BADASS : et si votre couple n’était pas l’ennemi de votre carrière ?

Publié dans BADASS

10 nov. 2021 5min

BADASS : et si votre couple n’était pas l’ennemi de votre carrière ?

auteur.e

Lucile Quillet

Expert du Lab

Journaliste, conférencière et autrice experte de la vie professionnelle des femmes

BADASS - Vous vous sentez illégitimes, désemparées, impostrices ou juste « pas assez » au travail ? Mesdames, vous êtes (tristement) loin d’être seules. Dans cette série, notre experte du Lab et autrice du livre de coaching Libre de prendre le pouvoir sur ma carrière Lucile Quillet décortique pour vous comment sortir de la posture de la “bonne élève” qui arrange tout le monde (sauf elle), et enfin rayonner, asseoir votre valeur et obtenir ce que vous méritez vraiment.

Il y a des femmes qui rayent leur envie de carrière internationale car leur moitié ne voudra jamais déménager en Amérique latine (surtout avec son niveau d’espagnol Las Ketchup). Il y a aussi celles qui démissionnent pour suivre leur conjoint en expatriation (à 90% des femmes) car il a eu une offre en or. Il y a celles qui passent à temps partiel car il y a une vie de famille à gérer (et zéro place en crèche). Il y a celles qui n’osent pas reprendre leurs études car leur partenaire vient de se lancer dans l’entrepreneuriat, “tant pis”. Il y a celles qui refusent un poste prenant car leur conjoint est déjà en déplacement la moitié de la semaine et si cela continue, ils ne seront plus que de vulgaires colocataires. Il y a des femmes qui, en assurant 72% des tâches domestiques de base à elles seules, ne voient juste pas comment elles pourraient “tout avoir” : la vie perso, la vie pro et un alignement constant avec elle-même, à moins de vivre dans une partie de Tetris grandeur nature insolvable.

Bref, il y a beaucoup de femmes pour lesquelles, deux ambitions, au sein du couple (hétéronormé surtout), c’est impossible. Les jours avec, elles s’estiment tout de même satisfaites de ce qu’elles ont (au fond, c’est déjà pas mal). Les jours sans, elles pensent qu’il en serait autrement si elles étaient seules (traduction = ce serait plus simple).

Tetris impossible

On peut se dire qu’être deux, c’est en effet un challenge supplémentaire pour une femme ambitieuse, car qui dit couple dit plus de tâches ménagères (plus sept hebdomadaires pour une femme, moins deux pour un homme, c’est l’Insee qui le dit) donc moins de temps pour la vie professionnelle. Et que l’arrivée d’un enfant - donc d’une vie de famille, dans laquelle un père « investi » est encore considéré comme un héros des temps modernes - est le premier coup de frein à l’avancement professionnel de nombre de femmes. Saupoudrez le tout avec les charges émotionnelle, sexuelle, contraceptive et j’en passe, mais aussi leur grade Master en adaptation sociale depuis leur plus jeune âge. Force est de constater que souvent, les femmes ont moins de temps et que, par effet ricochet, leur carrière en pâtit.

Si on se détache du “système” à une échelle plus individuelle, le problème est aussi nourri par cette vilaine manie d’anticiper et présupposer à la place de son partenaire, au lieu de parler clairement de ses ambitions à table. Souvent, on considère plus poli de laisser gentiment son travail à la porte du foyer, ce havre de paix supposé ravitailler à lui seul nos barres de bonheur, nous privant dès lors d’une ressource précieuse pour notre carrière : la personne qui partage notre vie.

Car l’on peut aussi se dire : qui dit couple dit aussi plus d’options, plus de soutien, plus d’entraide, plus de points de vue et de moyens pour aller exactement là où l’on veut. Ne pourrait-il pas être, plus qu’un frein, un vrai tremplin ? C’est ce que soutient la journaliste experte de la vie professionnelle et fondatrice des forums ELLE Active Anne-Cécile Sarfati dans son nouveau livre Nous réussirons ensemble (éd.Albin Michel). Je lui ai demandé conseil.

1. Se coacher à deux

Au lieu de ne pas vouloir embêter sa moitié à table avec les soucis du bureau, on peut au contraire solliciter son regard extérieur. « Le secret des couples à double carrière qui marchent est d’être un coach l’un pour l’autre, assure Anne-Cécile Sarfati. Ils s’écoutent et se conseillent en toute sécurité, osent montrer les doutes et faiblesses qu’ils cacheraient à leurs amis ou leurs collègues. »

En couple, nous avons également accès aux coulisses d’un autre parcours pro, avec ses do et don’t. « On peut observer et aller puiser dans les pratiques de l’autre. Les femmes ont beaucoup à apprendre des hommes, remarque l’autrice. Nous avons souvent un rapport contre-productif à l’échec : si l’on se plante, nous voulons entrer sous terre, mortifiées à tout jamais. Alors que les hommes voient la compétition comme un jeu. S’ils perdent, tant pis, dès le lendemain, ils recommencent. » Et on se doute bien qu’eux aussi ont beaucoup à apprendre de nous.

