Aude Picault : « Amalia se rend dingue en disant “oui” à tout »

Interview Aude Picault : Amalia, la productivité et la nature

C’est le dernier album d’une série consacrée aux injonctions qui pèsent sur la vie des femmes. Après avoir mis en scène les standards de beauté féminins inatteignables dans Idéal Standard (Dargaud, 2017) et les relations femmes-hommes contemporaines dans L’air de rien (Dargaud, 2017), Aude Picault s’intéresse cette fois-ci à la valorisation à tous crins de la productivité dans tous les domaines de la vie avec Amalia, une mère de famille comme toutes les autres. Employée dans une entreprise de gestion de risques qui invite ses salariés au “dépassement de soi”, elle est mariée à Karim, un adepte de la productivité qui enchaîne chaque jour la course à pied et son travail dans une usine agroalimentaire abonnée aux pesticides et exhausteurs de goût. Amalia est toujours sollicitée entre les tâches domestiques et son entreprise futuriste « Horizon Gestion » ce qui la mène à l’épuisement et à la maladie. En toile de fond, l’environnement, tout aussi sollicité par la fièvre productiviste, s’épuise entre une pandémie qui touche les plantes et la pollution généralisée. L’autrice brosse un portrait au vitriol de notre volonté d’être toujours plus « performant », « adapté » et « productif » en racontant le quotidien d’une mère de famille ordinaire stressée et dépassée… Rencontre avec la bédéaste après son retour du festival d’Angoulême, qui nous parle consumérisme, souffrance au travail, argot de bureau, et comment résister face à toutes les sollicitations de notre époque hyperactive.

Vous mettez en scène un univers où tous vos personnages – Amalia, son mari, sa belle-fille – sont débordés par les contraintes de la vie quotidienne. D’où vient tout ce stress ?

Je ne pouvais que constater que tout est toujours imbriqué. Ce livre est né d’une réflexion guidée par le stress, la souffrance que génère le quotidien et l’impression de toujours courir derrière quelque chose, sans bien identifier de quoi il s’agissait. Cette souffrance-là, c’est la mienne, celle des autres. Amalia est aussi née de l’envie de montrer que l’on peut être plus humain, plus profond, plus sensible.

Dans Amalia, je m’intéresse au parcours d’un personnage et, il est intéressant de constater que les événements s’imbriquent et que chaque chose vécue dans une journée rebondit sur la suivante. Le problème, c’est qu’Amalia est constamment en train de se forcer, et cette contrainte raisonne avec le monde autour d’elle.

Vous faites d’ailleurs un lien avec l’environnement, lui aussi pollué, fatigué, à l’origine de pandémies et de pénuries… Pourquoi ?

Ce qui m’intéressait ici, c’était de montrer comment le système épuise tout autant l’individu que les ressources naturelles. En toile de fond, l’environnement, et notamment le blé qui sert à fabriquer le pain dans l’usine de Karim, est sursollicité par les pesticides et les engrais, donc se dégrade et tombe malade. Il y a une résonance entre la fatigue d’Amalia et la pollution de nos écosystèmes, abîmée par notre volonté d’extraire, de produire toujours plus. Il y a un passage un peu comique où pour aller mieux – mon personnage souffre de maux de ventre à cause du stress – Amalia se fait conseiller des médicaments pour « booster » son microbiote par les pharmaciens. Ce dont elle a besoin, c’est d’une pause ! Pas d’être « boostée » ou plus efficace. De manière très cynique, on soigne le mal par le mal. C’est un peu la même chose avec les champs de blé, malades eux aussi, et enduits de pesticides.

De quel mal souffre votre personnage ?

Amalia souffre d’une « intolérance au rendement », c’est-à-dire cette volonté qu’on lui impose d’être efficace tout le temps et d’en faire toujours plus, à la maison comme au travail. Je pense qu’on peut le résumer comme ça.

Vous êtes connue pour vos bande-dessinées féministes. Est-ce que le quotidien d’Amalia – la charge mentale, le stress, l’inquiétude pour l’environnement – concerne davantage les femmes ?

Je mets en scène des femmes parce que je suis une femme. Cela dit, je constate toujours à quel point les femmes sont en prise avec leurs injonctions intérieures. De ce point de vue, Amalia est stéréotypée : elle ne se rebelle jamais, cherche à être parfaite. D’où ce cheminement, nécessaire, où elle apprend à dire « non » aux gens autour d’elle, à fixer ses propres limites pour arrêter d’essayer de satisfaire les autres.

« On se rend bien compte qu’on est pris dans un flux puissant, très exigeant sur la performance, la rentabilité, l’efficacité, sans jamais vraiment savoir au service de quoi toute cette énergie est déployée » - Aude Picault, dessinatrice et scénariste de BD

À la radio, votre personnage entend parler d’une marée grise. Le président de la République réagit et affirme que les poissons n’ont pas su « s’adapter » à la pollution de l’environnement. En entreprise, la patronne d’Amalia licencie son assistant et lui demande parallèlement d’être plus agile, plus souple, pour lui aussi s’adapter et faire mieux. Que signifie cette injonction ? De quoi est-elle le nom ?

