Laurent Cibien, “Mon pote de droite” : « La politique est aussi un métier »

Laurent Cibien : Mon pote de droite, Édouard Phillippe

Dans une série documentaire en trois parties, sobrement intitulée “Mon pote de droite” et diffusée entre 2014 et 2021, le réalisateur Laurent Cibien a suivi son ami de longue date, Édouard Philippe, de ses débuts en politique à ses dernières semaines à Matignon en pleine crise Covid. De l’hôtel du Havre à la rue de Varenne, pendant près de 15 ans, la caméra a filmé des rendez-vous mensuels entre les deux hommes. L’un est de gauche, l’autre de droite, mais il n’est pas tant question de débats politiques dans cette série, plutôt de la fabrique du pouvoir en France, du rôle des élus, de leur quotidien, et de leurs questionnements personnels parfois, aussi. Rencontre avec son réalisateur, pour évoquer les coulisses du “taf” d’homme politique.

Vous avez suivi un homme politique comme jamais aucun autre observateur n’a pu le faire avant vous. Pendant des années, dans l’intimité et avec une accession au pouvoir qui n’était évidemment pas prévue au début puisque votre ami Edouard Philippe est devenu Premier Ministre entre votre deuxième et troisième film… Après tout ce que vous avez pu voir et filmer, pensez-vous que la politique est un métier ?

Je pense que la politique est aussi un métier, mais pas que… (hésitations) Il y a une part de métier, dans le sens “professionnalisme” dans le fait de faire de la politique. Il y a de la technique, des choses qui s’apprennent, des mentors que l’on suit… Il y a aussi cette idée de construire une carrière sur la durée… Après, je ne suis pas un spécialiste de la politique donc c’est en tant qu’observateur que j’ai vu cela. En fait, mes intentions de départ étaient vraiment de filmer quelqu’un qui “fait” son métier d’homme politique. Après, il y a évidemment des différences, et c’est une vieille question finalement de se demander si la politique est un métier… D’ailleurs dans un des films, on voit qu’Edouard (Philippe ndlr.) utilise parfois ce mot-là spontanément, quand il dit : « Tu sais, dans le métier… » et qu’après il se reprend : « il ne faut pas dire que c’est un métier, ce n’est pas un métier, c’est une vocation »

« Je trouve le mot “vocation” problématique car il convoque un imaginaire religieux. Il confère aux hommes et femmes politiques un caractère supérieur. » - Laurent Cibien, réalisateur

Vous diriez que c’est quoi vous, faire de la politique ?

Je dirais qu’il y a deux parties, et c’est ce que j’ai essayé de filmer : c’est d’abord s’organiser pour prendre le pouvoir, gagner des élections. Puis une fois les élections gagnées, c’est exercer des responsabilités, donc prendre des décisions. Ce sont des techniques différentes dans les deux cas, qu’il faut distinguer et apprendre, et on peut d’ailleurs être bon conquérant mais mauvais dirigeant. Et vice versa.

Vous dites que la politique est aussi un métier… Quelle est l’autre partie dans ce cas de cette fonction ?

Il faudrait la définir… Il y a cette phrase dans Le Président de Verneuil, avec Jean Gabin qui fait un discours devant l’Assemblée nationale. Il dit que la politique devrait être une vocation mais que pour la plupart des députés présents elle n’est “qu’un métier qui ne rapporte pas assez vite”. Sous entendu : rapporter de l’argent. Il y a donc cette idée que ce serait nécessairement mal que la politique soit un métier, car il y aurait forcément des problèmes de corruption dans ce cas… Mais en même temps, je trouve le mot “vocation” problématique car il convoque un imaginaire religieux. Il confère aux hommes et femmes politiques un caractère supérieur, et induit ainsi une sorte de séparation entre le citoyen et le politique. Parce qu’ils et elles seraient quoi finalement ? Des “sur-hommes” avec une destinée hors du commun ? Je ne pense pas du tout cela.

