Congé menstruel : la fin d’un tabou en France ?

Congé menstruel : la fin d’un tabou en France ?

Grande première en France : depuis début 2021, l’entreprise La Collective propose à son personnel féminin de bénéficier d’un congé menstruel. À savoir, un jour de repos supplémentaire, entièrement payé, pour les femmes souffrant de règles douloureuses, et ce, sans avoir à fournir de justificatif médical. D’autres pays, comme le Japon, l’ont déjà mis en place depuis longtemps. En quoi consiste-t-il ? Quelles sont les motivations des entreprises qui l’adoptent ? Pourquoi la France est-elle à la traîne sur la question ? Décryptage d’un sujet encore tabou.

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Congé menstruel : mode d’emploi

Le congé menstruel prévoit 2 à 3 jours par mois de congés payés pour les femmes qui souffrent de dysménorrhée (règles douloureuses). Et il a débarqué en France le 1er janvier 2021 au sein de La Collective, une société coopérative appartenant au mouvement de l’économie sociale et solidaire. Cette dernière a décidé d’octroyer au personnel féminin un jour de congé supplémentaire par mois afin de leur permettre de faire face plus facilement aux contraintes qu’elles rencontrent durant les périodes de menstruation.

Cette initiative fait office d’expérimentation et s’appuie sur une analyse des problématiques rencontrées par les femmes pendant cette période. Des questionnaires anonymes complétés par les salariées ont permis de constater qu’elles enduraient souvent de fortes douleurs physiques et qu’elles souffraient d’un déficit d’attention et de concentration. La Collective a donc déposé à la Dirrecte et au conseil des Prud’hommes de Montpellier un accord collectif définissant les modalités de mise en place et d’application de ce congé menstruel :

  • Ce jour de congé supplémentaire est facultatif et devra être posé sur le temps de travail effectif. Il pourra être posé le jour même du congé.
  • Il ne pourra pas être posé sur une période de congés payés classique.
  • Le jour de congé supplémentaire sera rémunéré comme un congé payé.

Cet accord a été conclu pour une durée limitée d’un an afin d’évaluer la pertinence du dispositif, les impacts sociaux et économiques puis, son maintien ou son éventuel aménagement.

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Les pays précurseurs : historique et cadre applicatif

Le congé menstruel est déjà présent dans divers pays tels que les Philippines, la Corée du Sud, la Zambie et l’Italie. Dans ce pays, la création d’un congé menstruel a été votée en 2017, mais l’accès n’y est pas simple. Les femmes ont l’obligation de fournir à leur employeur·e un certificat médical courant sur l’année, attestant qu’elles souffrent pendant leurs règles. Le pays précurseur est le Japon, qui l’a instauré dès 1947 (appelé congé physiologique, seirikyûka, 生理休暇). Selon Aline Henninger, Maîtresse de conférences en langue et civilisation japonaises à l’université d’Orléans, « en regardant les travaux d’Izumi Nakayama, qui a rédigé sa thèse sur l’histoire de ce congé menstruel, on observe une conjonction entre les débats de plusieurs organisations féministes (débats importants sur la maternité dans la revue Seitô), une volonté de diffuser dans la médecine des connaissances en sexologie et une vitalité des propositions des syndicats et de l’État pour la régulation du corps du travailleur, dans les années 1920. L’ensemble de ces débats explique pourquoi le congé menstruel a été présenté par les femmes des syndicats dès les années 1920, pour être accepté en 1947 dans l’article 67 de la loi sur les standards de travail (Rôdô kijun hô). Il sera promulgué en 1947 afin de donner un congé menstruel si la femme le demande ». L’experte ajoute qu’en 1947, il existe, de la part du nouvel État japonais, une forte volonté d’encadrer les corps sociaux au travail, « et le congé menstruel s’inscrit dans une vision non pas de protection de la femme, mais de la mère (protéger les femmes de règles pénibles en ayant en tête de faciliter la maternité) ».

Cette impulsion sociétale a été suivie par l’Indonésie en 1948 puis, en 1953, par la Corée du Sud. En Chine et en Inde, certaines provinces et firmes adoptent de plus en plus ce congé, au cas par cas. À Taïwan, il existe depuis 2013. Les femmes ont droit à trois jours de congés menstruels payés par an. Pour autant, au Japon notamment, si toutes les entreprises doivent octroyer le congé menstruel à leurs salariées, les payer n’est pas une obligation !