C’est la fameuse novlangue managériale utilisée pour exploiter le plus possible les employés, en leur faisant croire que s’adapter sera une source d’épanouissement. C’est un mensonge très classique. D’ailleurs, il ne concerne pas seulement le monde du travail. La belle-fille d’Amalia vit quelque chose d’assez semblable : par le truchement des influenceuses qu’elle suit sur les réseaux sociaux, on lui fait croire qu’acheter des produits de beauté la rendra heureuse. En fin de compte, ce que j’ai essayé de déconstruire avec cette bande dessinée, c’est cette injonction et ce mythe du « travaillez, gagnez de l’argent, consommez : vous serez heureux ».

L’entreprise dans laquelle travaille votre personnage, Horizon Gestion, a quelque chose de très futuriste : argot de bureau incompréhensible, open space ultra sophistiqués. Que vouliez-vous nous dire sur l’entreprise ?

Beaucoup de livres ont été écrits par des sociologues et des psychologues du travail pour décrire ces employés broyés par les injonctions à la performance de leur travail. Bien sûr, il y a aussi des personnes qui s’épanouissent et parviennent à composer avec ces impératifs. C’est notamment le cas de Karim, le mari d’Amalia, très porté par ces injonctions.

Mon héroïne, elle, dit oui à tout parce qu’elle n’a pas d’esprit critique, mais finit par en développer un parce qu’elle tombe malade. Cette contrainte sur son corps l’oblige à dire non. Et dire non, même si ça ne change pas le monde, ça permet de ne pas reproduire ce système d’auto-exploitation.

« Nos experts sont experts en expertise de gestion de risque », « S’adapter à ce monde en pleine mutation », « pesticides » décrits comme des « améliorants », quelle est la place du langage dans ce nouveau monde violent et épuisant que vous décrivez ?

Je n’ai pas inventé un seul des mots que j’emploie ! Ce sont des termes que les entreprises utilisent vraiment, notamment dans la pétrochimie. Les Pinçon-Charlot (un couple de sociologues, ndlr) ont dénoncé à plusieurs reprises la violence des faux-mots, des mots qui ne veulent plus rien dire parce que la vérité est cachée derrière un nouveau vocabulaire.

Évidemment, dans le cadre de l’entreprise, je trouve ça hypocrite puisqu’on fait croire aux gens qu’ils vont s’épanouir, qu’ils ont toutes les cartes en main, que quand on veut on peut… Alors même qu’on se rend bien compte qu’on est pris dans un flux puissant, très exigeant sur la performance, la rentabilité, l’efficacité, sans jamais vraiment savoir au service de quoi toute cette énergie est déployée. La question à se poser, selon moi, serait : qui ressort gagnant de cette organisation ? qui en est satisfait ? est-ce vraiment l’employé ? Je n’en suis pas certaine.

Amalia, pour s’en sortir, choisit de réduire son temps de travail en se mettant à mi-temps. Travailler moins, c’est la solution ?

Travailler moins, je ne sais pas. Travailler différemment, oui, notamment en reconsidérant ses priorités. Par exemple, on peut travailler quatre jours par semaine et être tout aussi efficace que si l’on en faisait cinq, poser ses limites, ne pas accepter les projets que l’on ne peut pas faire. Mon personnage se rend dingue en disant « oui » à tout, et là encore il s’agit de trouver un équilibre selon les boulots, les envies et les contraintes financières que l’on a. Dans l’album, Amalia décide de réduire son temps hebdomadaire chez Horizon Gestion pour apprendre l’horticulture. C’est un peu schématique, mais l’idée est de montrer qu’elle peut apprendre à se ménager du “temps pour soi” dans son quotidien, plus au calme, plus au vert, où elle respecterait véritablement ses besoins.

C’est le message de votre BD ? Que l’on doit en finir avec les injonctions à la productivité ?

Ce que je constate, c’est que l’on produit beaucoup trop d’objets, dont on ne sait pas quoi faire. Et que plus on fait des objets, plus on est content, et ce raisonnement débile se répercute à l’échelle des personnes. Je dis « débile » parce qu’on travaille beaucoup pour produire beaucoup, on se fatigue à passer nos vies au travail simplement en vue de consommer davantage. Ce sont des problématiques existentielles qui prennent des formes différentes à chaque génération. La question de fond c’est, comment un individu peut trouver sa place dans la société sans se faire broyer, préserver ses propres ressources sans être égocentré. Il est intéressant de rechercher cet équilibre-là, cela peut passer par une « fin » de la productivité, il s’agit surtout pour chacun de trouver le mode de vie qui lui convient.

Article édité par Etienne Brichet ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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