TRIBUNE : Salariés, désobéissez !

Tribune : salariés, désobéissez !

Jean-Louis Muller, ancien directeur de Cegos, est aujourd’hui expert indépendant en management stratégique. Convaincu des bienfaits de la désobéissance au travail tant pour l’entreprise que pour soi-même, il dévoile pour nous sa vision pour parvenir à s’y confronter sans pour autant se mettre en danger.

Alors que la plupart des salariés ne jurent que par l’exemplarité, je me suis toujours considéré comme un marginal intégré, car j’aime autant défier l’autorité que le travail bien fait. D’autant plus lorsqu’on sait qu’une discipline ordinaire est de mise tout au long de nos vies depuis les bancs de l’école jusqu’aux tréfonds de l’open space. Et si on avait tout à gagner à sortir de ce schéma qui nous oppresse, consciemment ou non ? À se libérer de ce cadre pour avancer ? Et si finalement il valait mieux parfois désobéir ?

Pourquoi désobéir ?

Pour l’époque

Le travail fait partie de ces pans de la société qui imposent silencieusement une multitude de règles. Sans doute en raison de la gratification financière qui vient nous récompenser et qui implique une certaine tenue pour y prétendre. Mais aussi parce que le principe de hiérarchie pousse à adopter une attitude de respect envers ses supérieurs. Celle-ci s’accompagne bien souvent d’une forme d’obéissance la plus totale, et le travailleur est alors moins un individu qu’un bon petit soldat. Pourtant, ne pas se conformer à ce schéma vu et revu ne mène pas nécessairement à une rébellion face à son patron. D’autres manières de faire existent pour ne pas s’oublier pour autant. Surtout dans la mesure où bien faire son boulot sans bruit n’est plus en état de grâce dans le monde professionnel d’aujourd’hui, car les règles ne sont plus les mêmes qu’avant. De nouvelles qualités sont plébiscitées et l’esprit d’initiative, le goût du challenge et une grande adaptabilité dominent désormais nos organisations modernes actuelles. Alors en ce qui concerne notre salarié à l’esprit carré, un véritable risque pèse sur ses épaules : celui d’être interchangeable. Et entre les nouvelles technologies qui tendent à remplacer certains métiers et la concurrence qui ne cesse de croître, faire la différence n’a jamais été plus urgent. Et pourquoi pas en confrontant le monde pour avancer ?

Pour vous

Intéressons-nous à l’individu car il n’est jamais trop tard pour penser à soi. Certes, l’obéissance apporte une grande tranquillité et beaucoup de sécurité, mais le prix à payer est une triste réalité. Celle d’une trajectoire professionnelle sans relief, où l’on stagne dans les coulisses sans jamais obtenir de reconnaissance. À l’inverse, refuser les normes permet d’oser et ainsi d’avancer plus efficacement. Alors certes, cette touche d’impertinence que nécessite la désobéissance ne va pas plaire à tout le monde. En revanche, soyez-en sûr, vous marquerez les esprits car on se souviendra de vous pour être sorti du lot. Néanmoins, il est vrai que nous ne naissons pas tous égaux face à cette liberté d’action. Cette propension à désobéir nous vient de la petite enfance et dépend pour beaucoup de la manière dont nous a été présenté le droit de penser par soi même et de prendre des initiatives. Notamment par le biais d’une volonté des parents à ce que l’enfant reste petit ou, au contraire, à ce qu’il grandisse plus vite. Vous ne prenez pas les mêmes décisions si l’on vous a répété toute votre enfance « fais attention », « ne te mets pas en danger » ou à l’inverse « vas y fonce », « dépêche toi, tu es grand maintenant ». Et si chacune de ces éducations compte son lot de bagages en grandissant, l’une facilite grandement la capacité d’oser. Mais ici, pas de fatalité, on peut avoir de la chance d’être prédisposé à s’opposer, mais on peut aussi la créer. Et si jamais la question même d’oser davantage se pose ne serait-ce qu’un tantinet, dites vous qu’au vu du temps passé enfermé dans un bureau à voir les mêmes journées défiler, plus de liberté dans son travail ne peut pas être une si mauvaise idée. Pas vrai ? Alors faites preuve d’initiatives et surtout faites-vous plaisir dans votre métier en vous écoutant plus. Sortir de cette culture de l’obéissance absolue, c’est aussi refuser de se soumettre à tout et n’importe quoi, s’écouter et savoir se faire écouter, prendre des initiatives et bousculer les normes. C’est se sentir capable de se confronter et d’être confronté pour aller au bout de ses idées, non pas avec radicalité mais plutôt en challengeant avec subtilité l’organisation et les prises de décision émanant d’en haut.

Pour sortir de la norme

Notons avant tout qu’il ne s’agit pas de se rebeller pour la beauté du geste. Désobéir, c’est aussi réfléchir en amont pour développer sa pensée critique et ses opinions, et si ce n’est pas déjà fait, se doter d’une bonne dose d’intelligence émotionnelle. Car la manière dont vous faites preuve de désobéissance est presque aussi crucial que le fond, si ce n’est plus. Un salarié qui déclame le fond de sa pensée en attaquant son boss ou son entreprise devant tout le monde à l’heure de la réunion d’équipe a très peu de chance d’être écouté. Pour désobéir dans les règles de l’art, évitons d’abord les jugements de valeur. Ces derniers bloquent toute communication possible entre vous et votre interlocuteur. Ayons plutôt recours à la méthode du « je / vous / nous », qui consiste à évoquer son ressenti, ses doutes et ses questionnements en partant de son point de vue à soi, sans attaquer l’autre. Et une fois que la forme est aussi bien intégrée qu’établie, n’ayons pas peur de nous poser les questions les plus impertinentes qui soient. « Que risque-t-on en faisant autrement ? Que ferions-nous si l’on avait tout le temps devant nous ? Si nous avions tous les moyens pour y parvenir ? » Nul n’est plus important que de réfléchir à l’ensemble de nos capacités et aux réels enjeux qui pourraient transparaître si l’on s’écoutait vraiment.

Enfin, plutôt que de se demander à quoi peut-on désobéir, demandons-nous à quoi ne peut-on pas désobéir. Vous en conviendrez, tout ce qui met en cause l’existence même de l’entreprise, l’image de la marque ou encore la sécurité d’autrui n’est évidemment pas une option. Si vous travaillez pour Danone, vous n’allez pas changer la composition des produits sur un coup de tête. Et si vous conduisez des trains à la SNCF et que le règlement stipule de s’arrêter au feu rouge, mieux vaut pour tout le monde s’y plier ! En revanche, l’organisation, le management et les procédures sont autant d’aspects malléables auxquels vous pouvez vous confronter sans crainte. Car là encore, c’est l’intelligence dans la désobéissance qui prend tout son sens. Et une fois l’intouchable isolé, le reste n’appartient qu’à vous.

Article édité par Gabrielle Predko, photo Thomas Decamps pour WTTJ

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