Entreprise : comment avoir un comportement éthique dans un monde turbulent ?

Alison Taylor : l'éthique et l'intégrité en entreprise
Un article de nos expert.e.s

L’éthique peut être un concept flou dans le monde des affaires. Définie comme un ensemble de principes moraux qui régissent le comportement d’une personne ou la conduite d’une activité, elle peut en réalité signifier beaucoup de choses, en fonction de votre entreprise ou de votre culture. Alors, l’éthique corporate est-elle seulement un moyen pour les entreprises d’améliorer leur réputation ? Ou bien s’agit-il surtout de conformité légale ?

Alison Taylor est directrice exécutive de Ethical Systems, un think tank et centre de recherche américain qui crée des liens entre le monde universitaire et le monde économique. Elle enseigne la responsabilité professionnelle et le leadership à la Stern School of Business de l’Université de New York et travaille sur les « défis à l’intersection de l’intégrité, du risque et de la responsabilité des entreprises ». Elle écrit actuellement un livre sur la manière dont les entreprises peuvent casser les silos pour aborder l’intégrité de manière plus globale. Son expérience multiculturelle et interdisciplinaire est sans doute l’une des raisons pour lesquelles elle a appris à parler d’éthique d’une manière compréhensible pour les non-spécialistes. Je l’ai interrogé sur son travail et sa vision de ce qu’est une entreprise éthique.

Qu’est-ce que l’éthique pour une entreprise ? Comment êtes-vous devenue une experte sur le sujet ?

Ce que l’on appelle historiquement “l’éthique des affaires” est en réalité beaucoup plus lié au risque légal. L’éthique a longtemps été dominée par les responsables de la conformité et les avocats occupés à protéger leur entreprise contre une réglementation défavorable, les enquêtes et poursuites et le risque réputationnel. De toute évidence, la loi a bien quelque chose à voir avec l’éthique, mais ce n’est qu’une partie du sujet. Récemment, lors d’une discussion en classe avec mes étudiants de premier cycle, j’ai posé des questions sur l’éthique et tous/toutes se sont mis·e·s à discuter de ce que les banques devraient faire face au changement climatique. Ce que l’on considère aujourd’hui comme relevant de l’éthique est très différent de ce que c’était autrefois. Aujourd’hui, on réfléchit aussi à ce que les entreprises devraient faire en matière de droits humains, de changement climatique, de contrôle des armes à feu ou au sujet des inégalités. Les consommateurs, les investisseurs et les employés se préoccupent de plus en plus de la relation entre les entreprises et la société.

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Si je comprends bien, l’éthique est donc passée de quelque chose de strictement légal à une question à enjeux multiples en cours de redéfinition. Comment expliqueriez-vous le sujet à un enfant de 10 ans ?

C’est la question de savoir ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour être en accord avec ses valeurs. Il y a l’approche philosophique qui discute de ce que nous devrions ou ne devrions pas faire dans différentes situations— qui repose sur des idées sur lesquelles personne ne s’accorde. Une autre approche se fonde sur la psychologie des décisions que nous prenons et vise à déterminer ce que les gens sont susceptibles de faire dans certaines situations. Pour cela, il faut savoir tenir compte du fonctionnement du cerveau humain, de la façon dont nous agissons en groupe, de la façon dont nous sommes influencés par les personnes qui nous entourent et de la façon dont les idées que nous avons dans la tête se traduisent par un comportement dans la vie réelle.

Alors comment s’applique l’éthique au travail ? Quelle est l’histoire du concept dans le monde des affaires ? Quand est-elle apparue dans le discours corporate ?

Les questions d’éthique des affaires ne sont en rien nouvelles. Quand vous lisez Cicéron ou Aristote, vous voyez des gens réfléchir à la manière dont les affaires et l’argent devraient interagir avec les autres devoirs humains. Le concept a évolué de manière différente selon les pays. Aux États-Unis, les années 1950, 1960 et 1970 ont été marquées par de nombreux scandales d’entreprises, et c’est à ce moment-là que la pression gouvernementale pour que l’on s’occupe de ces questions a commencé à augmenter. Cela a conduit à l’émergence de ce que l’on appelle aujourd’hui la responsabilité sociale des entreprises (RSE). Avec la RSE, le message que les dirigeants voulaient faire passer était celui-là : « Nous n’avons pas besoin de réglementation. Nous allons gérer nos propres risques, faire ce qu’il faut et donner aux organisations caritatives. Ainsi nous allons réduire l’impact négatif que nous pouvons avoir sur la société. » D’une certaine manière, l’origine de l’éthique des affaires au XXe siècle, c’est une forme de relations publiques.