« Si on enlève la partie travail, qui peut ressembler à un métier, qu’est ce qu’il reste finalement ? Le fait d’exercer une fonction pour l’intérêt général… » - Laurent Cibien

Qui sont-ils/elles dans ce cas ?

Pour moi, ce sont des personnes qui ont un goût de la campagne électorale, de la compétition. C’est un certain type de personnalités comme on peut retrouver chez des sportifs par exemple… Il y a peut-être aussi chez eux le plaisir et le challenge de construire “quelque chose” d’éphémère finalement. Énormément de gens se mettent ensemble et s’organisent pour produire un programme, le mettre en scène etc. Et typiquement, si on prend d’autres professionnels comme dans le cinéma sur un tournage par exemple, il y a aussi cette dimension de création dans un temps donné…

Cette idée de “métier” ou “pas métier”, est-ce un débat que vous avez pu entendre chez des politiques ?

Non… Mais c’est vrai qu’il y a une vraie question derrière tout ça : si on enlève la partie travail, qui peut ressembler à un métier, qu’est ce qu’il reste finalement ? Le fait d’exercer une fonction pour l’intérêt général… Pourtant il ne faut pas se mentir, tout homme ou toute femme qui entre en politique le fait aussi pour son intérêt, quel qu’il soit. Ça peut être de l’égo, du narcissisme, ou le simple fait de penser qu’on peut être la bonne personne… C’est d’ailleurs quelque chose qu’Edouard m’a déjà dit : « Je préfère que ça soit moi que quelqu’un d’autre ». Il fait la comparaison avec le fait de conduire : « Moi je préfère être au volant ». Sous-entendu : je conduis mieux qu’un autre.

Est-ce que 15 ans de tournage ont nécessairement changé votre regard sur ce qu’était / est la politique par rapport à un métier normal ?

J’avais évidemment fait des hypothèses avant de commencer mon travail. Des hypothèses qu’il a fallu que j’éprouve avec le réel. D’ailleurs, le vrai point de départ où je commence à filmer Edouard Philippe, c’est en 2004 quand il est directeur général de l’UMP. Donc là, pour le coup, il était salarié de l’UMP, ce qu’on appelle un “apparatchik”, c’est-à-dire un vrai professionnel de la politique, car son métier a ce moment-là était concrètement d’organiser un parti politique. Je lui demande donc vraiment en quoi consiste son boulot pour lequel il est payé chaque mois, comment fonctionne un parti politique…

Et vous avez pu voir une différence, une fois qu’il est passé du métier à la fonction ?

Disons que quand il décide de basculer dans le camp des “candidats”, de se faire élire sur son propre nom, c’est certain que ce qu’il a appris quand la politique était son métier lui servira ensuite en tant qu’homme politique : comment on organise un meeting, comment faire un fichier de militants, les mobiliser…

Vous m’avez dit avoir filmé dès le début “comme un métier” : qu’est-ce que ça veut dire et est-ce que vous aviez déjà filmé un métier ?

En fait, moi j’ai l’impression qu’on filme toujours des gens au travail, en activité, que c’est ça l’intérêt… Dans mes films précédents j’ai filmé la création d’un spectacle de théâtre, donc des comédiens qui font leur travail. J’ai aussi fait le portrait d’une militante du Secours populaire, qui était donc bénévole mais qui y passait tout son temps donc on peut dire que c’était en quelque sorte son métier… Décidément c’est compliqué cette question de métier ! (Rires) Mais en tout cas, pour Mon pote de droite, j’assume depuis le début le fait que la partie privée, la famille d’Edouard etc., ne doit pas être dans le film. Même si je sais qu’évidemment, pour n’importe quel humain - et oui, pour les politiques aussi ! - il y a une vie privée et qu’elle interfère avec la vie professionnelle.

