Source de bien-être ou de discrimination : que penser du congé menstruel ?

Congé menstruel en entreprise : bonne ou mauvaise idée ? Débat

C’est une première en France, La Collective - une entreprise coopérative inscrite dans le mouvement de l’économie sociale et solidaire - a instauré un congé menstruel le 1er janvier 2021. Concrètement, la structure basée à Montpellier offre à ses salariées une journée de congé payé en cas de règles douloureuses. Pas besoin de se justifier avec un certificat médical, un mail suffit. Mais que penser d’une telle mesure : s’agit-il d’une vraie avancée sociale pour les femmes ? Pourrait-elle, si elle était généralisée, accroître les discriminations de genre au travail ? Ophélie Latil, fondatrice du collectif féministe Georgette Sand et de Dames Oiseaux, cabinet de conseil et de formation sur les questions d’égalité et Élise Thiébaut, journaliste et auteure de Ceci est mon sang, petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font (Éd La découverte), confrontent leurs points de vue.

Pourquoi l’idée d’un congé menstruel émerge aujourd’hui dans le débat public en France, alors qu’il existe depuis des décennies dans d’autres pays, comme au Japon, à Taïwan… ?

Élise Thiébaut : Parce qu’on aborde enfin le sujet des règles, ce qu’on ne faisait pas auparavant ! De nombreuses femmes connaissent de l’inconfort, voire des douleurs très importantes à ce moment du cycle et nous souhaitons toutes que les choses s’améliorent.

Ophélie Latil : Au moment du débat sur la taxe tampon, la problématique du coût des règles était uniquement connue des femmes. Pour vous donner une idée de la méconnaissance du politique sur ces sujets : en 2015, avec mon collectif, on a pris rendez-vous à Bercy avec Emmanuel Macron qui était encore ministre de l’Économie. Très vite, on s’est rendu compte qu’un conseiller ne savait pas par quel canal les femmes saignaient et était persuadé que les femmes « pouvaient se retenir ». C’est aussi pour cette raison que personne n’avait anticipé la dimension politique de ces questions : les billets pour assister à un match de foot, ou les canettes de soda étaient taxées à 5%, alors que les protections périodiques l’étaient à 20%. Dans cette brèche, de nombreux sujets ont émergé, parmi lesquels le congé menstruel.

Selon un sondage Ifop pour Eve&Co publié en mars 2021, 68% des Françaises sont favorables à la mise en place d’un congé menstruel. Qu’en pensez-vous ?

Élise Thiébaut : Même s’il est important de rappeler qu’il ne s’agit pas vraiment des “femmes” en général, mais d’un échantillon de personnes choisies pour une étude commandée par une marque de culotte menstruelle, ce chiffre ne me surprend pas. Je trouve qu’il est très sain de chercher à améliorer notre confort, surtout que l’employeur a l’obligation de veiller à ce que les conditions de travail préservent le bien-être de ses employés. Ici, je ne pense pas aux cadres qui ont accès aux toilettes et gagnent convenablement leur vie, mais aux femmes qui se lèvent tôt pour faire des ménages loin de chez elles, celles qui travaillent de nuit, dans la restauration, l’hôtellerie, la vente… des métiers physiques qui ont un impact sur la façon de vivre les règles.

Ophélie Latil : Personnellement, je ne suis pas favorable au congé menstruel, parce que je pars du principe que les douleurs menstruelles ne sont pas une fatalité. Il faut distinguer les personnes qui ont besoin de soins, qui ont des maladies comme l’endométriose, des autres. Et j’ai peur qu’en laissant repartir les femmes chez elles quand elles ont leurs règles, on cache cette douleur dans la société. Entre nous, que vont faire les femmes chez elles ? S’occuper des enfants, faire le ménage, ce n’est pas de tout repos ! Pour atténuer les douleurs classiques, on pourrait le faire avec des médicaments, et pour cela il faudrait que la recherche s’empare de ce sujet. Malheureusement, très peu de chercheurs s’intéressent aux maladies de femmes. Les entreprises devraient aussi mieux rembourser les médecines douces et encourager la pratique du sport qui soulagent spécifiquement ces douleurs. Pour autant, on aurait tort de penser qu’être une femme c’est un handicap, comme le fait d’avoir ses règles. Cela ne doit pas être un tabou. J’estime que si on donne un congé menstruel aux femmes parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre, ça serait un constat d’impuissance

Pensez-vous que la mise en place d’un tel congé pourrait accentuer les discriminations de genre, mais également créer un fossé entre les femmes qui souffrent de règles douloureuses et celles qui les vivent plutôt bien ?

Élise Thiébaut : Pour moi, c’est un argument fallacieux ! Si on commence à anticiper des discriminations supplémentaires, dans ces cas-là on pourrait également se dire : « Je ne fais pas de gosse, parce que je serai discriminée. » On sait qu’un homme qui a un enfant va continuer à évoluer professionnellement quand la carrière des femmes stagne. Alors que dans les écoles d’art, il y a toujours eu à peu près 70% d’étudiantes pour 30% d’étudiants, les graphistes, illustrateurs avec lesquels je travaillais dans une agence créative se sont rendus compte qu’une fois en entreprise le rapport s’inversait avec le temps. Que s’était-il passé ? Eh bien, pendant qu’ils grimpaient les échelons, nous faisions des enfants ! Dès lors que la société est organisée de cette façon, refuser la mise en place d’un congé menstruel c’est une autre façon de dire : « Je ne vais pas réclamer plus de droits parce que je vais être moins payée et serai encore moins considérée… » Finalement, cela revient à se tirer une balle dans le pied et adopter le point de vue de l’oppresseur.