Puis est apparue l’idée que le gouvernement devrait être en mesure de pénaliser les entreprises qui se comportent mal. Ce que nous appelons aujourd’hui la conformité, c’est l’idée que le gouvernement peut évaluer ce que vous faites pour empêcher vos salarié·e·s de verser des pots-de-vin ou de commettre des fraudes, par exemple. Si vous pouvez prouver que vous avez fait un effort par le biais de politiques de formation et de surveillance, vous serez moins sanctionné en cas de problème. Mais à partir des années 1990, les entreprises se sont mondialisées. Elles ont ouvert des usines en Asie et se sont procuré des matières premières dans le monde entier. Les questions juridiques sont devenues moins pertinentes. Beaucoup d’ONG et d’activistes ont commencé à se préoccuper du travail des enfants et de la déforestation, par exemple. La pression publique a commencé à monter.

Au début, l’éthique se résumait à l’idée qu’une entreprise n’était responsable que vis-à-vis de ses actionnaires, et que tant qu’elle n’enfreignait pas la loi, elle n’avait pas vraiment besoin de faire plus. Pendant longtemps, la seule chose qui comptait, c’était le risque légal. Mais aujourd’hui, il y a de plus en plus de pression liée à l’impact des activités d’une entreprise en matière de changement climatique ou de violations des droits de l’homme. On commence vraiment à remettre en question l’idée que la conformité légale est suffisante. Dans les années 2020, la conversation sur ce que les entreprises devraient faire pour réduire leur impact négatif sur la société et l’environnement sera très différente de ce qu’elle a pu être au XXe siècle.

En résumé, je dirais qu’il y a donc deux histoires en matière d’éthique : la première concerne la conformité légale (comment empêcher un acteur d’enfreindre la loi), l’autre concerne plutôt le risque réputationnel (comment mieux se comporter dans les pays où la surveillance légale est moindre). C’est pourquoi on parle d’éthique et de conformité d’une part, et de gouvernance environnementale, sociale et d’entreprise, d’autre part.

Est-ce que ces deux éléments se rejoignent ? Y a-t-il des intersections ?

Il n’y a pas vraiment d’intersection. Au début de ma carrière, j’ai travaillé avec des équipes chargées de l’éthique et de la conformité. J’enquêtais sur les personnes soupçonnées de corruption (pots-de-vin). Je faisais des vérifications pour des investissements potentiels. J’ai fait cela pendant 12 ans. Puis je suis passée à un travail sur la soutenabilité. C’était comme dans Alice de l’autre côté du miroir : ce sont des mondes, idées et concepts complètement différents, deux définitions de ce qu’est une bonne ou une mauvaise entreprise. J’ai trouvé cela étrange. J’ai été fascinée par le décalage entre ces deux mondes. La conformité, c’est la défense contre les risques légaux, tandis que la soutenabilité vise à améliorer la réputation d’une entreprise. Finalement, on pourrait dire qu’aucun des deux volets ne se préoccupe vraiment de l’éthique. Mais aujourd’hui, je crois qu’on est en train de voir ces mondes converger de plus en plus. Avec Ethical Systems, nous venons de publier un article pour le World Economic Forum sur le rôle du responsable de l’intégrité (“The Rise and Role of the Chief Integrity Officer”). On commence à voir certains leaders assumer la responsabilité des deux domaines et à voir émerger l’idée que les entreprises devraient réfléchir à une approche plus stratégique de l’éthique.

