Abandon de poste : ils nous racontent le jour où ils sont partis... sans un mot

09 janv. 2023 - mis à jour le 04 janv. 2023 4min

Abandon de poste : ils nous racontent le jour où ils sont partis... sans un mot
auteur.e
Pauline Allione

Journaliste independante.

En novembre dernier, la nouvelle réforme de l’assurance chômage rebattait les cartes de l’abandon de poste. Alors que quitter son travail brutalement permettait souvent de déboucher sur un licenciement et de trouver un soutien financier dans le chômage, la démarche peut désormais se transformer en présomption de démission… et empêcher de percevoir l’allocation. Avant que le Parlement ne vienne bousculer tout plan de s’échapper sous une cape d’invisibilité, comment l’ont vécu celles et ceux qui ont choisi de tout quitter, du jour au lendemain ?

« J’ai tenu bon jusqu’à mes congés d’été, et je ne suis jamais revenue. Je n’ai prévenu absolument personne, pas même les collègues avec qui je m’entendais bien. Je disais à tout le monde : “Bonnes vacances, à la rentrée”, en sachant que je ne serai plus là. Je déteste mentir, mais j’avais pris cette décision. C’était étrange, voire difficile », rembobine Justine (1). Partie sans se retourner de l’entreprise dans laquelle elle officiait comme chargée de projet culturel, la jeune femme a opté pour l’abandon de poste.

Définie par le fait de déserter son poste longuement ou à plusieurs reprises sans autorisation de l’employeur ni justificatif, la démarche peut déclencher une procédure disciplinaire, suivie d’un licenciement. Lorsque l’entreprise refuse le licenciement ou la rupture conventionnelle, l’abandon de poste prend de l’intérêt : contrairement à la démission, celui-ci permet de toucher ses allocations chômage après son départ. Il n’est en revanche possible d’obtenir le solde tout compte qu’à la fin de la procédure de licenciement, et si celui-ci est prononcé pour faute grave, les indemnités de licenciement passent à la trappe.

Sans compromis, une solution radicale

C’est justement parce que son entreprise, peu encline à lui verser des indemnités de son plein gré, refusait un accord à l’amiable que Justine a penché pour une démarche plus radicale. Ses conditions de travail s’étaient dégradées après son congé maternité, et en l’absence de possibilités de partir avec une indemnisation, celle-ci a préféré préserver sa santé physique et mentale. « J’ai respecté la procédure de mon entreprise et fait trois demandes de rupture conventionnelle successives à ma manager, à la RH de mon service, puis à la DRH. J’ai essuyé trois refus au motif que mon entreprise était un EPIC (un établissement public n’a pas pour obligation de s’affilier à l’Assurance chômage, ndlr) et ne versait pas de cotisation chômage à l’UNEDIC et devait donc me payer mon chômage elle-même », détaille Justine. Sa DRH lui conseille la démission, mais la jeune femme, épaulée par un ami avocat et des délégués syndicaux, découvre l’existence de l’abandon de poste. Une possibilité certes moins connue, mais aussi plus risquée, puisqu’elle entraîne une suspension des revenus pour une durée indéterminée.

Pour Arnaud (1) aussi, l’impossibilité d’une rupture conventionnelle a été déterminante. Employé dans la grande distribution où il s’éreintait à la tâche pour compenser les départs de ses collègues non remplacés, le Lyonnais a rapidement cherché une porte de sortie. « Soit j’allais finir par me faire virer parce qu’ils essayaient de pousser tout le monde dehors, soit je faisais un abandon de poste et je pouvais toucher mes droits au chômage sans que ça fasse tâche sur mon dossier ensuite. » Arnaud sait qu’il n’aura pas à expliquer ce départ fantomatique à son futur employeur : il prévoit de toute façon de se reconvertir dans la vente immobilière. Il prévient deux collègues de sa disparition imminente, et délaisse le rayon multimédia dont il a la charge.

