Comment j’ai accompagné un salarié dans sa transition de genre

Comment j’ai accompagné un salarié dans sa transition de genre
Un article de notre expert.e

Bénédicte Tilloy

DRH, ex-DG de SNCF Transilien, conférencière, professeure à Science-Po, autrice, cofondatrice de 10h32

HUMANS AT WORK - La carrière d’un·e DRH ou/et d’un·e dirigeant·e est jalonnée d’histoires et de rencontres avec des collaborateur·rices. Notre experte du Lab Bénédicte Tilloy en sait quelque chose. Au cours de sa carrière, elle a recruté, managé et collaboré avec quelques milliers de salarié·es dans des écosystèmes divers et variés. Chaque mois, elle revient sur les rencontres les plus marquantes de sa vie pro, ce qu’elles lui ont appris sur elle, les autres et le monde de l’entreprise. Aujourd’hui, elle nous raconte comment, il y a quelques années, elle a accompagné Yves dans sa transition de genre.

Je l’ai croisée, il y a quelques mois sur le Pont-Neuf. Il faisait un beau froid d’hiver, bleu et coupant. Depuis les encorbellements du pont, elle contemplait le fleuve. Je l’ai reconnue tout de suite. Sanglée dans un trench élégant, grande et un peu massive, les pieds chaussés d’escarpins à talons hauts. Nous avons bavardé comme deux anciennes collègues peuvent le faire, prenant des nouvelles de Pierre, de Paul, découvrant que l’un est en retraite, l’autre grand-père, disant un peu de mal de la nouvelle direction et se laissant croire que c’était mieux de notre temps…

La première fois que j’ai fait la connaissance d’Emma, elle s’appelait Yves. Je venais de prendre la responsabilité d’une direction majoritairement composée de techniciens habitués à travailler entre hommes sur des sujets d’hommes. C’était il y a 20 ans, et c’est ainsi qu’on aurait résumé la situation à l’époque. Autant dire qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’une femme devienne leur patronne. Yves était des leurs, et je ne lui avais pas prêté plus d’attention qu’à ses collègues, quand je les entendais échanger des blagues un peu grasses à la machine à café.

Un jour, il est entré dans mon bureau en me demandant s’il pouvait me parler. Je l’ai invité à s’asseoir, pensant qu’il s’agirait d’une simple affaire d’organisation du travail. J’avais annoncé que ma porte était toujours ouverte, et mes collaborateur·rices avaient déjà eu l’occasion de vérifier qu’ils/elles pouvaient me solliciter facilement. Il s’est raclé plusieurs fois la gorge, se demandant sans doute comment il allait commencer. Et il m’a prié à l’avance de l’écouter jusqu’au bout.

« Il avait besoin qu’au bureau aussi, on lui permette d’être elle-même »

J’ai appris alors qu’Yves habitait un corps étranger depuis sa plus tendre enfance et qu’après des années de lutte et de grandes souffrances, il avait décidé d’en finir avec le genre masculin. Il avait commencé à vivre avec une identité de femme en dehors du travail. Il avait besoin qu’au bureau aussi, on lui permette d’être elle-même. C’est ce qu’il/elle attendait de moi. Il/elle me l’a répété plusieurs fois. J’ai avalé ma salive, répondu oui, et immédiatement, j’ai réalisé que je n’avais pas la moindre idée de ce que ça pouvait vouloir dire, concrètement.

Maintenant, je sais. Il s’agissait de créer le cadre bienveillant qui permette à Yves/Emma de se laisser pousser les cheveux, de venir en jupe la première fois sans être accueilli·e par des moqueries, de pouvoir aller aux toilettes des filles sans déclencher de protestation, d’être appelée tous les jours Emma et jamais plus Yves, d’être reconnue par les femmes du service comme l’une des leurs et de ne pas faire les frais des blagues à la con à la cantine, ou ailleurs. Il fallait aussi faire reconnaître sa nouvelle identité dans tous les actes administratifs de l’entreprise : son adresse mail, sa fiche de paie, sa convocation aux examens internes, son inscription aux formations, et les multiples courriers reçus dans l’exercice de ses fonctions. C’était indispensable, par ailleurs, pour lui permettre, au-delà de son traitement en cours, de recourir ensuite à la chirurgie.