Un bon exemple de questions d’éthique est posé par le cas de Spotify qui a perdu des milliards de dollars de valorisation après que Neil Young a retiré sa musique de la plateforme parce qu’elle diffusait encore le podcast controversé de Joe Rogan. Ce n’est pas une question d’éthique et de conformité. Ce n’est même pas une question de soutenabilité au sens où nous l’entendons. Mais il s’agit clairement d’un problème éthique qui a d’énormes implications financières. Le type de problèmes que les entreprises doivent gérer aujourd’hui n’entre pas nécessairement dans les cadres que nous avions utilisés jusqu’à présent. Elles doivent essayer de s’adapter en temps réel.

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La réputation semble toujours être la préoccupation numéro une. Comment éviter que toutes ces actions d’entreprise ne soient qu’une question de réputation ? Comment faire en sorte que les entreprises joignent le geste à la parole ?

Beaucoup de gens se concentrent sur le reporting. L’idée, c’est que si le reporting progresse alors les choses s’amélioreront. Mais je ne suis pas si sûre que ça soit vraiment le cas. La plupart du temps, les entreprises pensent aux informations qu’elles divulguent et à la transparence qu’elles mènent, plutôt qu’à résoudre le problème en lui-même. En tant qu’entreprise, vous avez besoin de principes éthiques. L’argument économique en faveur d’une bonne action (l’idée que vous gagnez plus d’argent si vous la faites) n’est pas toujours convaincant. En réalité, il y aura toujours des décisions difficiles à prendre. Et parfois le marché vous punira bien que vous ayez fait ce qui est juste. Regardez l’affaire Danone : le PDG a été démis de ses fonctions pour avoir tenté de mener une action ambitieuse et à long terme en faveur de l’environnement à cause d’actionnaires trop impatients.

Un autre moyen de savoir si une entreprise est vraiment sérieuse est d’écouter ce que disent les salarié·e·s. Ils/elles sont de plus en plus nombreux/nombreuses à prendre la parole pour demander des comptes aux entreprises : « Je sais que cette entreprise dit qu’elle fait beaucoup pour la diversité ou le changement climatique, mais est-ce vraiment le cas ? » Cela crée un environnement propice à plus de transparence. En tant que salarié·e·s, consommateurs/consommatrices et investisseurs/investisseuses, nous devrions tous être beaucoup plus critiques et beaucoup plus rigoureux/rigoureuses dans notre façon d’évaluer les entreprises.

Vous avez écrit que la transparence ne suffit pas forcément à changer les choses. Est-ce qu’on ne tombe pas dans la pensée magique pour ce qui relève de la transparence ?

Je ne pense pas que la transparence soit mauvaise, je pense simplement qu’elle est insuffisante. On entend souvent ce genre de discours qui dit que si on améliore la mesure des choses et si on pousse les entreprises à divulguer ces informations, alors les entreprises seront plus responsables et devront forcément changer. Mais en réalité, cela ne fonctionne pas tout à fait de cette façon. Depuis 2013, les entreprises publiques américaines sont tenues de divulguer l’écart entre la rémunération de leur PDG et celle du salarié moyen, mais cet écart n’a fait qu’augmenter depuis ! Le seul fait de rendre transparente la réalité des inégalités n’a pas entraîné de changement.

De plus, les chiffres ne veulent rien dire hors de leur contexte. Vos émissions de carbone ou votre salaire moyen dépendent du secteur et du pays dans lequel vous opérez. Sans la trajectoire et le contexte, il est très difficile de leur donner du sens. Beaucoup d’agences de notation et d’entreprises demandent la transparence parce que c’est en fait beaucoup plus facile de prétendre faire la transparence sur certaines données que d’essayer de leur donner du sens. Souvent, vous pouvez obtenir un meilleur score environnemental et social simplement en publiant certaines données. Tout cela récompense le paraître. En outre, rassembler tous ces chiffres dans une grande entreprise, cela représente énormément de travail. Dans ces entreprises, il y a des gens qui ne font rien d’autre toute l’année que de rassembler ces données. Deux ou trois emplois à temps plein sont consacrés à la recherche de données, mais ces emplois pourraient être plutôt consacrés à la résolution des problèmes !

Article traduit de l’anglais par Laetitia Vitaud ; Article édité par Etienne Brichet ; Photos par WTTJ

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