Wonderparent vs wondersalarié : comment jongler entre carrière et parentalité ?

03 janv. 2023 5min

Wonderparent vs wondersalarié : comment jongler entre carrière et parentalité ?

auteur.e

Paulina Jonquères d'Oriola

Journalist @ Welcome to the Jungle

Pris en étau entre leur vie de famille et leur job, les parents actifs doivent relever un double challenge : être aux petits soins pour leur progéniture tout en se montrant toujours aussi productifs et présents au travail. Mais relever un tel challenge est-il tout bonnement possible, et même souhaitable ? Comment se défaire de cette double injonction ?

Se donner corps et âme pour leurs enfants tout en demeurant au top dans leur boulot : voici le défi des parents d’aujourd’hui. Une double injonction non dénuée de conséquences, car pris entre le gâteau (maison of course) et la prochaine réunion visio, ils finissent par ressentir de la culpabilité sur toute la ligne. « Cette double injonction amène les parents actifs à ne jamais se sentir bien et à éprouver une forme d’insatisfaction tant au travail que dans leur vie personnelle », analyse Anne Peymirat, coach parental et autrice de l’ouvrage Le syndrome du wonderparent (édition Payot, 2023).

À la tête d’une équipe de 10 personnes, Camille Moreau, CMO de LittleBig Connection, a ressenti ce tiraillement lors de l’arrivée de son premier enfant en plein premier confinement. « Ce mythe m’est apparu très clairement quand j’avais dans la balance mon bébé qui pleurait et la tenue d’une réunion importante, et même lorsque la situation est revenue à la normale, j’avais toujours l’impression d’abandonner mon enfant », se souvient-elle. Et si les mères sont particulièrement impactées par cette double injonction - notamment parce que la charge mentale n’est pas encore bien répartie dans la sphère privée, tandis que les entreprises associent généralement la responsabilité parentale aux mères - la génération des “nouveaux papas” se sent également concernée par la question.

Femmes et hommes ne peuvent pas tout avoir

C’est ce dont témoigne Pascal Van Hoorne, expert en parentalité et conférencier. Pour lui, « il est utopique de penser que la vie ne change pas lorsque l’on a un enfant ». C’est d’ailleurs pourquoi il a lâché son job de manager dans un cabinet d’avocats d’affaires lors de la venue au monde de ses jumeaux. « J’ai adoré mon job pendant 13 ans, mais je n’avais plus envie de ça, et cela n’aurait pas été conciliable », lâche-t-il avec honnêteté, pouvant faire sien le (nouvel) adage : Men can’t have it all (Les hommes ne peuvent pas tout avoir, ndlr). Être tout à la fois wonderparent et wondersalarié relève pour lui d’un mythe puisque le temps n’est par nature pas extensible : si on prend plusieurs heures quotidiennes pour s’occuper de ses enfants, c’est qu’il faut nécessairement les piocher ailleurs.

Bien souvent, ce sont les temps dédiés à la sociabilité ou aux loisirs personnels qui trinquent, les jeunes parents étant poussés vers une productivité extrême. Une vie sur le fil pouvant basculer à tout moment. Puisqu’il n’est de wonder que l’imaginaire collectif : tout parent a besoin de se ressourcer sous peine de sombrer dans un état de fatigue chronique, voire de burn-out. Alors certains rendent les armes face au mythe, en passant par exemple à temps partiel. C’est le choix opéré par Camille pour éviter d’être rongée par la culpabilité, mais cela induit un sacrifice financier. À ce jour, seulement 1 père sur 9 est passé à un moment de sa carrière en temps partiel contre 1 mère sur 2 !

Un échec systémique

Pour Judith Aquien, co-créatrice du Parental Challenge et autrice de Trois mois sous silence (Payot, 2021), il est effectivement important de mettre en exergue ce différentiel encore effectif entre les genres. « Les jeunes pères vont souvent être promus, quand on a tendance à estimer que les jeunes mères vont avoir plus de mal à se concentrer sur leur travail », affirme-t-elle. Et d’ajouter : « Ce mythe du wonderparent et wondersalarié fait reposer la responsabilité sur les épaules des parents alors que ce sont les entreprises qui devraient être meilleures. »

En effet, dans la sphère professionnelle, la clé vers davantage de félicité repose très certainement sur une évolution des mentalités quant à la paternité en entreprise. Et pour cela, des mesures fortes devraient être prises : allongement du congé paternité ou encore un entretien de retour pour savoir comment le jeune père va s’organiser dans sa vie de famille. Tout cela permettrait d’équilibrer la présomption de maternité qui incombe encore trop souvent aux jeunes femmes, et très certainement de faire avancer à vitesse grand V la question de la parentalité en entreprise en la rendant beaucoup plus concernante.