Ophélie Latil : Je ne suis pas d’accord… Je suis justement dans l’anticipation et j’ai peur qu’on soit discriminées davantage. Mais là où Elise a raison : si on part du constat qu’on est déjà discriminées, une discrimination de plus ou de moins, qu’est-ce que ça change ? Plus que la discrimination à l’embauche ou d’évolution de carrière, c’est l’hystérisation autour des règles qui me dérange. Personnellement, je souhaite banaliser les règles dans la société, pas qu’on ajoute du drama à ce sujet. Pour moi, une meilleure prise en charge des règles passe d’abord par un accompagnement spécifique en entreprise, la mise en place de distributeurs de protections périodiques dans les toilettes, un meilleur remboursement des soins de confort… Je suis également favorable à la mise en place d’une dizaine de « jours de congés », comme cela existe aux États-Unis (Sick Days, ndlr), et qu’on peut poser un peu comme on veut pour des migraines, gueules de bois mais aussi pour les règles douloureuses, sans à avoir à le déclarer à la sécurité sociale. Mais, il ne faut surtout pas renvoyer les femmes chez elles !

Élise Thiébaut : Le congé menstruel ne vise pas à renvoyer les femmes à la maison, mais cela leur offre la possibilité de prendre soin d’elles. Il s’agit de prendre en compte la douleur : en reconnaissant qu’elle existe, on ne la cache pas ! De toute façon, si tu souffres au travail, tu n’es pas vraiment efficace, il ne faut pas être dans le déni. C’est pour cette raison que je défends le remboursement de toutes les solutions qui soulagent les femmes, ainsi que le congé menstruel.

Justement pour éviter le déni autour des règles, pensez-vous que ce sujet doit être abordé en entreprise ?

Élise Thiébaut : Chacune est libre de rendre public son état menstruel et il ne faut pas stigmatiser celles qui ne veulent pas en parler au travail. Mais il y a beaucoup de choses à faire effectivement. Certaines personnes disent que même si le congé menstruel était mis en place, les femmes ne le prendraient pas, par peur d’être jugées. Qu’est-ce qu’on en sait au juste ? Au Japon, alors qu’il a été mis en place en 1947, il a été montré que les femmes ne le prenaient effectivement pas. Mais pour quelle raison ? Parce qu’aborder le sujet des règles est impossible dans leur culture, mais aussi parce que ce jour n’est pas rémunéré. Pour autant, je pense que s’il était mis en place en France, il ne serait pas accueilli de la même manière. Pour preuve, trois mois après sa mise en place dans la coopérative La Collective, 9 salariées sur 14 avaient déjà profité de ce jour de congé.

Ophélie Latil : Dans les entreprises, nous devons en effet réfléchir ensemble, de la même manière qu’à un moment nous avons décidé de séparer les toilettes femmes et hommes, de mettre des lavabos et des poubelles… Malheureusement, j’observe que le dialogue social au sein des entreprises est encore “accaparé” par les hommes : c’est eux qui réfléchissent aux actions à mettre en place et aux avantages qu’ils souhaitent donner aux salariés. Il faudrait davantage de femmes qui participent à ce dialogue dans les entreprises, mais aussi féminiser les représentantes dans les branches professionnelles pour entamer une vraie négociation avec les mutuelles sur le remboursement de certains soins pour les femmes. De toute façon, le débat aura lieu : comme les entreprises travaillent avec des femmes, elles n’ont pas d’autre choix que de réfléchir à des moyens efficaces pour les soulager en repensant l’organisation du travail.

Comme vous ne partagez pas le même point de vue, quelle serait la solution idéale pour vous ?

Élise Thiébaut : Je vais vous raconter une petite histoire qui permettait de mieux illustrer mon idée. Ça s’est passé dans les douanes françaises pendant la Première Guerre mondiale : pendant que les hommes étaient au front, les femmes ont été embauchées pour les remplacer. Sauf qu’à ce poste, on est debout toute la journée et on doit éviter de quitter sa cabine pour se changer, aller aux toilettes. Elles ont donc demandé à l’administration des douanes de pouvoir poser une journée par mois, ce qui leur a été accordé. En rentrant de la guerre, les hommes ont dit qu’ils étaient discriminés puisqu’ils n’avaient pas accès à ce congé pour indisposition et celui-ci leur a été également attribué. Il est d’ailleurs resté en vigueur jusqu’à très récemment. Je trouve que c’est une excellente piste pour le congé menstruel : on devrait donner la possibilité à tous, quel que soit son genre, son âge, son état de santé…, l’occasion de prendre un jour de congé par mois pour prendre soin de soi, un peu comme le suggérait Ophélie. Mon idée du féminisme, c’est que les avancées sociales doivent profiter à tous. Aussi, je pense que si cette idée était retenue, les hommes qui souhaiteraient obtenir ce nouveau congé pour d’autres raisons rejoindraient rapidement notre lutte.

Ophélie Latil : Il n’y a pas de solution miracle à cette question complexe. Mais, il est évident qu’il faut prendre en charge la douleur et la logistique autour des règles. Peut-être qu’on pourrait créer une taxe pour financer la recherche ?

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Photo par WTTJ
Édité par Eléa Foucher-Créteau

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