Voyage au bout de la rue : « J'ai rencontré les travailleurs de mon quartier »

Confinement : rencontre avec les travailleurs de quartier

Tous nos quotidiens sont ébranlés. Dans nos métiers, nos jobs, nous manquons de repères face à cette situation de confinement inédite. Je suis journaliste et je ne sais pas vraiment encore quoi faire de tout ça. Et si, tout simplement, je profitais d’aller au supermarché pour m’enquérir de la situation professionnelle des gens que je rencontre sur la route ?

Je tourne en rond. Plus d’une semaine de confinement officiel et de télétravail forcé. Le double de mon côté : j’étais en Italie juste avant ça… À mon retour, j’ai été mis en quarantaine préventive. Précurseur dans ma boîte ! Pourtant, j’ai la chance de me sentir bien dans mon petit appart du nord de Paris. Il est lumineux, on se fait des bonnes bouffes avec ma compagne. Ma mobilité ? Le canapé, la cuisine, le canapé, la cuisine et inversement. Les cent pas. Je craque un peu. Je ne fais pas ce métier pour être assis dans mon salon. Marre de regarder le monde à travers mon écran d’ordinateur. « L’info est au bistrot », disent justement ceux qui ont de la bouteille. Je m’agace de la voix feutrée et hachée de mes collègues dans le casque à qui je parle sur WhatsApp, Zoom, Slack, Discord… Je ne vois que des bustes encastrés dans des bouts de salons épurés, des cuisines étriquées, des lits défaits dont on ne sort plus vraiment. Non, je ne fais pas ce métier pour parler à des bouts de corps en deux dimensions et baver sur mon clavier. Je ne le fais pas non plus pour parler de moi (quoi que…).

Fenêtre sur cour

Je me lève. Pas besoin de faire des kilomètres pour atteindre la fenêtre dans mon petit faux deux-pièces. En face, un puit de soleil perce entre les immeubles et illumine une femme. Elle carresse un chat imposant au poil long. Ils sont beaux. « Ça va ? », je lui lance. « Ouais, super ! Et vous ? », me répond-elle. « Ça va ! Il a de la chance… » je dis en montrant du menton le gros félin. Je lui demande alors, cherchant une amie d’ennui : « Vous avez besoin de vous occuper ? » Elle sourit : « Ah non, non, j’aide mon amie médecin, Schahrazed. Elle bosse à Créteil comme neuro-chirurgien. Donc la journée, je viens prendre soin du chat chez elle. » « Et votre taf ? » je l’interroge. « Je rénove des appart’. » « En auto-entrepreneuse ? » « Oui… » « Ah… Pas trop chaud la période ? » Elle me rassure : « J’ai eu un mois très rempli, je suis contente de me reposer. » Je laisse Christelle à son repos, après que l’on ait échangé nos numéros : « J’aimerais beaucoup parler avec votre amie Schahrazed de ses journées en ce moment. » « Mais elle ne s’occupe pas des malades du corona », s’interroge Christelle. « Pas encore. Elle pourrait être réquisitionnée, non ? » « Oui… » « De toute façon, je veux juste qu’elle me raconte ses journées, son ressenti, comment elle aborde son métier dans un tel état de crise et pourquoi pas écrire quelque chose sur elle… » « Ok, je transmets. » « Merci, c’est cool !” Oui, c’était cool de se rencontrer. De prendre l’air.

Et puisque c’est encore autorisé, et que les placards sont (un peu) vides, je vais sortir. Faire les courses. À peine le pied dehors, je croise un homme pressé. Matthieu, 37 ans et un mètre 50 de distance, est avocat en droit public. Il est le seul à se rendre encore de temps en temps au cabinet qu’il partage avec d’autres, dans le 8e arrondissement. Speed mais sympa, il m’explique : « J’ai besoin d’accéder à un réseau pro d’avocats que je n’ai pas sur mon ordi perso. J’en profite pour relever le courrier. » Les audiences sont réduites aux plus grosses urgences. Et les clients le dérangent moins. Il peut se concentrer sur la production. « Les instructions de dossier, de toute façon, sont souvent écrites en droit public, donc facile de bosser à distance », détaille le père de famille, à la tenue très casual friday pour un mardi. Le télétravail ne le dérange pas. Sa profession le permet aisément, « comme vous les journalistes ». Matthieu me salue d’un souffle et s’engouffre dans le métro. Je me retrouve seul au milieu de la grande place en bas de chez moi.