« Il est important que tout parent épuisé par son travail et ses enfants comprenne que cette sensation d’échec n’est pas la résultante d’une défaillance personnelle, mais un problème systémique », pointe Anne Peymirat. En effet, le monde du travail actuel repose encore sur des préceptes datant de l’ère industrielle, une organisation où les femmes restaient à la maison. Mais au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, à mesure qu’elles ont gagné en droit et en autonomie, les femmes ont investi le champ professionnel. Et depuis, on ne s’est pas posé la question de la charge domestique et parentale ! « Alors, à défaut d’une vraie réflexion à l’échelle globale, on bricole, on jongle avec des emplois du temps surchargés », poursuit l’experte. Elle souligne aussi que si la question de la parentalité en entreprise évolue doucement concernant la petite enfance, on laisse totalement de côté celle des parents d’enfants plus âgés. Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir !

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Comment faire baisser la pression ?

Une culture d’entreprise bienveillante

Bon, maintenant que nous avons dit tout cela, comment agir ? Bien entendu, nous venons de le voir, le changement doit être systémique avec la mise en place d’une culture d’entreprise favorable aux parents. C’est ce dont bénéficie Camille Moreau qui nous explique pouvoir jongler entre ses deux agendas tout au long de la journée. « Par exemple, je peux faire mon sport entre midi et deux et chercher mes enfants à l’école, mais je me reconnecte régulièrement le soir. Je lisse mes responsabilités tout au long de la journée grâce à la flexibilité accordée par mon entreprise », affirme-t-elle. Camille se bloque aussi des temps de travail sans sollicitation extérieure pour pouvoir se concentrer sur ses propres sujets et faire face à l’imprévu (ce qui arrive souvent en tant que jeune parent). Elle se réjouit aussi de pouvoir bénéficier du soutien de sa CEO, elle-même impliquée sur les questions de parentalité.

Accepter les déséquilibres temporaires

Une notion de temps sur laquelle Pascal Van Hoorne insiste également en parlant de “déséquilibres temporaires”. Autrement dit, il explique que chaque parent peut parvenir à trouver son équilibre non pas sur une journée, voire même une semaine, mais peut-être sur un mois. « Il y a des moments où l’on a des pics d’activité et où l’on a l’impression que l’on échoue en tant que parent. Mais ce qui est important, c’est d’avoir la sensation d’équilibrer tout cela au global », explique-t-il.

S’autoriser le droit à l’imperfection

S’autoriser ces déséquilibres temporaires, c’est composer avec la réalité et s’octroyer le droit à l’imperfection. Un point qui fait écho à Camille Moreau qui nous explique avoir travaillé sur son syndrome de la bonne élève en apprenant à prioriser, à dire non et à cesser de culpabiliser si elle n’atteint pas tous ses objectifs.

Trouver son propre référentiel

Ainsi, tous nos intervenants s’accordent sur l’importance de revenir à soi, à ce qui fait sens pour chacun d’entre nous. « La culpabilité survient quand on a l’impression d’avoir trahi ses valeurs. Il est essentiel de créer son propre référentiel et de se défaire des stéréotypes et injonctions, ce qui n’est pas simple à une période où l’on est bombardé d’informations, notamment en tant que parent », lance Pascal Van Hoorne. Un référentiel qu’il est important de faire évoluer au cours du temps puisque les besoins de chacun sont mouvants.

En somme, plutôt que de chercher à coller à une image de papier glacé, ne vaut-il mieux pas être honnête avec soi-même ? Énoncer ses priorités de vie et savoir dire non quand cela déborde de trop ? Tant pis pour le petit pot maison ou la relecture du dossier à la virgule près (ou pas, si cela compte vraiment pour vous !) Mais il faudra bien lâcher du lest quelque part, au travail ou à la maison, c’est une évidence. Bref, il est urgent de faire baisser la pression et sortir de l’injonction au perfectionnisme qui n’est ni réaliste, ni désirable. «Mais pour cela, il faut être au clair sur ce que l’on veut pour pouvoir ensuite l’exprimer avec détermination », ajoute Anne Peymirat. Et de conclure : « Chacun doit pouvoir définir quel est son propre wonder ! ».

Article édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps.

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