eu 18 ans en 2020, elle ne serait pas allée « dans une discothèque ».

« Le gouvernement ne connaît absolument pas notre milieu ; pour preuve nous ne dépendons pas du ministère de la Culture, mais du ministère de l’Intérieur, relève Brice Coudert. En fait, ils nous voient comme des débits de boissons, sans aucune considération pour la valeur ajoutée du DJ. Je pense que s’ils avaient ne serait-ce qu’une fois poussé la porte d’un club qui a une vraie programmation musicale, ils sauraient que notre activité se rapproche d’une salle de concerts ou d’un théâtre. » Le DJ et producteur français Laurent Garnier, chevalier de la Légion d’honneur et officier des Arts et des Lettres a également fait part de son incompréhension dans une lettre ouverte, publiée en octobre 2020 : « Je pensais bêtement que les choses avaient évolué et qu’avec mes petits camarades platinistes nous avions dignement gagné notre statut et notre ticket d’accès au monde de la culture. Mais force est de constater qu’apparemment ce n’est toujours pas le cas. »

Depuis mars 2020, la nuit et les DJ n’ont pas seulement été empêchés par la crise sanitaire, ils sont au cœur des préoccupations du gouvernement. Fin mars 2021, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin affirmait que « les fêtes clandestines, les fêtes sauvages » étaient la « première difficulté » en matière de non-respect du couvre-feu et des règles sanitaires. Près de 300 fêtes illégales, parmi lesquelles le Carnaval de Marseille qui a réuni 6 500 personnes sur la Canebière le 21 mars, ont été recensées depuis janvier 2021. La majorité des DJ ne cautionnent pas ces initiatives souvent privées, organisées par une poignée de personnes et qui pourraient, à terme, ralentir leur reprise d’activité.

Un métier créatif et nécessaire

D’ailleurs, rares sont ceux qui remettent en cause la fermeture des clubs. Quentin Lepoutre et son alter ego Myd, nouvelle signature du label Ed Banger, sait déjà que les discothèques seront les derniers endroits autorisés à ouvrir à la fin de la crise sanitaire. Mais cela ne l’empêche pas de tiquer lorsqu’il entend que la nuit est anecdotique : « Tout le monde n’a pas la chance de faire un métier qui lui plaît, de partager des moments avec des personnes qui leur ressemblent… La nuit, c’est l’endroit de tous les possibles : on peut s’y lâcher, danser jusqu’à l’épuisement sans risquer d’être jugé, rencontrer des personnes inspirantes et écouter de la musique qu’on n’a jamais entendue ailleurs. Vous savez combien de personnes sortaient chaque weekend en boîte de nuit ? C’était énorme ! »

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Si la nuit et les publics qui la composent diffèrent d’un établissement à l’autre, elle reste aujourd’hui encore un refuge pour les cultures alternatives et undergrounds. Dans ces cercles, certains pensent que la vie nocturne est aujourd’hui également visée pour son côté disruptif. « J’ai l’impression que le gouvernement profite de la pandémie pour se débarrasser de toutes les personnes qui refusent de rentrer dans des cases », pense José Fehner, plus connu sous le nom de Mangabey. Une analyse que partage Giulietta Canzani Mora qui mixe sous le nom Piu Piu : « En y réfléchissant, je ne pense pas que la musique de club soit particulièrement pointée du doigt, mais les personnes qui gravitent dans certains milieux alternatifs le sont. »

De par leur histoire, la techno et la house - popularisées dans les années 80 à Chicago et Détroit, deux villes frappées par de fortes tensions sociales et raciales -, rassemblent encore des personnes qui manquent parfois de place dans la société. « Il est plus simple de voir les acteurs de ces milieux comme des gens dangereux, plutôt que définir leur activité comme quelque chose de culturel », ajoute la DJ, animatrice radio et membre de l’agence « Good Sisters » qui valorise les femmes et les personnes LGBTQIA+ dans les milieux culturels.

