Fermes verticales : de « nouveaux paysans » se passent de terre et de soleil

L'agriculture du futur : entre la tech et la terre

Paysan, agriculteur, fermier : on se l’imagine juché sur son tracteur, de la terre sous les ongles, candidat potentiel à « L’Amour est dans le pré ». Au féminin, c’est à peu près la même chose. Cette image d’Épinal se fissure aujourd’hui plus vite que ne poussent les tomates cerise à votre fenêtre. Pourquoi ? Parce que voici venu « l’agriculture du futur » : des fermes verticales où on empile les cultures, où on se passe (presque) d’eau et dans lesquelles les conditions de production sont ultra maîtrisées. Dans cette agriculture d’un nouveau genre, les compétences tech viennent presque remplacer les savoir-faire paysans.

Mais qu’y a-t-il derrière vraiment la hype du phénomène ? Nous sommes allés à la rencontre de trois « nouveaux agriculteurs » afin d’en savoir plus.

En à peine cinq ans, les fermes verticales ont poussé comme des champignons, et sur des sites peu probables. En 2015, Growing Underground s’est lancé dans la production de salades et plantes aromatiques dans un ancien abri anti-aérien, à 30 mètres sous le bitume londonien. Au même moment en France, la start-up Agricool s’est lancé le défi de faire pousser des fraises dans des containers. Trois ans plus tard, Rootlabs s’est mis en tête de faire pousser des framboises dans un bus à impériale hors d’usage et retapé pour l’occasion. À Paris, La Caverne (2017) l’annonce : elle est la seule ferme bio (et souterraine !) de la capitale. Dans l’Aisne, Jungle a monté en 2020 ce qui devrait devenir la plus grande ferme verticale de France, voire d’Europe.

Qu’est-ce qu’une ferme verticale ?

On ne parle pas ici d’une bande de joyeux lurons jouant les apprentis laborantins. Le concept d’agriculture verticale a été introduit en 1999 par l’Américain Dickson Despommier (ça ne s’invente pas), microbiologiste et chercheur à l’université new-yorkaise de Columbia. On lui doit l’invention de « gratte-ciels » écologiques en réponse à l’explosion démographique et au manque de terres arables (qui peuvent être labourées, ndlr) dans les territoires urbains. L’idée ? Créer un environnement paramétré dans les moindres détails et y appliquer des techniques d’agriculture hors-sol (hydroponie, aquaponie, aéroponie, notamment), aussi appelée agriculture en environnement contrôlé (AEC). On y fait le plus souvent pousser de la salade, des légumes et des plantes aromatiques. Cette solution a séduit de nombreuses grandes villes, de San Francisco à Shanghaï, avec des fermes verticales qui s’étendent sur plus de 7 000 m² et quatorze étages. Et les acteurs de ce grand changement ne comptent pas s’arrêter là.

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Andrew Worrall : le citadin qui se rêvait paysan

À 25 ans, Andrew Worrall est aujourd’hui directeur de ferme chez LettUs Grow, fournisseur anglais de technologies pour l’AEC. Celui qui se définit comme un « citadin londonien » a suivi des études en soins vétérinaires avant de décrocher, à 18 ans, son premier poste dans l’agriculture - s’occuper de 3 000 brebis et 1 500 porcs dans une ferme de 70 hectares au nord de la capitale. Mais envisager les bêtes comme des marchandises plutôt que comme des êtres vivants lui devient vite difficile. Il quitte son job au bout de six mois. « Je me sentais trop proche des animaux pour les élever dans un tel environnement. »

Andrew signe d’autres contrats (dans le secteur des animaux de compagnie, chez un fournisseur d’électricité…) avant de voir une annonce pour un poste de technicien en aquaponie chez GrowUp Farms, une ferme verticale londonienne chez qui des aquariums ont remplacé les champs de terre. Son profil n’est pas celui recherché, mais on lui confie tout de même le poste. « Je n’y connaissais absolument rien en cultures maraîchères ou agriculture indoor, mais je pouvais leur apporter mes connaissances de terrain. » Cette expérience lui fait gagner ses galons d’expert, qui le mènent chez LettUs Grow en 2019.