« C’est comme ça »

D’ordinaire palpitante, la voilà presque déserte, la place des Fêtes. Ce cœur urbain s’est transformée en petit centre de village de campagne dont le bar-tabac aurait déjà fermé il y a plusieurs années : des personnes âgées solitaires zigzaguent entre une poste, un supermarché et la pharmacie. Tsai, 54 ans, y travaille depuis près de 25 ans. Il en est l’un des pharmaciens responsables. Timide, il ne dira pas s’il a plus ou moins de travail. Il ne dira pas si c’est plus le bordel ou non. Il dira juste : « C’est comme ça. » « Comme ça quoi ? » je relance, évidemment. « C’est toujours moins risqué que médecin ou infirmier, mais c’est comme ça » « Comme ça quoi? », j’insiste. « On est pharmacien, on est obligé. On n’est pas en première ligne mais ça fait un peu peur… » « Et les gens qui ont peur, Tsai, vous le ressentez, vous, dans la pharmacie ? » « La semaine dernière, c’était la folie. Tout le monde voulait des gels, des masques…» « C’est pesant ? », « C’est comme ça. »

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Tsai, pharmacien - photo par Thomas Laborde

PQ, raviolis et Michel-Ange

La queue du supermarché fait tout le tour du bâtiment. Je préfèrerais savoir que je vais patienter pour admirer le travail de Michel-Ange dans le Dôme de la cathédrale de Florence. Mais je vais acheter du PQ et peut-être des raviolis pour un peu de fun devant Pékin Express ce soir. Le mec derrière moi cache le bas de son visage avec une écharpe rayée en camaïeu de bleus. Je n’aurais jamais dit à sa tenue (jogging type Sergio Tacchini troué depuis le milieu des années 90, baskets de la même époque) qu’il traitait des statistiques sensibles pour la Banque Postale. Même les journalistes, surtout eux parfois, ont les clichés tenaces… « L’activité est ultra réduite donc je travaille pas énormément, assume Jordan, 36 ans, d’un ton posé et agréable. Je ne suis pas à fond ! Ça fait déjà longtemps que je me demande vraiment ce que je fais de ma vie pro. » Une période propice au questionnement ? « En même temps, est-ce qu’on est prêt à abandonner ce que l’on possède ? C’est une double réflexion. » Sa femme, enceinte, est restée à la maison avec leurs deux enfants. Elle, dans les ressources humaines, se pose les mêmes questions.

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Jordan, statisticien - Photo par Thomas Laborde

À côté de nous, un homme arbore une tenue de chantier. Moins loquace, il ne me racontera pas grand-chose : il est cordiste, a gagné cette semaine 20 € de plus par jour en prime de risque lié à la situation sanitaire et sa mission vient de prendre fin. Quelques autres types sont en uniforme. L’un d’eux est à quelques mètres. Je me présente à lui. « Okay, je te réponds mais écarte toi s’il-te-plaît » Abdel vient de finir sa matinée de travail. Il est agent polyvalent dans une association « comme Emmaüs en gros ». J’enchaîne : « Ça te plait ton taf ? » « Ça ne m’a jamais autant plu ! exulte le quadra. Franchement, content d’y aller plutôt que de ne rien faire chez moi ! »

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Abdel, agent polyvalent - Photo par Thomas Laborde

Le videur de boîte de nuit

Au bout de la file d’entrée, il y a toujours ce grand type costaud qui fait la sécu. « En fait, t’es un peu videur de boîte de nuit, toi maintenant. Un tolérant, parce que tout le monde rentre ! », je lui fais en le saluant. Ça le fait rire. Jean a plutôt l’habitude qu’on lui foute la paix et de rester à l’intérieur du magasin. « Je passe ma journée dehors, maintenant, déplore-t-il. « Et les gens ne râlent plus contre les responsables mais contre moi ! » « Mais ils sont plus nombreux à te dire bonjour et à te reconnaître maintenant, j’imagine, non ? » Sourire : « Ah oui, ça, c’est vrai ! »