2. Faire moins

Deux ambitions, ok, mais comment fait-on quand la flemme et les troubles de la vue de notre partenaire (« le panier à linge sale était plein, vraiment, tu es sûre ? ») se traduisent mécaniquement en une surcharge domestique laissant moins d’énergie pour la vie professionnelle ?

À défaut d’atteindre l’égalité tant rêvée devant le lavabo comme devant le panier à linge sale (remodeler l’éducation et les biais inconscients d’un homme, ça peut être fatigant), Anne-Cécile Sarfati recommande de faire moins pour ne plus faire plus. « On peut baisser un peu son perfectionnisme. Il faut accepter que l’autre ne fera pas aussi bien que ce que l’on aurait fait… Si les enfants portent des chaussettes dépareillées, que les serviettes de table ne sont pas repassées, tant pis ! »

3. Se passer le relai

À deux, c’est mieux, puisque l’on peut s’appuyer sur l’autre pour envisager des options difficilement applicables seul·e. Le but du jeu étant de se passer le relai en bonne harmonie régulièrement. « Quand on gagne en responsabilité, il y a un temps d’adaptation où l’on va beaucoup donner au travail, et sortir de sa zone de confort. Dans ces moments-là, notre charge mentale est allégée si on sait que l’autre est là pour assurer. »

Les opportunités de l’un au présent sont des perspectives futures pour l’autre. Boris peut vivre à Nieuwerkerken quatre jours sur sept pendant un an pour son job : on lui promet que le poste d’après est à Londres, où Camille rêve d’être journaliste correspondante. Meryem peut assurer les revenus du foyer le temps que Fabien stabilise son auto-entreprise, pour qu’au moment venu, elle reprenne les études et se reconvertisse. Parfois - miracle - les opportunités se rencontrent au moment T. « Ok pour déménager au Guatemala, ça me permettra de devenir Instagrameur voyage ».

4. Abandonner la logique du plus gros salaire

Mais voilà, souvent, celui qui commence à faire la courte échelle finit en marchepied perpétuel. Quand la carrière la plus rémunérée des deux passe toujours en premier, les rôles ne s’inversent plus : soyez gentille une fois et vous risquez de vous faire bananer ad vitam aeternam.

Pour maintenir la réciprocité (et rester en démocratie où notre voix compte autant que celle de l’autre), il faut abandonner la logique du « plus gros salaire l’emporte ». « Le travail, ce n’est pas que l’argent mais aussi la réalisation de soi, l’intérêt du poste, détaille Anne-Cécile Sarfati. Les couples à double carrière se tirent vers le haut en faisant chacun des choses qui les intéressent, c’est d’ailleurs aussi ça qui les séduit chez leur partenaire. »

5. Aller sur les mêmes fronts

Mener la bataille de l’ambition ensemble et non l’un aux dépens de l’autre, ça implique aussi d’aller se battre sur les mêmes fronts… Notamment celui de la parentalité, pour qu’elle ne soit plus un boomerang professionnel injuste pour les femmes. « Nous aurons gagné la bataille quand des hommes assumeront leur parentalité en entreprise, trouveront normal de partir à 17h, de dire qu’ils ont une urgence avec l’école, ou qu’ils ne seront pas là à telle heure car ils ont un spectacle de danse, rappelle Anne-Cécile Sarfati. Les employeurs doivent aussi comprendre que donner cette latitude crée encore plus d’attachement et d’engagement de la part des salariés. »

Peut-on tout régler à l’échelle individuelle ? Étant l’autrice d’un essai politique Le prix à payer, ce que le couple hétéro coûte aux femmes, j’ai du mal à le croire. Le politique, l’État, la société, ont définitivement leur rôle à jouer. Cela étant dit, on espère toujours pouvoir améliorer son quotidien dans l’immédiat. Comment ? Viser l’égalité parfaite est souvent épuisant (trop de pression, trop de colère, trop d’insatisfaction). Peut-être alors faut-il commencer par la réciprocité. Abandonner ce système de pensée binaire qui veut que la réussite de l’un coûte un sacrifice à l’autre, qu’il faille toujours choisir. Peut-être que l’on n’arrivera pas exactement aux mêmes résultats pour chacun au bout du chemin. Mais au moins, la réciprocité dit autre chose du couple : il peut être un lieu d’échanges où chacun écoute, épaule, soutien, et surtout, où à travers chaque carrière, chacun des deux membres qui le composent peut exister entièrement.

Photo par Welcome to the Jungle
Édité par Eléa Foucher-Créteau

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