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« L’arrivée » d’Emma dans l’entreprise

Suite à sa révélation, j’ai demandé à Yves/Emma qui il avait mis au courant dans l’entreprise, notamment dans son équipe rapprochée, et s’il/elle était d’accord pour que je les réunisse pour réfléchir ensemble à la meilleure manière d’accompagner sa transition.

Le moment le plus intense pour moi, pour l’équipe – et évidemment pour Yves/Emma – a été l’officialisation de sa nouvelle identité devant tou·tes. Nous avions choisi, lui/elle et moi, de le faire à l’occasion d’une « grand-messe » interne, cet exercice classique des grands groupes qui veut que le/la chef·fe réunisse tout son service pour passer les messages et mobiliser ses troupes. J’avais coutume de commencer par une séquence « people » consistant à accueillir les nouveaux et à remercier celles et ceux qui quittaient notre direction. C’est donc pendant cette rubrique « Points de vue / Images du Monde » – ainsi désignée par mes collaborateur·rices – que j’ai d’abord remercié Yves pour son engagement et ses résultats, et félicité la DRH qui avait réussi l’exploit de nous trouver la perle susceptible de le remplacer : Emma. Elle est montée sur scène, pour la première fois en jupe… et en pleurs. Elle a été applaudie à tout rompre, le petit fan club d’Yves/Emma était dans la confidence de l’annonce et avait bien préparé l’assistance.

Une jeune femme est venue sur scène lui offrir un sac à mains et une trousse de maquillage. Une personne des RH a fait un petit speech de bienvenue, en lui disant qu’elle la remerciait de contribuer à la féminisation des effectifs. Après plusieurs minutes d’émotion intense, Emma a repris ses esprits. Avec beaucoup de pudeur, elle a remercié l’équipe, a dit son plaisir de pouvoir être enfin telle qu’elle se sentait, dans la peau d’une femme. La salle était en admiration devant son courage. Le lendemain, elle était à son poste, en jupe, maquillée, et tout le monde l’appelait Emma.

La morale RH de l’histoire

Aux DRH confronté·es aujourd’hui à cette situation, je recommanderais de passer au moins autant de temps à accueillir la personne dans sa nouvelle identité qu’à résoudre les colles administratives que la transition peut poser. Pour autant, ces sujets ne sont pas triviaux et il convient de s’en acquitter soigneusement. Il faut savoir par exemple que certains documents légaux comme le bulletin de paie ne peuvent être modifiés qu’avec le changement d’état civil. D’autres, comme le badge et l’adresse mail, peuvent être plus facilement mis à jour et sont la preuve pour l’état civil que la personne est bien intégrée dans son nouveau genre. Il est donc essentiel de s’en occuper rapidement.

Nous avions peu d’éléments très documentés il y a 20 ans. Aujourd’hui, des institutions comme l’ANDRH ou le Défenseur des droits fournissent des guides très précieux sur l’accompagnement des salarié·es et agent·es trans. Il ne faut pas hésiter à les utiliser, voire à solliciter l’appui d’associations. Les personnes en transition sont extrêmement sensibles à tous les symboles qui témoignent de la reconnaissance de leur nouveau genre, quand bien même ils peuvent nous sembler à nous des détails. L’idéal est de pouvoir engager toutes ces démarches en complicité avec elles, ce qui permet de bien comprendre à quoi elles doivent faire face.

Photo par Thomas Decamps, Article édité par Ariane Picoche

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La série qui vient décortiquer le monde de l'entreprise sans langue de bois, sous l'oeil et la plume de Bénédicte Tilloy.

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