« J’ai une fâcheuse tendance à me lasser une fois qu’on a tout optimisé. » - Andrew Worrall

Sa mission consiste principalement à ensemencer, récolter ou veiller au bon entretien de la ferme. « La lumière, le CO2, la température ou encore l’humidité : nous avons la main sur tout. Nous paramétrons chaque variable de manière à optimiser la croissance des plantes. » Andrew passe jusqu’à 60% de son temps assis à son bureau. « Je pointe les performances et les rendements. Je suis tout le temps sur des comparatifs pour estimer les quantités que nous sommes à même de livrer sur une semaine, un an… donc je bosse beaucoup avec l’équipe commerciale. »

La start-up LettUs Grow s’appuie sur l’aéroponie : on pulvérise, sous forme de vapeur, une solution nutritive sur les racines des plantes maintenues en suspension dans le vide. Pour Andrew, le défi consistant à déterminer la meilleure « recette » pour chaque plante est la partie la plus intéressante de son travail. « D’ailleurs, j’ai une fâcheuse tendance à me lasser une fois qu’on a tout optimisé (rires) », avoue-t-il. Son principal outil de travail est Ostara, un logiciel interne, le « cerveau de l’exploitation ». Il lui permet de suivre le cycle de croissance des plantes. « Aujourd’hui, ça me ferait mal de m’en passer. Ça nous facilite vraiment le quotidien. »

Selon lui, l’agriculture hors sol, c’est l’avenir : « Mais ça ne veut pas dire que ce doit être l’unique mode d’agriculture. » Andrew imagine davantage une coexistence avec des méthodes plus conventionnelles. Les céréales, par exemple, ont besoin de champs pour pousser. Le savoir acquis par le biais de la technologie peut toutefois servir l’agriculture traditionnelle. « À environnement égal, nous sommes en mesure de conseiller les agriculteurs de façon très précise sur les meilleurs choix à faire. »

Dhiresh Tailor : l’écolo convaincu gagné par une ferveur technologique

« Chez moi, l’agriculture relevait davantage d’une idéologie. » - Dhiresh Tailor

Dhiresh Tailor s’était tout de suite orienté vers le développement durable et à 27 ans, il devient directeur des opérations chez Square Miles Farm, à Londres. Pourtant, au début, l’agriculture verticale le laissait sceptique. « Chez moi, l’agriculture relevait davantage d’une idéologie. J’avais des idées bien arrêtées sur les procédés traditionnels, naturels. C’était pour moi des impératifs. » Le principe du hors sol ne lui plaisait guère « à cause de ce recours inévitable à l’électricité, à une modernité galopante. » Mais son début de carrière lui a fait voir les choses autrement. Le potentiel écologique de ce nouveau mode de production est devenu une évidence à ses yeux, notamment parce que la consommation d’eau y serait réduite au strict minimum (90 à 95% en moins que dans l’agriculture traditionnelle) et les pesticides/herbicides absents du décor.

Durant ses années de fac, Dhiresh fait du bénévolat dans la permaculture et travaille pour The Orchard Project, une association qui plante des vergers en milieu urbain. Les questions environnementales le passionnent et il se destinait à une carrière dans la droite ligne de ses engagements : « Agir de manière responsable, à titre personnel, sur ce qu’on mange, l’eau ou l’électricité qu’on consomme… J’ai toujours été attiré par le principe d’autosuffisance. Cela m’a conduit au développement durable, qui m’a permis de m’entourer de personnes qui partageaient mes convictions. »

Sa recherche de travail le désole un peu dans un premier temps : « Il n’y avait quasiment que des emplois de bureau, rien sur le terrain. » En attendant, il s’essaie à l’hydroponie, en faisant germer des graines chez lui. Il en fait même un vrai projet, qu’il baptise Sakura Greens. L’aventure s’achève au bout de six mois, mais lui donne l’occasion de nouer des liens avec l’équipe de Square Miles Farm. En 2019, la start-up lui propose un job.

« Ça a été un vrai déclic. J’ai arrêté d’opposer agriculture traditionnelle et avancées technologiques. » - Dhiresh Tailor

Square Miles Farm propose des solutions verticales clé en main pour les entreprises et les particuliers. La start-up possède aussi sa propre ferme hydroponique, sur le toit d’un immeuble du quartier d’affaires de Paddington, à Londres. Avec elle, Dhiresh se forme à l’hydroponie et en devine bientôt le potentiel. « Ça a été un vrai déclic. Sur un toit, dans une cuisine ou une même une cave, on peut s’improviser maraîcher et se faire vraiment plaisir. D’un coup, ça m’a sauté aux yeux. Chaque semaine, des gens venaient chercher notre box de légumes maison. Ils faisaient des découvertes, goûtaient à plein de choses – des choses qui poussaient juste au-dessus de leur tête – tout en soutenant une entreprise locale. Ça fait chaud au cœur. J’ai arrêté d’opposer agriculture traditionnelle et progrès technologique. »