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Une timide utilisation du congé menstruel

Lors de sa mise en place au Japon, le taux d’utilisation était relativement élevé : autour de 26% en 1965, selon un média local. Puis, bien plus tard, en 2017, une enquête gouvernementale révèle que seulement 0.9% de femmes demandent leur congé menstruel. En Corée du Sud, même constat : en 2013, une enquête montre que 23.6% des Coréennes l’utilisent. En 2017, le taux a baissé à 19.7%. Les raisons invoquées ? Outre le fait que le congé n’est pas toujours rémunéré, pas mal de femmes ignorent son existence, selon Yumiko Murakami, ancienne membre du Ministère de l’Industrie au Japon. De plus, les femmes font face à une grande disparité de salaire, l’une des plus élevées de l’OCDE, couplée à un manque de parité managériale au sein des entreprises. Cette pression culturelle les empêche de faire valoir leur droit. Quant à La Collective, depuis janvier dernier, neuf femmes ont effectué une demande de congé menstruel. Un chiffre peu représentatif en raison de l’activité perturbée par la crise sanitaire.

Opportunité ou risque pour l’égalité femmes-hommes ?

Même si selon un sondage Ifop publié en mars 2021, 68% des Françaises sont favorables à sa mise en place, le congé menstruel fait débat ! D’un côté, il représente un progrès dans la reconnaissance de la pénibilité pour les femmes. De l’autre, il peut apparaître comme un frein à l’embauche ou entraîner une mise à l’écart de ces dernières durant leurs règles. Selon le co-gérant de La Collective, Dimitri Lamoureux, ce congé ne peut pas « créer de discrimination entre hommes et femmes sur un sujet qui ne concerne qu’un seul des sexes ». Il insiste sur le fait que cette mesure relève davantage d’un sujet en faveur du bien-être au travail pour tou·te·s.

Certaines associations féministes, elles, condamnent une forme de stigmatisation de la femme. Contactée par Le Parisien, Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme !, qualifie le congé menstruel de « fausse bonne idée ». « Le congé menstruel instaure une forme de stigmatisation, en renvoyant la femme à son corps, avec tous les stéréotypes autour des règles », souligne-t-elle. Outre-Atlantique, suite à l’annonce de la mise en place de ce congé en Inde au sein de l’entreprise Zomato, le Washington Post a titré un article tranchant sur le sujet : « I’m a feminist. Giving women a day off for their period is a stupid idea ». L’article fustige ce type de congé et y voit une proposition paternaliste et idiote mettant en évidence le déterminisme biologique des femmes. En Australie, après que le Victorian Women’s Trust, un cabinet d’avocat australien en faveur du droit des femmes, ait introduit le congé menstruel en 2017, le journal The Courier-Mail a sorti un papier d’opinion avec en gros titre : « As a working woman in Australia I’m insulted by this crazy plan ». Un sujet sensible qui fait débat.

Le futur du travail au cœur du débat

Selon Elizabeth Hill, professeure à l’Université de Sydney et experte sur les questions de genres et d’emploi, la raison pour laquelle ce sujet est épidermique s’explique par le manque de données quant aux effets du congé menstruel sur le travail des femmes. Est-ce que cela décourage vraiment les employeur·e·s d’embaucher des femmes ? Est-ce que cela limite leur progression sociale ? Selon elle, le débat est très proche de celui autour du congé de maternité. Pour éviter la discrimination, la professeure suggère de créer un droit à un congé personnel pour tous les genres, dont le congé menstruel pourrait faire partie.

Plus globalement et dans l’immédiat, le débat confirme surtout la nécessité de réfléchir à une nouvelle approche du travail, plus flexible. En effet, selon une enquête hollandaise, 68% des femmes souhaiteraient avoir l’option de travailler de manière plus flexible durant cette période. Le télétravail s’avère peut-être une solution de recours pour les femmes qui souffrent de règles douloureuses. Ainsi, sans forcément signer un accord collectif sur le sujet, pourquoi ne pas formaliser un échange de mails entre employeur·e et salarié·e comme pour l’adoption du télétravail occasionnel ?

Bref, pour ou contre, le débat reste ouvert. Seuls des retours d’expérience pourront statuer sur la pertinence, ou non, de ce congé. En attendant, des formes d’assouplissement du travail peuvent être octroyées pour faciliter le quotidien de tou·te·s.

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Photo par WTTJ

Article édité par Ariane Picoche

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