Pour toutes ces raisons, les platinistes n’ont pas de doute sur l’utilité de leur métier. « Bien sûr que, pour continuer à fonctionner, un état a besoin de métiers précis et d’autant plus dans un contexte de crise sanitaire, explique Piu Piu. Mais la vraie question que nous devons nous poser aujourd’hui est la suivante : doit-on survivre ou vivre ? Nous ne sommes pas des survivalistes ! La fête, c’est aussi ce qui nous rend humain, vivant, elle ne s’achète pas. Alors oui, en ce sens, ce que nous faisons est indispensable. »

Les limites du stream

Enfant timide, Master Phil s’est aussi servi de la scène comme un exutoire. « J’ai toujours été le gamin un peu bizarre qui s’intéressait à la musique, et me produire dans des salles m’a aidé à sortir de ma coquille, dit-il. Je pouvais porter des chemises à fleurs, une moustache, le public était réceptif. Parfois même, j’arrivais à faire découvrir des morceaux, des groupes…Le plus dur, c’est de penser qu’on pourrait m’oublier. Et plus le temps passe, plus j’ai l’impression de m’éloigner du public et de ne plus connaître ses envies. »

C’est justement pour garder un lien avec tous ceux qui avaient l’habitude de fréquenter les clubs, qu’un grand nombre de DJ tentent de se réinventer en proposant des lives en ligne. Programmateur de Culture Club, nouveau format en ligne des événements électroniques de la Gaîté Lyrique, Brice Coudert propose depuis février 2021, une série de rendez-vous en ligne mêlant musique, danse, podcasts et talks. L’objectif : « Vivre à distance de nouvelles expériences artistiques et garder un lien avec les communautés invisibilisées et délaissées par la crise sanitaire. »

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Après avoir vu sa tournée européenne et américaine annulée, Myd s’est également essayé au stream pendant le premier confinement. « Il fallait que je fasse quelque chose pour ne pas déprimer, se souvient-il. Mais je ne voulais pas faire un live le soir, je trouvais ça un peu déprimant et pas vraiment adapté à la situation. Qui a envie de danser seul chez lui à minuit ? J’ai donc décidé de faire une matinale de 8h à 12h sur Youtube. » Pendant son émission CoMyd-19, le DJ et producteur français tente de remonter le moral des troupes avec sa hotline et ses mix inédits. Si l’expérience est positive, il reconnaît que le live n’est pas une solution idéale : « Quand je passe un disque, je le fais en fonction de la salle, sa façon de réagir, là, tu es tout seul, ça n’a pas trop de sens. » D’ailleurs, le stream n’est pas à la portée de tous : le DJ doit avoir un matériel spécialisé à domicile et une communauté suffisamment importante pour faire vivre ce temps d’échange particulier.

Une nuit plus folle à la sortie de la crise ?

Alors, à quoi ressemblera la nuit de demain ? Certains espèrent qu’à la levée des mesures sanitaires, suivra une période glorieuse, très créative, un peu comme l’ont été les années folles. Peut-être même que celles et ceux qui avaient délaissé les clubs ces dernières années voudront se reconnecter aux autres, faire de nouvelles rencontres, écouter de nouvelles choses et se défouler sur les dancefloors. « Les gens, c’est vraiment ce qui me manque le plus, insiste Andy 4000, DJ parisienne de la scène hip-hop/trap et animatrice sur la radio Rinse France. À force de rester avec les mêmes potes, tu ne les supportes plus ! (rires) J’ai vraiment besoin de voir de nouvelles têtes là ! » Master Phil pense lui qu’il y aura plus d’événements avec de petites jauges, ce qui permettra aux DJ et au public de partager et de communiquer davantage. Et si la crise faisait émerger de nouveaux courants musicaux ? « Peut-être qu’il y aura de la musique plus sombre et industrielle », réfléchit Mangabey.

Si cette future vie nocturne est encore nébuleuse, tous s’accordent en revanche sur le manque d’intérêt d’ouvrir les clubs s’il faut danser à deux mètres les uns des autres, avec des masques ou assis comme cela a été un temps pensé pour les festivals. Pour eux, les discothèques doivent rester des cocons où les corps et les contours des visages disparaissent dans l’obscurité de la nuit et où l’on peut danser jusqu’à épuisement pour oublier les problèmes du quotidien. La nuit ne doit pas avoir de complexes ni être statique. Pour cela, ils espèrent que la vaccination va continuer à s’accélérer et s’ouvrir aux plus jeunes. En attendant, Myd dont l’album Born A Loser, sortira le 30 avril, se prépare : « Un peu comme un sportif qui ne saurait pas quand aura lieu sa prochaine compétition, je m’entraîne. Après, je me demande quand même pourquoi je m’obstine à mettre mon jogging chaque jour. »

(1) Le prénom a été changé

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