Là-haut, sur le toit, Dhiresh met souvent la main à la pâte : il vérifie les embouts des goutteurs, l’absence de nuisibles, complète les apports en nutriments dans les doseurs automatiques, plante, récolte… Le nettoyage représente la tâche la plus lourde. « L’hydroponie exige que tout soit impeccable. On peut automatiser le processus jusqu’à un certain degré, mais rien ne remplace l’œil humain. »
Dhiresh anime aussi des ateliers en ligne sur l’hydroponie et n’hésite pas à partager ses connaissances sur les réseaux sociaux. « Plutôt que de m’époumoner ou de chercher à prêcher la bonne parole, j’apprends à ceux qui le souhaitent comment changer tranquillement leurs habitudes. J’estime que l’impact n’en est plus que fort. »

Aude Vuilliomenet : l’experte biotech au service de l’AEC

Cette agriculture nouvelle a ouvert la voie à de nouveaux métiers, plus “tech” que “terre”. Aude Vuilliomenet, 26 ans, est ingénieure IoT junior chez Vertical Future à Londres. L’IoT, c’est l’Internet des objets, à savoir les appareils connectés. Aude découvre les fermes verticales et les systèmes aquaponiques pour la première fois à l’Expo 2015 de Milan, sur le pavillon belge. « Je me suis dit que c’était très malin », se souvient-elle.

Partie à Londres se former en analyse urbaine et villes intelligentes, cette Suissesse a choisi de s’y installer. « Bien sûr, c’est un environnement citadin, mais j’ai repéré tout un tas de dysfonctionnements ici auxquels j’ai envie de me frotter, pour voir si je peux y changer quelque chose. » Avec un bagage en sciences de l’alimentation, villes intelligentes et ingénierie – et une expérience pro dans une ferme caprine italienne –, l’industrie de l’agriculture verticale a été une évidence pour Aude.

« Quand on n’a pas de marge de manœuvre sur son environnement immédiat, une ferme verticale offre une vraie alternative. C’est déjà agir. » - Aude Vuilliomenet

Aujourd’hui, chez Vertical Future, Aude se sert de capteurs permettant de recueillir des données sur la croissance des plantes. Elles sont envoyées vers la plateforme en ligne DIANA, le logiciel sur lequel VerticalFuture s’appuie ensuite pour les analyser. Avec l’équipe d’ingénieurs en mécanique, elle invente des solutions IoT dans le domaine de l’AEC. Elle collabore aussi avec des phytobiologistes pour optimiser et automatiser les cycles de croissance des plantes. « Un phytobiologiste peut par exemple venir me voir parce qu’il veut faire pousser de la coriandre, mais pour ça, il a besoin de savoir quelle est la bonne dose de nutriments, le rythme auquel il faut irriguer la plante… Mon rôle à moi va être de mener des phases de tests, d’ajuster les paramètres pour ensuite proposer la meilleure combinaison. Je programme tout ça depuis notre outil, sur mon ordinateur. »

Aude se passionne pour tout ce qui touche au bien-être. Elle estime que la médecine a ses limites et que la solution tient à l’amélioration de notre environnement immédiat. C’est là qu’interviennent les fermes verticales à taille humaine, à but non lucratif : dans les villes, les écoles, les appartements ou les bureaux. « Si nous ne pouvons pas transformer notre environnement urbain, rien ne nous empêche de faire pousser des fruits et légumes autrement. Faire le choix de l’agriculture verticale, c’est déjà agir à notre niveau. »

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

En 2030, nous devrions être quelque 8,5 milliards d’individus sur cette planète. S’il est évident que les fermes verticales ne règleront pas le problème de la faim dans le monde, ces fermiers traditionnels, ingénieurs, phytobiologistes et développeurs parviennent, à leur échelle, à nourrir la collectivité. Et ensemble, ils tentent de repenser nos chaînes de distribution alimentaire.

Relativement récente, cette nouvelle industrie cherche encore sa place et ne fait pas l’unanimité. Nul doute cependant que les fermes verticales ne tarderont pas à essaimer un peu partout à mesure que progressera la technologie. C’est en tout cas la conviction profonde de Dhiresh Tailor : « Quand les gens prendront la pleine mesure de l’agriculture industrielle traditionnelle, à quel point elle siphonne nos ressources naturelles, les choses vont évoluer. Quand il ne sera plus rentable de continuer ainsi, on verra les agriculteurs investir dans des entrepôts pour y installer des systèmes hydroponiques. Ça va se démocratiser, vous verrez. Tout le monde voudra un jour ou l’autre sa part du gâteau. »

Photo: Betty Laura Zapata for WTTJ @Square Mile Farms

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