Ghoster son employeur

Dans l’attente d’une réaction de la part de son employeur, Arnaud n’est pas vraiment serein. Entre le moment où il abandonne son poste et son licenciement, il ne peut ni toucher son salaire et ses indemnités de fin de contrat, ni être embauché ailleurs, ni prétendre au chômage. Cette période de latence ne peut toutefois pas se prolonger éternellement, puisqu’après avoir pris connaissance de l’absence du salarié, l’employeur dispose de deux mois pour engager une procédure disciplinaire. En l’absence de réponse à la mise en demeure et à l’entretien préalable au licenciement, le salarié aux abonnés absents est officiellement congédié. Au fait de la procédure, Arnaud ignore consciemment sa hiérarchie : « Ils ont essayé de m’appeler pendant deux semaines, puis après un mois j’ai reçu ma lettre de licenciement. Ça a été un vrai soulagement, je savais que j’avais pris la bonne décision. »

À la rentrée, alors que son bureau reste vide après les congés estivaux, Justine ignore elle aussi les coups de fil de son entreprise. Mais aussi les mails pro, les messages des collègues inquiets, le courrier de convocation pour un entretien avant licenciement… « J’ai fait la morte jusqu’à recevoir la lettre de licenciement pour faute grave. J’ai pu me rendre à Pôle Emploi, m’inscrire au chômage et mon employeur m’a versé l’indemnisation à laquelle j’avais droit pendant deux ans. » Grâce aux allocations auxquelles elle a droit, Justine change d’appartement, passe du temps avec ses deux enfants, et pose les bases de sa nouvelle vie professionnelle… en freelance cette fois. Sans oublier les personnes dont elle a partagé le quotidien dans son ancienne entreprise : « J’ai recontacté mes collègues pour leur dire que j’allais mieux, mais très peu ont su que j’avais abandonné mon poste. La pratique a mauvaise presse et l’entreprise n’a jamais communiqué sur mon départ. »

Partir sur un ras-le-bol

Et puis, il y a ceux qui agissent sur un coup de tête. Pas parce qu’il s’agit de l’option la plus “enviable”, ni pour prétendre aux allocations chômage, mais parce que leur travail, ils n’en peuvent soudainement plus. Employé comme livreur pour un été, Mathieu a fini par prendre la porte brutalement. Un jour de juillet où il réalise sa tournée de livraisons, que la chaleur tape dans l’habitacle du camion et que la batterie de son téléphone qui lui sert de GPS tombe à plat, le Grenoblois craque. « Je m’étais trompé de route, je ne pouvais plus continuer ma livraison, et j’ai littéralement pété un câble. Je suis rentré au dépôt, je suis monté voir la RH et je lui ai lancé les clés de la voiture en lui disant que je me cassais de ce taff de merde. » Passé son coup de chauffe, Mathieu se refait le déroulé des événements… et ressent une pointe de culpabilité. Les jours qui suivent, il se fait petit et évite de passer devant l’entrepôt. « Je n’étais pas très fier de ce que j’avais fait, mais aujourd’hui je sais que j’ai bien fait de partir et que ce n’était pas grave du tout. »

Depuis le job d’été de Mathieu, l’abandon de poste n’est plus tout à fait le même. Le 17 novembre dernier, le Parlement décidait d’inclure la mise en place d’une présomption de démission afin de soutenir les entreprises face aux départs non annoncés de salariés. Claquer la porte précipitamment pourrait désormais finir sur un licenciement… ou sur une démission, empêchant de toucher le chômage pendant quatre mois. Si la mesure n’est pas encore entrée en vigueur et que la décision de démission reste contestable aux Prud’hommes, la perspective de partir en douce est tout de même un peu moins séduisante. À moins de se savoir légitime de choisir l’abandon, ou d’aimer les coups de poker.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Article édité par Manuel Avenel, photo Thomas Decamps pour WTTJ

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