« Je pense que les qualités ou les techniques exercées par un Premier ministre peuvent se rapprocher de celles d’un dirigeant de n’importe quelle organisation très complexe finalement. » - Laurent Cibien

Pourtant, dans vos deux premiers films (sortis en 2014 et 2017) on le voit également à ses cours de boxe… C’est de la vie privée ça, non ?

Oui, c’est vrai que ça c’est peut-être à la limite du privé… En même temps c’est allégorique, il y a quelque chose de l’ordre de l’entraînement pour son métier politique, donc c’est toujours intéressant pour un film. Mais d’ailleurs à la fin, j’ai arrêté de le filmer en train de faire de la boxe. Quand j’ai compris que ça devenait un élément de communication qui était beaucoup repris…

De quel “métier” la politique se rapproche-t-elle le plus selon vous ?

Je ne saurais pas répondre pour tous les mandats. Mais de ce que j’ai pu voir à Matignon, je pense que les qualités ou les techniques exercées par un Premier ministre peuvent se rapprocher de celles d’un dirigeant de n’importe quelle organisation très complexe finalement. Il faut prendre des décisions, trancher, aller vite…

Et qu’est-ce qui crée le plus la différence ?

Un Premier Ministre doit justifier sa politique devant le Parlement, il a été nommé par un Président donc doit aussi lui rendre des comptes quelque part… Surtout, je pense qu’il y a peu de “métier” dans lequel, à intervalle régulier, il faut aller demander à la population son avis, si elle a envie que l’on reste ou pas. À la limite, un dirigeant d’entreprise va faire cette démarche auprès de ses actionnaires, mais ce n’est quand même pas les mêmes enjeux derrière…

Dans le premier épisode, Edouard Philippe plaisante en disant que faire de la politique c’est surtout signer des parapheurs à longueur de journée… Quel est, finalement, le “vrai” quotidien de ces gens-là ?

Ça dépend vraiment du poste. Mais je pense que le coup des parapheurs est finalement assez représentatif et que dans les entreprises c’est pareil, les dirigeants passent beaucoup de temps à parapher, à signer, ce qui correspond à une prise de responsabilité. Quand un Premier ministre signe, il engage à chaque fois sa fonction de Premier ministre, il engage l’État. Dans l’exercice du pouvoir, le quotidien était pour Edouard quelque chose d’extrêmement varié. Les journées ne se ressemblent pas. Il y avait la presse, les déclarations, la part de travail à son bureau à lire des notes préparées par ses collaborateurs, trancher entre telle ou telle option proposée… Sans compter des déplacements : il est tenu d’aller à l’Assemblée et au Sénat, au conseil des Ministres, à l’Élysée, à des cérémonies officielles… plus tout ce qu’il ne peut pas prévoir et où il faut réagir et organiser les choses !

Vous vous attendiez à ça ?

Quand je suis arrivé à Matignon, je ne savais pas ce que c’était le quotidien d’un Premier Ministre… J’allais justement assouvir ma curiosité : comment ça marche ? D’ailleurs, il y avait une sorte de controverse entre Edouard et moi : autant il était d’accord sur le fait que l’on pouvait filmer la conquête du pouvoir, autant l’exercice du pouvoir, cet autre partie du métier, il ne pensait pas que c’était possible en documentaire. Il pensait que seule la fiction pouvait en rendre compte. Parce qu’une décision politique ça n’a rien de spectaculaire : ce n’est pas : “Eurêka j’ai trouvé !”, c’est quelque chose qui se construit peu à peu, avec des conseils, des rapports de force, des enjeux, c’est beaucoup plus diffus. Et même une fois que la décision est prise, le processus est encore extrêmement long… Donc lui pensait qu’on ne pouvait pas filmer ça. Et moi dans le film ça passait par ces rendez-vous mensuels, par la parole, mais je n’étais pas là au quotidien 24h/24. Alors, il y a plein de choses que je n’ai pas vues…

Article édité par Matthieu Amaré ; Photo par Thomas Decamps pour WTTJ

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