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Jean, vigile - Photo par Thomas Laborde

À l’intérieur, autant de gros cabas qui vident les étalages que de petites mains qui les remplissent. La palette que manipule Malik est deux fois plus grande que lui. « On est beaucoup d’intérimaires à avoir été appelés à la rescousse. Moi, j’ai un contrat de deux semaines. » Il en est ravi, lui qui d’ordinaire travaille dans les stocks d’une grande marque de fast-fashion. Mais son rythme me questionne : « Pas trop dur les horaires, le volume de taf ? » « Bah t’as vu - D’un geste du bras, il embrasse la surface du rayon - on est nombreux et ça va, ça gère bien. » La caissière, elle, n’est pas de si bonne humeur. Elle bougonne à la réception de mon discret « Salut, ça va ? » « C’est tout le temps comme ça, les gens n’écoutent rien quand ils utilisent les caisses automatiques et se plaignent ! » Je rebondis : « Plus que d’habitude ? » Elle se calme : « Non, en fait, en ce moment, c’est particulier, ça va mieux même. » « À votre tour de râler par contre, là ! », je la taquine. Elle rit et se reprend : « Non, mais c’est pas facile tout ça, le masque, les gants… » Une autre caissière semble éteinte. D’habitude souriante, on ne discerne plus le bas de son visage derrière son masque. Tous attendent une prime, « c’est en discussion »*, mais rien n’est encore promis.

Le pain de la guerre

Sur le chemin du retour, je m’arrête acheter une baguette. Le père de Saad a ouvert cette boulangerie il y a 35 ans, une dizaine d’années après être arrivé en France. « Il est retraité en Tunisie maintenant. Il veut que l’on ferme pendant l’épidémie », raconte le commerçant qui a appris la boulange dès l’enfance. Son petit frère Boubakar est aux fourneaux. Sa famille préfère le confiner aux arrières-postes comme il est diabétique est fragile. Les horaires ont changé, « on ferme l’après-midi », gants et masques sont de rigueur… Saad voudrait me faire croire que « non, pas grand-chose n’a changé ». Mais si le métier est toujours le même, le quotidien est plus compliqué : « Notre collègue est au chômage technique, pris en charge par l’État. Il a eu peur pour l’un des membres de sa famille. » Beaucoup de baguettes sortent du four et sont achetées dans la foulée, comme un cache-misère : la boulangerie des Khemila ne propose plus leurs pâtisseries faites maison. « On est moins nombreux donc l’important, c’est le pain. Pour les tartes aux fraises, on verra plus tard ! » Je le pousse un peu : « En fait, c’est presque une mission pour toi la baguette ? » Sans une seule seconde d’hésitation, il part : « Ah mais c’est évident ! Le pain, c’est nécessaire, surtout en temps de guerre ! » Il rigole, même s’il craint l’évolution de la situation. « Tu te rends compte si on ferme du jour au lendemain… » souffle-t-il plus grave.

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Saad, boulanger - Photo par Thomas Laborde

Anodines hier, précieuses aujourd’hui

Je rentre. Dans le respect des règles sanitaires et déontologiques, j’ai foulé le sacro-saint terrain, que le journaliste convoite tant. Il n’y a pas de petits reportages. Les courses rangées. De la cuisine, je regarde : pas d’activité, pas de lumière chez Schahrazed, ma voisine de fenêtre neurochirurgien. Les persiennes sont ouvertes mais les rideaux qui protègent sa chambre sont immobiles. Je me mets à écrire, mon écran ne m’avait pas manqué. Mais là, je sais à quoi il me sert : retranscrire ces rencontres, anodines, hier, précieuses, aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir correctement fait mon taf, je suis allé parler aux gens qui m’entourent, recueillir leur avis. Facile… Je ne peux m’empêcher de penser que le travail de Schahrazed, c’est bien plus qu’une petite virée dans le quartier. Son métier, chaque jour plus, c’est une mission. Un sacerdoce peut-être même. J’espère que nous pourrons en parler un jour, elle et moi. Demain, peut-être, par la fenêtre.

Les prénoms ont été modifés

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Photos d’illustration by Thomas Laborde

Thomas Laborde

Journaliste - Welcome to the Jungle

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